29 août 2014

Comme des étoiles filantes - Jacquelyn Mitchard


Publié aux USA en 1996 et disponible en ebook depuis le mois de mai, "Comme des étoiles filantes" est un roman de l'écrivaine américaine Jacquelyn Mitchard, particulièrement connue pour son premier roman "Aussi profond que l'océan" (adapté au cinéma en 1999 avec Michelle Pfeiffer et Whoopi Goldberg) dont je vous parlerai bientôt.

Durant une partie de cache-cache, Veronika Swan, alors âgée de 12 ans, assiste à la mort de ses deux petites soeurs, égorgées par un homme dérangé.
Scott Early, diagnostiqué schizophrène, signe des aveux écrits et est placé en institution pour une durée maximum de 7 ans.
Pour Veronika, traumatisée depuis ce fameux jour, le verdict n'est pas suffisant.
Contrairement à ses parents qui, fidèles à la doctrine mormone, finissent par accorder leur pardon, la jeune femme ne parvient pas à tourner la page.
A l'annonce de la libération de Scott Early et de la grossesse de sa femme, Veronika part pour San Diego...

Les Swan m'ont fait l'effet d'une famille parfaite du type "Sept à la maison", entre scolarité à domicile, lectures choisies et multiples visites à l'Eglise. Rien qui dépasse.
Mais le meurtre de Becky et Ruthie va bouleverser les vies de Veronika et de ses parents.
La mère de Veronika, artiste, passe désormais la plupart de son temps à dormir.
Enceinte au moment du drame, elle accouche seulement deux semaines après d'un petit garçon auquel elle fournit les soins élémentaires mais sans parvenir à lui donner son amour.
C'est donc essentiellement Veronika qui s'occupe de son petit frère alors que son père est constamment absent, errant dans la forêt pour tenter d'apaiser son chagrin et trouver la force de continuer.
La jeune fille se retrouve livrée à elle-même. D'abord en proie à un profond sentiment de culpabilité qui lui fait imaginer en rêve d'autres fins plus heureuses, elle est prise d'une envie de vengeance.
Une faille au sein de ce système éducatif bien rôdé et qui laisse ses parents désarmés.
Le roman est centré sur l'évolution morale de Veronika à laquelle se greffe la question du pardon : est-il sans limites ?
La délivrance passe-t-elle par le pardon ou la vengeance ?

Heureusement que le personnage principal de Veronika m'intéressait car les autres m'ont semblé faire pâle figure, trop lisses et pas assez creusés.
L'auteure, sans être mormone, consacre une large part de son récit à la démystification du mormonisme et aux préjugés qui lui sont liés, comme la polygamie qui n'est plus de mise depuis la fin du 19ème siècle sauf chez les fondamentalistes.
Ou sur les raisons pouvant expliquer que les mormons aient beaucoup d'enfants.

" On trouve différentes théories expliquant pourquoi les mormons ont autant d'enfants. Personnellement, je crois qu'au début, quand Joseph Smith a lancé la religion, c'était probablement parce qu'ils avaient besoin de monde, afin qu'au moins l'un d'entre nous survive aux terribles persécutions à venir.
De nombreux mormons pensent encore que plus il y aura de mormons, mieux cela vaudra pour propager la bonne parole, raison d'être des missions.
L'Eglise enseigne que nous vivons tous au ciel avant de naître, et qu'il faut que nous ayons beaucoup d'enfants pour offrir des corps terrestres à ces âmes, tout comme ont été créés les corps physiques de Dieu et de Jésus, de façon qu'elles puissent descendre sur terre pour y être mises à l'épreuve.
Les êtres sont mis à l'épreuve afin de pouvoir tendre vers l'image de Dieu, et ça continue ainsi - chacun s'efforce de devenir meilleur et de faire le bien - même après, une fois mort." p.21

Pour ma part, j'ai su en lisant ce passage que je ne deviendrais jamais mormone :))

" Quand Clare et moi avons bu le thé Earl Grey que nous avions chipé dans l'une des boîtes de Madame Sissinelli, nous l'avons avoué et ne nous sommes presque pas fait gronder. Mon père a dit : " Tout le monde dépasse un peu les bornes de temps en temps". Nous avons du présenter des excuses à Madame Sissinelli et faire une rédaction sur la dépendance à la caféine." p.26

Bien que l'aspect religieux m'ait intéressée, je l'ai trouvé trop présent, étouffant, comme si le reste était un prétexte. Ca frôle l'apologie, au point que j'étais persuadée que l'auteure était mormone.
L'éducation que Veronica a reçue a, il est vrai, son importance dans sa décision finale mais j'ai trouvé que celle-ci aurait du peser davantage dans ce débat pardon/vengeance.
Je n'ai pas ressenti cette violence intérieure qu'on imagine dans ce genre de situation.
Globalement concernant le fond, et cela vaut aussi pour la forme, ça manquait malheureusement de tripes.
  
J'espère que "Aussi profond que l'océan" me plaira davantage. Mon souvenir du film est très flou, j'essaierai d'enchaîner les deux.

Merci aux éditions des Deux Terres de m'avoir envoyé cet ebook.

27 août 2014

Le captivé - Christophe Dabitch et Christian Durieux



En librairie depuis le mois de mai, "Le captivé" est un album écrit par le français Christophe Dabitch et illustré par le dessinateur belge Christian Durieux.

Bordeaux, 1886. Albert Dadas se présente à l'hôpital Saint-André où il reçoit l'aide de Philippe Tissié, jeune interne en psychiatrie auquel il va raconter son parcours de "voyageur involontaire".
Régulièrement pris de nausées et de sensations d'angoisse, Albert a pris l'habitude de fuguer depuis son plus jeune âge. Capable de marcher sur de très longues distances, il ne se souvient jamais de la raison l'ayant poussé à partir.
Ses voyages l'ont notamment amené en Algérie, en Russie, en Belgique ainsi que dans plusieurs villes de France. Mais Albert, souvent pris pour un fou, a surtout passé la plupart de sa vie en prison ou en hôpital psychiatrique.

Intrigué par les pulsions de son patient, Tissié, contre l'avis de ses confrères qui penchent pour un traitement au bromure, obtient des résultats probants grâce à l'hypnose.
Mais pour un temps seulement...

Albert Dadas a bel et bien existé et son cas fit le tour des colloques psychiatriques de l'époque. Plusieurs théories virent le jour le concernant : épilepsie, hystérie ou simple comédie.
Mais Tissié finit par le classer en tant qu'"hystérique somnambulique diurne appartenant à la classe des captivés. Car il utilisait le joli terme de captivé : prisonnier du voyage, captif de l'idée du voyage, séduit par l'ailleurs".

Le lecteur découvre son parcours et ses voyages au travers de plusieurs témoignages mais surtout au cours de ses entretiens avec Philippe Tissié. Tous deux noueront d'ailleurs une certaine relation d'amitié, Tissié étant totalement fasciné par le cas d'Albert.
Les illustrations sobres, toutes en noir et blanc, collent efficacement à l'époque décrite et nous montrent un homme à l'air constamment ahuri, perdu, errant tel un somnambule.
Impossible de ne pas ressentir quelque pitié pour cet homme qui n'est à sa place nulle part, seul avec lui-même et avec les autres.
Un genre de Forrest Gump du 19ème siècle.


J'étais on ne peut plus intriguée par le sujet de cet album mais malheureusement, le scénario tient finalement à peu de choses alors qu'il aurait été possible de rendre cette histoire fascinante.
J'ai appris plus de choses sur Albert Dadas en lisant la postface que l'album en lui-même.
Dommage que le scénario manquait d'épaisseur car j'ai beaucoup apprécié le coup de crayon de Christian Durieux.


15ème participation à la bd du mercredi chez Mango

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24 août 2014

Kinderzimmer - Valentine Goby




Publié en août 2013, "Kinderzimmer" est le 8ème roman de l'écrivaine française Valentine Goby, notamment auteure de "Qui touche à mon corps je le tue", "Banquises" et plus récemment de "La Fille surexposée".

Une nuit d'avril 1944, Mila, Lisette et près de 400 autres femmes quittent la France occupée pour rejoindre Ravensbrück, le plus grand camp de travail pour femmes en Allemagne.
Au bout d'une semaine de quarantaine, elles découvrent des milliers d'autres femmes et tentent de survivre malgré le travail, les coups, la faim, le froid, la maladie et les sélections.
Enceinte, Mila dissimule sa grossesse et s'interroge sur ce corps épuisé, amaigri mais lequel, contre toute attente, porte la vie.
A la naissance de son fils James, elle découvre l'existence d'une Kinderzimmer, une pouponnière abritant plusieurs dizaines de nouveaux-nés...

" Ravensbrück c'est la mort certaine, pas immédiate, pas celle des chambres à gaz que des prisonnières non juives droit venues d'Auschwitz ont raconté avec effroi.
Car qui a vu ce que nous voyons parlera. Dira ce qu'il a vu. Ses yeux cracheront les images, sa bouche, son corps, tout en nous vomira ce qu'ils ont fait et ce que nous ne pouvons pas imaginer encore, et c'est pourquoi nous sommes déjà mortes, quelle que soit la fin de l'Histoire, mortes pour nous taire.
Ravensbrück, a dit Marianne, veut dire pont des corbeaux. Les corbeaux se perchent sur les toits des Blocks et des bâtiments SS dans le rose du soir, tous les soirs.
Les corbeaux se nourrissent de déchets et de cadavres. Ils nous attendent. Il n'y a pas un bébé dans ce camp, pas une mère parce que mettre au monde c'est mettre à mort.
Alors se détacher de l'enfant. Tout de suite. L'ignorer désormais comme tout ce qu'on ignore au fond des corps, quand par exemple on n'a pas eu de mère, ou même lorsqu'on en a eu une, toutes ces pièces étranges et molles entassées au-dedans dont on ne connaît pas les formes, l'aspect, faire de l'enfant un viscère supplémentaire, un bout d'intestin, d'estomac, organe digestif non doué de vie propre, tout de suite le deuil de l'enfant condamné comme nous toutes.
Qu'on ne dise pas à Mila que rien ne vaut la vie." p.58

A sa sortie l'an dernier et à mesure que les billets enthousiastes fleurissaient ici et là, je ne parvenais pas à me décider quant à mon envie de découvrir ou non ce roman.
Ayant déjà lu "Les cendres froides" de Valentin Musso (oui, le frère de l'autre :)) sur le thème des Lebensborn, je craignais les "redites".
Je m'entendais alors dire que de toute façon, on ne parlerait jamais assez des atrocités commises par les nazis. Alors oui, sauf que quand même au bout d'un moment, il faut pouvoir espacer un minimum ce genre de lecture.
Et donc me voici, un an après tout le monde, découvrant ce roman inspiré de la vie de la résistante Marie-José Chombart de Lauwe (Sabine dans le roman), puéricultrice de la Kinderzimmer.
J'ai trouvé dommage que l'auteure ne parle pas davantage de cette jeune femme (elle n'avait que 16 ans alors) au rôle si particulier.
Comment a-t-elle fait pour tenir psychologiquement, alors qu'elle voyait défiler tous ces bébés qui ne vivaient pas plus de trois mois ?

Du reste, ce roman est assurément un coup de coeur, tant sur le fond que sur la forme.
Une lecture intense, physique même puisque j'ai vraiment eu l'impression de vivre ce récit de l'intérieur, de ressentir une proximité avec ces femmes.
Il faut dire que l'écriture de Valentine Goby se veut très olfactive. Tout est palpable : odeurs, moiteur, peur, maladie, faim, saleté, froid.
Le récit est d'autant plus troublant qu'il se déroule sous les yeux du lecteur qui suit ainsi Mila et les autres "en temps réel". Les termes allemands qui parsèment le récit ajoutent à ce sentiment de réalité.
Au centre de ce roman se trouve la notion de collectivité. A leur arrivée au camp, les femmes sont dépouillées de la plupart de leurs affaires, dont leurs robes que d'autres revêtiront.
Nul doute que leurs géôliers souhaitaient entretenir l'idée que toutes étaient interchangeables.
Et ce sentiment perdure au fil du roman. Ce qui m'a probablement le plus émue, ce sont les réactions "pragmatiques" de ces femmes qui n'ont pas le temps de pleurer leurs morts.
Quand l'une d'entre elles décède, on lui prend rapidement ses chaussures, sa brosse à dents, n'importe quel objet pouvant servir. A la mort d'un bébé, on propose à la mère d'en allaiter un autre.
Autant de réflexes de survie qu'on aurait du mal à concevoir aujourd'hui. Difficile d'imaginer la profondeur des traumatismes pour celles qui ont survécu.
Il n'y avait alors pas de place pour la douleur de la perte. Tenir bon, survivre, se soutenir mutuellement pour ne pas sombrer. "Vivre est une oeuvre collective".
Renoncer c'était mourir et accepter cette carte rose tendue par les Allemands, promesse d'un repos éternel...

Quelle claque !


D'autres avis : Canel - Clara - Liliba - Theoma - Stephie - Argali - Alex - Sandrine - Val - Leiloona - Jérôme - Noukette - Tiphanie - Karine:)

9 août 2014

Carnation - Xavier Mussat




En librairie depuis le 28 mai, "Carnation" est le second album autobiographique - après "Sainte Famille" - de l'illustrateur et scénariste français Xavier Mussat.

1993. Xavier termine ses études artistiques à Angoulême et trouve un boulot qui paie bien mais ne l'enthousiasme pas vraiment et renforce son sentiment de solitude.
Il rencontre Alice, une jeune mère au foyer mariée avec laquelle il entretient une relation platonique et pour qui il dépense sans compter.
Alice finit par divorcer et trouve du boulot à Paris. Xavier, sentant qu'elle n'a plus besoin de lui se détache à son tour. Alors qu'Alice finit pourtant par lui céder, son désir pour elle s'évanouit complètement.
Xavier s'investit dans un projet de grande envergure qui l'occupera durant 2 ans : "Kirikou et la sorcière".
Au terme du projet, il sait qu'il ne pourra plus jouer les moutons comme avant et démissionne, sans réel plan de carrière.
C'est à cette période qu'il croise la route de Sylvia, jeune femme paumée, éternelle insatisfaite et toujours en colère, qu'il aimera plus que de raison...


Bien que "Carnation" soit centré sur la relation toxique que Xavier entretient avec Sylvia, il rend également compte d'un background qui devait fatalement les réunir.
Sylvia a quitté la Bretagne pour Angoulême avec dans l'idée de rencontrer des artistes et de se faire une place dans leur monde. Or elle ne semble pas cultiver un talent particulier et vivote en attendant que quelque chose se passe.
Ce qui est aussi le cas de Xavier qui cherche vaguement l'inspiration et vit du RMI.
Il n'y a ni ambition ni projet derrière leur refus de la norme, seulement un déni de l'échec.


Xavier et Sylvia se sont enfermés dans une relation casse-gueule qui se veut plus de l'ordre de la dépendance affective que de l'amour.
Xavier voit peut-être en Sylvia un challenge, un coeur à conquérir, mais la jeune femme est tellement imprévisible qu'il ne parvient pas à s'en saisir et se retrouve finalement enchaîné à elle. 

Les amis ont progressivement disparu. Autoritaire et égoïste, Sylvia isole Xavier de tout et de tout le monde, surtout de lui-même.
Trouvant toujours un moyen de le tirer un peu plus vers le bas, elle passe son temps à le culpabiliser, à souffler le chaud et le froid, poussant le chantage affectif à l'extrême.
Repliés sur eux-mêmes dans une spirale malsaine que chacun entretient à sa manière, ils ne peuvent en sortir qu'à condition que l'un des deux coupe les ponts.




La première partie - l'avant Sylvia - m'a beaucoup fait penser à l'univers de Larcenet. Personnage central en pleine crise existentielle et créative, incapable de s'engager avec une femme ou de gérer la relation compliquée avec son père, il prend parfois l'envie à Xavier de quitter le monde civilisé pour lui préférer la nature.
La comparaison s'arrête là.
Du reste, le choix du noir et blanc et les illustrations parsemées de symboles et de concepts rendent compte du caractère chaotique de cette relation et de l'état d'esprit du narrateur.
La représentation des deux personnages principaux ne laisse aucun doute quant à qui mène la barque: Xavier, qui arbore un monosourcil qui lui barre le front et lui donne un air constamment soucieux, courbe l'échine, éreinté et recroquevillé sur lui-même, face à une Sylvia dont la malice se devine à ces yeux énormes et ce petit nez pointu.

 
Il faudra du temps à Xavier Mussat pour réaliser la portée de la violence psychologique subie au quotidien et 10 ans pour parvenir à coucher son introspection sur 250 pages.

On ne lit pas "Carnation" sans émotion et sans l'envie de jouer les arbitres et de secouer Xavier pour lui éviter de s'enliser complètement.
Un album riche, fort dont j'ai vraiment aimé la profondeur psychologique appuyée par un traitement graphique vraiment original.
Je suis certaine que "Carnation" trouvera ses lecteurs si ce n'est pas déjà fait :)







Je remercie Babelio de m'avoir envoyé cet album dans le cadre de sa dernière opération Masse Critique bd.

tous les livres sur Babelio.com


6 août 2014

Les Deux Visages de janvier - Patricia Highsmith (livre + film)


Publié aux USA en 1964, "Les Deux Visages de janvier" est un roman de l'écrivaine américaine Patricia Highsmith, particulièrement connue pour son premier roman "L'Inconnu du Nord Express" - adapté au cinéma par Alfred Hitchcock - et sa série de romans centrés autour du personnage de Tom Ripley.

Au début du mois de janvier, Chester MacFarland et son épouse Colette accostent au Pirée pour rejoindre Athènes et ainsi échapper aux USA où Chester est désormais connu pour ses escroqueries.
Alors qu'un inspecteur de la police grecque semble avoir identifié Chester, celui-ci l'assomme dans sa chambre d'hôtel et croise le jeune Raydal Keener dans le couloir au moment de dissimuler le corps.
Habitué à monnayer tout service rendu, Chester est fort surpris de constater que ce jeune étudiant en droit sans argent lui vienne en aide et semble plus intéressé par sa femme que par ses billets verts...

Kirsten Dunst est une actrice que j'apprécie beaucoup (l'homme aussi mais à mon avis pas pour les mêmes raisons :)) et avec laquelle j'ai "grandi" en quelque sorte puisque nous avons le même âge et que j'ai pour ainsi dire vu tous ses films depuis ses débuts dans "Entretien avec un vampire".
Je ne pouvais donc pas passer à côté de ce film et j'en ai du coup profité pour découvrir le roman juste avant mon passage en salle.

Le roman

Chester MacFarland est un agent de change véreux qui a bâti sa fortune sur l'ignorance d'actionnaires peu regardants. Dès le début du roman, on le sent en mauvaise posture, toujours sur le qui-vive, traqué, buvant plus que de raison.
Sa femme Colette, plus jeune de 20 ans, fait figure d'oie blanche. On imagine difficilement un couple plus disparate.
Bien qu'elle soit au courant des activités frauduleuses de son mari, elle n'avait sans doute pas imaginé qu'ils en arriveraient à fuir de pays en pays au gré des avis de recherche.
Contrairement à ce que j'imaginais, elle ne joue ici qu'un rôle mineur, faisant office de trophée que Chester et Raydal se disputent.
C'est d'ailleurs mon seul regret dans ce roman : l'absence d'émotions de la part des deux hommes la concernant.
Non seulement elle joue avec le feu en ne cachant pas son attirance pour Raydal mais elle signifie clairement à son mari qu'elle n'apprécie plus d'être sa complice malgré elle.
Il est donc principalement question ici d'une rivalité et d'un règlement de comptes entre deux hommes qui se retrouvent à la merci l'un de l'autre puisque chacun détient une information qui pourrait faire tomber l'autre.
Là où le roman se veut particulièrement intéressant, c'est dans sa dimension psychologique puisqu'il est centré sur cette relation étrange qui lie Chester à Raydal.
La première fois que Raydal aperçoit le couple, il est non seulement troublé par Colette qui lui rappelle son amour de jeunesse interdit, mais il est surtout frappé par la ressemblance entre Chester et son défunt père, un homme de loi droit dans ses bottes qui avait l'habitude de tout régenter.
Au delà de la ressemblance physique, bien que Chester soit tout le contraire d'un honnête homme, il affiche cette même tendance au contrôle, principalement grâce à l'argent.
On a donc l'impression qu'à travers son conflit avec Chester, Raydal prend sa revanche sur ce père autoritaire avec lequel il n'a pas eu le temps de régler ses comptes.
Et cela marche puisque Chester perd progressivement sa femme, son argent, sa vie...

Bien qu'il y ait pas mal de chassés-croisés entre les deux hommes, ne vous attendez pas à moults retournements de situation. "Les Deux Visages de janvier" est un policier de facture classique, ni plus ni moins (et c'est très bien comme ça :))

Le film



Réalisé par Hossein Amini à qui l'on doit notamment l'excellent "Drive" et le nettement moins bon scénario de "Blanche-Neige et le chasseur", le film est sorti au mois de juin et est toujours disponible dans nos salles de cinéma.
Rien à redire concernant les performances des 3 acteurs principaux que sont Kristen Dunst (Colette), Viggo Mortensen (Chester MacFarland) et Oscar Isaac (Raydal Kenner). Un trio vraiment impeccable.
J'ai vraiment apprécié que le rôle de Colette soit un peu plus consistant dans le film que dans le roman (elle m'avait semblé un peu trop naïve) et que le réalisateur laisse paraître plus d'émotions chez les deux hommes que ne l'avait fait la romancière.
Paradoxalement, si le roman nous montre plus en avant la relation entre Colette et Raydal, il fait complètement l'impasse sur les sentiments des deux hommes, là où le film qui donne l'impression que ces deux-là viennent juste de faire connaissance, en dit plus long sur les émotions des deux rivaux.
Comme je venais de terminer le roman juste avant de me rendre au cinéma, j'ai évidemment tiqué sur plusieurs différences (notamment au tout début et à la toute fin) par rapport au scénario d'origine.
La plupart ne m'ont pas dérangée, bien que je ne comprenne pas l'intérêt de changer pour changer, le scénario de Patricia Highsmith étant parfaitement transposable à l'image dans son intégralité.
Néanmoins, je n'ai pas aimé que le personnage de Raydal passe pour un gigolo petit arnaqueur de touristes, ce qu'il n'est pas dans le roman.
Mais surtout je trouve que la vraie raison du conflit entre les deux hommes, bien que rapidement évoquée au tout début, ne transparaissait pas dans le film.
Au contraire, on a l'impression d'une simple querelle entre coqs alors que c'est plus profond que cela !
Ceci dit, ceux qui n'auront pas lu le roman avant de voir le film, ne le relèveront sans doute pas.
A voir pour le bon jeu d'acteurs et si vous aimez les films noirs à l'ambiance années 60 et les paysages grecs :)


http://www.milleetunefrasques.fr/challenge-classiques-la-page/http://liliba.canalblog.com/archives/2014/07/15/30240423.html

4 août 2014

Réparer les vivants - Maylis de Kerangal



Publié en janvier 2014, "Réparer les vivants" est le dernier roman de l'écrivaine française Maylis de Kerangal, notamment auteure de "Naissance d'un pont" paru en 2010.

Une séance de surf entre copains au petit matin et, l'instant d'après, un accident de voiture qui plonge rapidement Simon en état de mort cérébrale.
Se pose alors la question du don d'organes, alors qu'à l'autre bout du pays Claire figure sur la liste d'attente pour recevoir un nouveau coeur.

" Le sens de ce transfert dont elle bénéficie par le jeu d'un hasard invraisemblable - la compatibilité inouïe de son sang et de son code génétique avec ceux d'un être mort aujourd'hui -, tout cela devient flou.
Elle n'aime pas cette idée de privilège indu, la loterie, se sent comme la figurine en peluche que la pince saisit dans le fatras de bidules amoncelés derrière une vitrine de la fête foraine.
Surtout, elle ne pourra jamais dire merci, c'est là toute l'histoire.
C'est techniquement impossible, merci, ce mot radieux chuterait dans le vide." p.257

"Réparer les vivants" emprunte son titre à une phrase tirée de la pièce "Platonov" de Tchekhov : "Enterrer les morts, réparer les vivants".
Déployé sur 24 heures, "Réparer les vivants" apparaît comme un roman de l'urgence : urgence d'une jeunesse éprise de vagues et de vitesse, urgence d'une mère pour rejoindre son fils, encaisser le choc et décider qu'il ne sera peut-être pas tout à fait mort pour rien.
Urgence des médecins pour disperser un corps dans plusieurs autres puisque Simon n'a que 19 ans, ce qui le dispose à un prélèvement multi-organes : deux reins, deux poumons, un foie et un coeur dont nous suivons le parcours jusqu'à Claire, une quinquagénaire souffrant de myocardite.
Etrange renversement de situation : Simon si jeune et si proche de la vie, Claire tendant vers la mort. Un accident qui inverse la donne. Une vie pour une autre, l'une s'éteint, l'autre s'éveille bon sang, j'écris comme une pub Volvic.

" Combien de temps sont-ils restés assis de la sorte après l'annonce, affaissés au bord de leurs chaises, pris dans une expérience mentale dont leurs corps jusque là n'avait pas la moindre idée ?
Combien de temps leur faudra-t-il pour venir se placer sous le régime de la mort ?
Pour l'heure, ce qu'ils ressentent ne parvient pas à trouver de traduction possible mais les foudroie dans un langage qui précède le langage, un langage impartageable, d'avant les mots et d'avant la grammaire, qui est peut-être l'autre nom de la douleur, ils ne peuvent s'y soustraire, ils ne peuvent lui substituer aucune description, ils ne peuvent en reconstruire aucune image, ils sont à la fois coupés d'eux-mêmes et coupés du monde qui les entoure." p.103

Dès le moment où les parents de Simon marquent leur accord pour les greffes, la procédure est lancée et tout le corps médical s'active pour trouver et contacter des receveurs compatibles.
Qui sont ces médecins hormis des ingénieurs de la vie ? (et ça on ne risque pas de l'oublier car le roman comporte de nombreux passages assez techniques).
Des hommes et des femmes auxquels l'auteure prête une vie intérieure et affective - la seconde s'avérant assez réduite et instable, ce qui contraste avec la précision qu'exige leur métier.

Si j'ai bien saisi que l'auteure souhaitait présenter l'envers du décor en "humanisant" ces spectateurs mais surtout ces acteurs de cette valse constante entre la vie et la mort, j'ai bien souvent été tentée de "biffer les mentions inutiles".
Il faut dire que dès le départ, ça avait mal commencé pour moi puisque j'étais déjà essoufflée au bout du premier chapitre et de ses phrases kilométriques.
Maylis de Kerangal possède indéniablement un style bien à elle et une parfaite connaissance de la langue française qui transparaît un peu trop selon moi.
J'ai senti le travail d'écriture et l'empathie souhaitée par l'auteure mais je n'ai pas ressenti grand chose, freinée par ce style très travaillé.
Les portraits des différents médecins intervenants se succèdent si vite qu'ils m'ont fait l'effet de digressions tandis que les aspects purement cliniques, bien qu'intéressants, m'ont semblé laborieux à la lecture.
Pour ma part, j'ai donc trouvé ce roman globalement assommant. Globalement parce que j'ai tout de même aimé les passages consacrés aux parents de Simon et à Claire.

Je sens que vu mon manque de sensibilité vis-à-vis de ce roman, certains vont me conseiller une transplantation cardiaque :)



D'autres avis : Liliba (une lecture commune manquée :() - Leiloona - Clara - MangoKathel - Valérie 

Curieuse de lire les billets à venir de Noukette et de Jérôme :)


Je remercie Babelio de m'avoir envoyé ce roman dans le cadre de son opération Masse Critique.

25 juillet 2014

Madame Butterfly - Benjamin Lacombe



Publié en novembre 2013, "Madame Butterfly" est l'avant-dernier album de l'illustrateur français Benjamin Lacombe dont le dernier album, "Léonard et Salaï" est sorti fin mars.

L'officier Benjamin Franklin Pinkerton et son second venus de Boston débarquent dans la baie de Nagasaki, non sans imaginer qu'ils y prendront tous deux une épouse japonaise pour la durée de leur séjour.
A la maison de thé du Jardin aux Fleurs, Pinkerton croise le regard de la belle Butterfly, une jeune geisha aussi fragile que les papillons bleus qui ornent son kimono.
Une fois le mariage consommé, Pinkerton, lassé de la soumission et des manières de la jeune femme retourne sur le continent, en lui promettant distraitement de revenir "au temps des roses, à la belle saison, quand le rouge-gorge fait son nid".
Mais les saisons s'écoulent, laissant Butterfly seule avec ses pensées et un petit être qui grandit en elle...




Comme vous le savez sans doute, "Madame Butterfly" puise sa source dans le célèbre opéra en trois actes de Puccini, mais également dans le roman "Madame Chrysanthème" de Pierre Loti.
Benjamin Lacombe ne prenait pas grand risque à s'inspirer d'une célèbre histoire tragique aimée de tous, laquelle s'inscrit parfaitement dans son univers torturé.


Ce que j'ai toujours aimé chez Lacombe, c'est ce contraste entre la tristesse des situations vécues par ses personnages et la flamboyance des couleurs utilisées. Un procédé qui selon moi élève ces destins malmenés au rang de légendes.
Néanmoins, non seulement je connaissais déjà l'histoire de Pinkerton et de Butterfly (et je l'aime d'ailleurs toujours autant), mais je n'ai pas réussi à apprécier la valeur ajoutée de cet album.
Impression de déjà vu. Trop de similitudes avec son album "Les Amants Papillons". Un zeste de dessins sépias façon "Contes macabres". Une histoire universelle donc sans prise de risques. Et l'impression que Lacombe ne s'est pas foulé :(
La seule originalité de cet album réside au verso des pages, dans cette fresque aux tons bleus qui se déploie sur près de 10 mètres de long.


Je conçois bien que chaque artiste possède sa patte et ses obsessions créatrices. Je n'attends pas que Benjamin Lacombe change du tout au tout mais qu'il sorte un peu de sa zone de confort pour me surprendre.
Est-ce le cas du premier tome de "Léonard et Salaï" ?