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14 juin 2012

Le Fusil de chasse - Yasushi Inoué


Publié au Japon en 1949 et traduit pour la première fois en français en 1963, "Le Fusil de chasse" est un roman épistolaire de l'écrivain japonais Yasushi Inoué, notamment auteur des romans "Confucius", "Le Faussaire" ou encore "Le Maître de thé".

Quelques mois après avoir envoyé son poème "Le Fusil de chasse" à une revue spécialisée, un jeune homme reçoit un courrier dans lequel le vieux Josuke Misugi prétend s'être reconnu entre les lignes dudit poème.
Il lui fait ensuite parvenir une confession par procuration consistant en trois lettres provenant de trois femmes différentes - son épouse Midori, sa maîtresse Saïko et Shoko, la fille de cette dernière - et qui en disent long sur son passé tumultueux.

Sous des formes différentes, ces trois femmes se révèlent à Josuke et, bien qu'en prise à des sentiments contradictoires, se libèrent de leurs secrets longtemps enfouis pour prendre leur envol.
Si les premières lignes se veulent plutôt inoffensives, la tournure de leurs lettres bascule dès lors qu'il s'agit d'évoquer les retentissements qu'a pu avoir le comportement inébranlable de cet homme sur leurs vies.
En apprenant la liaison de sa mère avec Josuke à travers son journal, Shoko se sent non seulement trahie mais souffre également de ce que cette découverte change radicalement sa conception jusque-là naïve de l'amour.
Comment ne pas qualifier de "pêché" cette liaison destructrice sans cesse occultée par sa mère, même dans ses dernières heures ?

" Tout ce qui dans la nature frappe mon regard se colore de tristesse quand j'essaie de parler. Depuis le jour où j'ai lu le Journal de Mère, j'ai remarqué que la Nature changeait de couleur plusieurs fois par jour, et qu'elle en change soudainement, comme à l'instant où le soleil disparaît, caché par des nuages.
Dès que ma pensée se porte vers vous et Mère, tout ce qui m'entoure devient autre.
Le saviez-vous ? En plus des trente couleurs au moins que contient une boîte de peinture, il en existe une, qui est propre à la tristesse et que l'oeil humain peut fort bien percevoir." p.21

Midori a toujours su que Josuke la trompait avec Saïko. Elle rend compte du climat glacial qui règne entre elle et son mari depuis 13 ans, de ses vaines tentatives pour attirer son attention et se faire aimer de lui, de ce désir de mort et de vengeance précédant le renoncement.

Sans cérémonie, la lettre posthume de Saïko fait état du poids de cette relation que tous deux pensaient clandestine, des remords dans les premiers temps puis de ce sentiment de délivrance et de sérénité au moment où elle découvre que leur secret est éventé.

Chacune à leur manière, Shoko, Saïko et Midori prennent la plume pour rompre le silence et dire adieu à un homme associé à cette trahison à laquelle elles ont pris part parfois malgré elles.
En s'affirmant pour la première fois, elles se libèrent aussi de cette souffrance étouffée et de ces femmes insouciantes qu'elles furent auprès de lui.
Aussi, bien que leurs lettres soient adressées à Josuke, ces trois femmes semblent surtout les avoir écrites pour elles-mêmes, ces monologues n'autorisant aucun droit de réponse.

Malgré une traduction hasardeuse par endroits...

" La secrète souffrance de Mère ne s'est pas effacée, elle est devenue la mienne propre." p.31
" Mère est morte pour garder le secret. C'est bien, je pense, pourquoi elle est morte." p.33

...j'ai passé un bon moment avec ce court roman dont les thèmes du secret et de la solitude dans la souffrance m'ont fait penser à "Lettre d'une inconnue" de Stefan Zweig.
Trois regards croisés sur la trahison. Une écriture sobre et en communion avec la nature qui, dans la pure tradition nipponne, renvoie à la détresse de ces femmes comme à leur dignité dans la douleur.


D'autres avis : Canel - Clara - Manu - Lili Galipette - Jules

1 novembre 2011

1Q84, livre 1 - Haruki Murakami


Publié au Japon en 2009 et paru en français le 25 août dernier, "1Q84 - tome 1" est le premier tome de la trilogie signée par le japonais Haruki Murakami, notamment auteur de "Les Amants du Spoutnik", "Kafka sur le rivage" ou encore de "La ballade de l'Impossible".

Tokyo, avril 1984. Tengo, 29 ans, enseigne les maths et s'essaie au roman à ses heures perdues.
Chargé de sélectionner des manuscrits en vue du prix des Nouveaux Auteurs, il tombe sous le charme de "La Chrysalide de l'air", roman fantastique écrit par une jeune fille de 17 ans.
Son éditeur, séduit par l'histoire mais nettement moins par sa mise en forme, charge Tengo de ré-écrire le manuscrit.
Le jeune homme rencontre alors Fukaéri, l'auteure dudit roman qui provoque en lui un curieux trouble.
Aomamé donne des cours d'arts martiaux dans un centre sportif et exerce à l'occasion la profession de tueuse à gages.
Engagée par une riche vieille dame avide de justice, celle-ci a pour mission d'éliminer des hommes qui se sont rendus responsables de violences conjugales.

"1Q84" a signé mon entrée dans l'univers de Murakami et je dois dire que pour une première découverte, mon enthousiasme ne s'avère pas des plus débordants...
Quel pavé (pour pas grand chose...) ! Il est vrai qu'un premier tome sert principalement à présenter les personnages comme à asseoir le décor dans lequel ceux-ci évoluent.
A ce titre, l'auteur prend son temps pour brosser ses personnages avec force détails (répétitifs), ménageant une large place aux sensations et variations physiques, au Moi intérieur, à l'intelligence intuitive, aux pressentiments, à la sexualité ( Tengo les aime plus âgées et mariées, Aomamé confesse un goût prononcé pour la calvitie naissante...).
A la nourriture aussi...Remarquez comme la notion de frugalité peut s'avérer toute relative...

" - Je prépare mon dîner.
- C'est quoi...
- Je suis seul, alors, rien de bien compliqué. Je fais griller du brochet de mer séché, je râpe du gros radis blanc. Et puis de la soupe de miso avec des poireaux et des palourdes. Du tofu, des légumes marinés, des concombres et des algues wakame. Et du riz avec du chou chinois en saumure. C'est tout." p.137

A forteriori, il ne se passe pas grand chose...si ce n'est que l'existence d'une secte - les Précurseurs - dont l'histoire nous est retracée plus d'une fois, tissera le lien entre les deux héros, présentés alternativement au gré des chapitres.
Tengo et Aomamé apparaissent solitaires, affranchis de toute attache et de toute convention, présentant un passé familial trouble marqué par une forte autorité parentale.
Tengo m'a souvent fait penser à Murakami lui-même, intermédiaire entre le monde de Fukaéri et le monde réel.

" Mais il est difficile de déterminer où finit la réalité et où commence ce qui relève du fantastique. On peut lire aussi ce texte comme une sorte de mythe ou encore comme une ingénieuse allégorie." p.264

Si le lien avec le roman d'Orwell ne se dessine pas (encore ?) vraiment (si ce n'est par les allusions avouées de l'auteur et la TRES rapide perspicacité avec laquelle Aomamé songe à l'existence d'une réalité parallèle), l'univers décrit par Murakami est celui de la toute puissance des hommes et des largesses dont ceux-ci bénéficient malgré leur violence avérée.
Clé de voûte de ce sombre tableau, la jeune Fukaéri (qui par certains côtés m'a fait penser à Lisbeth Salander de la saga "Millenium") intrigue et fascine par sa beauté insaisissable et ses propos énigmatiques.
C'est d'ailleurs ce personnage qui à mon sens fait tout le sel de ce premier tome et donne malgré tout l'envie d'en savoir davantage.

MERCI à Price Minister de m'avoir offert ce livre !



D'autres avis : Choco - Clara - Manu - Noukette - Kathel - Keisha


10 juin 2011

La clef/La confession impudique - Junichiro Tanizaki


Publié en 1956 et traduit en français en 1998, "La clef/La confession impudique" est un roman de l'écrivain japonais Junichiro Tanizaki, également auteur de "Le coupeur de roseaux", "Le meurtre d'O-Tsuya", "Le tatouage" ou encore de "Le pont flottant des songes".

Ikuko, 45 ans, et son époux, 56 ans, sont mariés depuis une vingtaine d'années. De ce mariage est née une fille, Tochiko, qui passe son temps à se tenir éloignée du domicile familial.
Il faut dire que l'ambiance à la maison est devenue quelque peu étrange. Ikuko et son mari ont pris de plus en plus l'habitude de convier leur futur gendre, M.Kimura, à des dîners fortement arrosés au terme desquels le couple se retire dans sa chambre jusqu'au petit jour...

Ce roman nous emmène à la rencontre d'un couple dont les détails de la vie conjugale et sexuelle nous sont présentés à travers leurs journaux intimes respectifs.
Le mari d'Ikuko reproche à sa femme sa pudeur et son manque de tendresse, son désintérêt pour les préliminaires et le caractère routinier de leurs ébats tout au long de leurs 20 années de mariage.
De son côté, Ikuko confie le dégoût que lui inspire son mari et la gêne qu'occasionne en elle son insistance fanatique à vouloir la connaître dans ses moindres détails anatomiques.
Nul doute qu'entre ces deux-là résident une suspicion et une incompréhension mutuelles entretenues par toute une série de non-dits qui précipitent le couple dans une relation insidieusement malsaine.
Tous deux persuadés de se lire l'un et l'autre en cachette, ils se servent chacun de leur journal pour s'adresser indirectement leurs reproches et formuler leurs arguments et interrogations quant à leur vie intime.
Comme il est souvent de mise dans les journaux, la forme employée ici est celle du monologue intérieur qui pousse indubitablement le lecteur à prendre parti pour l'un ou l'autre.

Or le lecteur se retrouve rapidement pris entre deux feux.
Si les arguments du mari se veulent recevables, les méthodes utilisées pour arriver à ses fins sont assez discutables...
Profitant qu'Ikuko soit étourdie par l'excès d'alcool, celui-ci tire parti de la situation pour se servir d'elle à sa guise, s'adonnant volontiers à tous les plaisirs d'ordinaire interdits et allant jusqu'à se mettre en danger pour stimuler sa jalousie et a fortiori son désir.
En ce sens, ce roman m'a énormément fait penser à "Les Belles Endormies" de Yasunari Kawabata.
Le Buzz littéraire s'est d'ailleurs livré à une analyse croisée de ces deux romans que vous pouvez retrouver ici.

Bien que j'ai eu un mal fou à adhérer aux faits et gestes des personnages (surtout la fille !), j'ai beaucoup aimé la façon dont Tanizaki aborde la notion de désir (partagé ou non) à travers un point de vue à la fois universel - qui rend compte de toute sa complexité et son ambiguïté -, et résolument asiatique en ce que ce désir mène fatalement à la soumission et au sacrifice.
" A l'époque féodale, la vertu d'une femme voulant qu'elle se soumette absolument à son mari, elle se serait pliée à tous ces désirs, aussi infâmes ou répugnants qu'ils soient, et n'aurait d'ailleurs pas pu faire autrement.
A plus forte raison dois-je l'accepter de mon mari qui, sans les stimulations que lui procurent ces jeux insensés, est incapable d'accomplir l'acte de façon satisfaisante pour moi.

Je ne fais pas que remplir mon devoir. D'un certain point de vue, je demeure une épouse vertueuse et docile et, en échange, j'obtiens de lui qu'il comble mes appétits charnels dévorants.


Cela dit, je me demande pourquoi mon mari ne peut se contenter de me mettre nue, mais veut en plus me prendre en photos et, sans doute pour me les montrer, les fait agrandir et les colle dans son cahier.


Il est le mieux placé pour savoir qu'en moi cohabitent la plus extrême luxure et la plus extrême pudeur." p.72

" La passion violente que suscite la jalousie, l'exacerbation des pulsions sexuelles obtenues grâce au spectacle inépuisable de ma femme nue, tout cela me conduit à une folie qui ne connaît pas de limite.

Pour l'instant, je suis infiniment plus porté sur la chose que ma femme. Quand je pense que, nuit après nuit, je suis plongé dans une extase que je n'aurais même pas osé imaginer en rêve, je ne peux m'empêcher d'être reconnaissant du bonheur qui m'échoit, mais en même temps, j'ai le pressentiment qu'un tel bonheur ne saurait durer, que tôt ou tard je devrai le payer, que minute après minute je rabote mon destin." p.74

Mélange noueux de sensualité et de cruauté, un roman fort qui interpelle et soulève beaucoup d'interrogations sur les mystères de la sexualité et l'importance de la communication au sein du couple.
Ma plus belle découverte en littérature japonaise jusqu'à présent !

"La clé/La confession impudique" était une lecture commune avec Choco dont je file voir le billet !

D'autres avis : Lili Galipette - Liliba

5 juin 2011

Le meurtre d'O-Tsuya - Junichiro Tanizaki


Publié en 1915 et traduit en français en 1997, "Le meurtre d'O-Tsuya" est un court roman de l'écrivain japonais Junichiro Tanizaki, auteur de "Le coupeur de roseaux", "Le tatouage" ou encore de "La clé/la confession impudique" dont je parlerai vendredi.

La vie semblait sourire à Shinsuke, apprenti chez un prêteur sur gages, jusqu'à ce qu'il s'entiche de la fille unique du patron, O-Tsuya, qui lui propose de fuir ensemble.
Le couple se réfugie alors chez Senji, ami de la famille d'O-Tsuya, qui leur promet de veiller sur eux jusqu'à ce que leurs familles respectives acceptent de consentir à leur mariage.
Mais les choses tournent mal et le jeune Shinsuke devra malgré lui renoncer à ses principes moraux pour contenter sa belle...

"Le coupeur de roseaux" ne m'avait pas laissé un souvenir impérissable mais comme cette histoire-ci me faisait de l'oeil, j'ai décidé malgré tout de retenter ma chance avec cet auteur.
Et cette fois, je n'ai pas été déçue !
"Le meurtre d'O-Tsuya" apparaît comme une histoire d'amour à l'issue tragique comme les Japonais savent les écrire. Une histoire d'amour à la Bonnie&Clyde, dirigée d'une main de fer par l'habile O-Tsuya qui s'est depuis toujours rêvée en geisha et sait très bien mener sa barque pour obtenir ce qu'elle veut de ses courtisans.
Naïf et aveuglé par son amour pour elle, Shinsuke multiplie les méfaits pour lui sauver la mise et finit par prendre goût au jeu dangereux initié par O-Tsuya.
Entraîné dans une vague d'escroqueries et de meurtres, le jeune homme autrefois riche de principes tente de retrouver la raison tandis que sa complice, pleine d'assurance, fait preuve d'un sang-froid implacable.
J'ai trouvé le personnage d'O-Tsuya incroyable jusqu'à la dernière page, tant, malgré son caractère ouvertement manipulateur, je me demandais jusqu'où elle était capable d'aller pour assurer ses intérêts !

Certes, il s'agit d'un court roman mais Tanizaki en dit suffisamment pour capter l'attention de son lecteur, aspiré comme Shinsuke par le rythme endiablé des événements.
L'auteur explore à l'extrême les ravages de l'amour passionnel, initiés par la perfidie féminine (thème qui revient souvent dans la littérature nippone, les écrivains japonais n'étaient-ils pas un brin misogynes?), avec pour fatal corollaire une vengeance qui n'a guère le temps de tiédir.
Un petit roman sans concession, à découvrir sans hésiter !

" Tu es devenue très experte dans l'art de t'exprimer, mais je suis sûr qu'au fond de ton coeur, tu es loin de m'aimer autant qu'avant. Et puis, ce doit être le jour et la nuit, entre ton pauvre Shinsuke et ce Tokubei qui a tellement d'argent et qui comprend si bien les choses !
En fin de compte, je ferais mieux d'aller tout de suite me constituer prisonnier, tu seras plus heureuse comme ça !


- Zut et zut ! Conduis-toi donc comme un homme ! Tu crois me flatter en me faisant des scènes de jalousie ? C'est trop stupide pour mériter une réponse, alors cesse, veux-tu !
De toute façon, je n'ai encore jamais connu d'autre homme que toi, alors...


- Dans ce cas, ton Tokubei, il est bien généreux !


- C'est précisément là où je sais y faire ! Je n'ai encore jamais tué personne, mais sinon je suis bien plus douée que toi pour le crime ! " p.85

D'autres avis : Praline - Manu - Choco - Lounima



12 avril 2011

Le réfectoire un soir et une piscine sous la pluie - Yoko Ogawa


Publiées respectivement en 1990 et 1991, "Un thé qui ne refroidit pas" et "Le réfectoire un soir et une piscine sous la pluie" composent ce recueil de l'écrivaine japonaise Yoko Ogawa.

Dans Le réfectoire un soir et une piscine sous la pluie, une femme sur le point de se marier emménage avec son chien dans la maison qu'elle rénove avant le retour de son futur mari.
Alors qu'elle s'affaire à repeindre la salle de bain, un jeune garçon et son père sonnent à sa porte.
L'homme lui pose une question avant de s'en aller, sans que la jeune femme ne sache au juste la raison de sa venue.
10 jours plus tard, elle les revoit postés devant le réfectoire d'une école. L'homme lui explique alors pourquoi le spectacle d'un réfectoire le soir lui évoque les mêmes sensations qu'une piscine sous la pluie...
" Au moment où il a prononcé ces mots, après un silence alors que nous avions épuisé le sujet des chiens, je n'ai pas du tout compris ce qu'il voulait dire. Cela m'a fait l'effet d'un vers extrait d'un poème contemporain ou d'une de ces phrases qui ponctuent les contes de notre enfance.

- Une piscine, sous la pluie? ai-je répété, en insistant sur chaque syllabe.

- Oui, une piscine sous la pluie. Vous n'avez jamais nagé dans une piscine sous la pluie?

- Eh bien...J'ai l'impression que oui, mais je me trompe peut-être.

- Quand je pense à une piscine sous la pluie, je suis pris d'une nostalgie difficilement supportable." p.35

Dans Un thé qui ne refroidit pas, une jeune femme se rend à l'enterrement d'un ancien camarade de classe et en sortant, revoit K. qui l'invite à dîner en compagnie de son épouse.
Charmée par le bonheur serein qui se dégage de ce couple, elle songe à son quotidien morne auprès de l'homme qui partage sa vie depuis 3 ans et décide de faire du rangement dans sa chambre.
Elle retombe alors sur un livre emprunté à la bibliothèque du lycée 10 ans plus tôt et apprend qu'il est le seul rescapé d'un incendie...

" Mes sentiments se succédaient avec la régularité et la sécheresse du sable s'écoulant dans un sablier. C'était sans doute parce que je ne perdais rien à cause de sa mort. Celle-ci était inorganique. Il n'y avait aucune tristesse larmoyante. C'était propre et sec. (Il s'agissait pourtant d'une noyade.) Pendant ces dix dernières années, ce garçon n'avait été présent que dans mon souvenir. Il n'y a rien d'organique dans la mémoire. Et il est très difficile d'y effacer le souvenir d'une personne en particulier. Même si la mémoire est personnelle, il est impossible, volontairement, d'y mettre de l'ordre en brûlant ou en jetant certains souvenirs. C'est pourquoi, malgré sa mort, je m'en souvenais encore." p.60

Ces deux nouvelles présentent un canevas pour ainsi dire identique. Les deux personnages féminins à l'avant-centre de ces récits sont des jeunes femmes isolées - l'une vivant seule dans une maison en attendant son fiancé, l'autre étant en ménage avec un homme qu'elle ne voit jamais - comme c'était déjà le cas dans "L'annulaire".
Toutes deux sont auréolées d'un certain mystère et trouvent un curieux réconfort dans le rangement associé à la tentative de mise en ordre de leurs souvenirs.
Des bribes de leur passé ne sont dévoilées au lecteur qu'à travers leur rencontre avec un tiers, une personne extérieure à leur entourage proche qu'elles croisent à un moment clé et qui s'avèrera déterminante pour la suite de leur vie.
On retrouve dans ces deux nouvelles ce goût de l'auteure pour ces décors nus, aseptisés par le rangement et qui permettent de se dégager d'une vue d'ensemble pour se focaliser sur certains objets significatifs.
Les thèmes abordés sont encore une fois ceux de la mémoire (principalement sensorielle), des traumatismes vécus durant l'enfance, de la solitude et de la mort, déclinés dans une écriture ciselée, méthodique, qui laisse volontiers place aux silences et aux zones d'ombres pour déboucher sur une fin propice à la circonspection.

Une fois de plus avec cette auteure, j'avais l'impression de savoir où elle voulait en venir au fil de ma lecture et puis est arrivée la chute (qui n'en est jamais vraiment une) qui m'a fait remettre en question ce que j'avais jusque là cru comprendre.
Mais comme nous le signale l'auteure, "dès qu'on essaie de définir quelque chose, la vérité se dérobe". Peut-être devons-nous accepter, dans la littérature comme dans la vie, que certaines choses nous échappent :)
J'ignore si tout cela vous paraît très clair mais il est certain que je souhaite prolonger ma découverte de cette auteure !

8 avril 2011

L'âge des méchancetés - Fumio Niwa


Publiée en 1947, " L'âge des méchancetés" est une nouvelle de l'écrivain japonais Fumio Niwa.

Itami est marié à Senko et...à sa grand-mère Umejo, une octogénaire kleptomane qui vit chez eux depuis 3 mois, se plaint du rationnement et passe toutes ses nuits à leur demander de s'identifier dès qu'ils empruntent le couloir pour se rendre aux toilettes.
Un jour, Itami n'en peut plus et menace de ne plus rentrer à la maison tant qu'Umejo sera sous son toit. Senko demande alors à sa jeune soeur de transporter la vieille femme sur son dos jusque chez leur soeur Sachiko et son mari. Ceux-ci manquent de place mais se retrouvent dos au mur, contraints d'héberger Umejo.
Au bout de quelque temps, la vieille femme commence à se comporter de façon étrange...

" Pourquoi l'être humain ne laisse-t-il pas uniquement de beaux souvenirs ? Alors que la jeunesse et l'âge mûr sont les périodes où apparaît toute la beauté qu'une personne peut avoir, lorsqu'elle meurt après avoir longtemps vécu il ne reste plus de souvenirs de cette jeunesse et de cet âge mûr ; la seule impression qu'elle laisse durablement est celle de l'apparence hideuse qu'elle prend au moment de sa mort." p.84

Bizarrement, si je m'attendais à une histoire scabreuse, je pensais néanmoins qu'elle serait traitée de façon humoristique. C'était oublier que la littérature japonaise fait bien souvent l'économie du rire...
Dès le début, alors qu'Itami se plaint d'Umejo et la traite de tous les noms, j'ai pris cette vieille femme en pitié.
D'accord, elle n'est certes pas facile, elle se plaint, elle vole, elle réveille tout le monde la nuit mais de là à la qualifier de "cancer" qui nuit à leur tranquillité, à la traiter de bonne à rien, à volontairement lui faire mal et à souhaiter sa mort, il y a un pas ! C'est à peine si on la considère comme un être humain. Alors qu'elle a élevé ses petites-filles orphelines, elle ne reçoit de leur part aucune tendresse, seulement le strict minimum exigé par le devoir filial.
Personne ne pense jamais à lui demander pourquoi elle se comporte étrangement.
Le voyage d'Umejo sur le dos de sa petite-fille rappelle d'ailleurs à quel point elle représente un fardeau lourd à porter.
Alors que je tournais les pages, j'ai découvert des passages entiers révélant les opinions de l'auteur sur la vieillesse et le traitement des personnages âgées.
A croire que cette nouvelle n'était qu'un prétexte à faire passer un pamphlet anti-vieux.
Les propos sont bien souvent virulents. A l'époque, le système japonais encourageait les familles à vivre en communauté et à prendre soin des aïeux. Il était de surcroît très mal vu pour une veuve de porter trop longtemps le deuil sans rejoindre son mari dans la tombe, car celui-ci risquait de ne plus pouvoir la reconnaître dans l'au-delà...
L'auteur préconisait quant à lui de prendre exemple sur les hospices à l'américaine.
Il est vrai que la responsabilité d'une personne âgée peut représenter une lourde charge difficile à assumer.
Mais il y a des limites à ne pas dépasser.

" L'essor de l'âme se limite aux cas où l'esprit est encore jeune, avec des possibilités de développement. A quatre-vingt-six ans, la chair seule persiste obstinément et détruit tout, âme, esprit, conscience.
Il existe certes parfois, tel Rohan Kôda, des gens dans la pleine vigueur du vieil âge qui gardent un cerveau de plus en plus aiguisé à mesure qu'ils vieillissent, mais c'est très certainement un cas particulier, un homme sur dix millions.
Les neuf millions neuf cent quatre-vingt-dix-neuf mille neuf cent quatre-vingt-dix-neuf autres sont tous promis sans exception à quelque analogie avec Umejo.
Ils portent en eux un destin qui les fera un jour devenir un embarras pour leur famille.
Et tant qu'une institution sociale idéale comme l'hospice de vieillards ne sera pas réalisée, le système familial du Japon continuera à produire des vies d'ostentation superficielle, de sentimentalité, de contradictions, de médiocrité pleine de mécomptes et d'excès.
On vivra dans une tromperie continuelle. " p.72

Une théorie sidérante derrière une histoire grinçante qui illustre parfaitement la notion de clivage culturel et qui, à l'heure où le vieillissement de la population ne cesse d'augmenter, ne laissera personne indifférent...

D'autres avis : Manu - Le signet - Liyah

29 mars 2011

Les Belles Endormies - Yasunari Kawabata


"Les Belles Endormies" est un roman, publié en 1961, de l'écrivain japonais Yasunari Kawabata qui obtint le prix Nobel de littérature en 1968.

"Les Belles Endormies" nous emmène à la rencontre d'Eguchi, un vieil homme venu pour la première fois se reposer dans une curieuse demeure.
L'endroit a ceci de particulier qu'il propose aux hommes d'âge (très) mûr de passer la nuit aux côtés d'une jeune femme endormie à l'aide d'un puissant narcotique.
Mais attention, les règles sont strictes. Si les clients peuvent disposer de ces jeunes corps à leur guise, il leur est formellement interdit d'abuser de ces jeunes femmes voire même de tenter de les réveiller.
Troublé par sa première visite, Eguchi retournera plusieurs fois dans la chambre des "Belles endormies"...

J'appréhendais quelque peu cette lecture en raison de son sujet et parce que je commence à mesurer à quel point la littérature japonaise présente un goût certain pour les histoires obscures voire carrément glauques...
Je dois reconnaître que j'ai été agréablement surprise par cette lecture beaucoup plus subtile qu'il y paraît.
Eguchi est un vieil homme qui encaisse mal la solitude liée à la vieillesse. Fier, il se plaît à se convaincre que contrairement aux autres vieillards, il peut encore "se comporter en homme" et posséder une femme. Mais derrière cette vanité apparente se cache l'angoisse de mourir.
Les jeunes femmes diffèrent à chacune de ses visites mais le sentiment ambivalent que ressent Eguchi à leur contact reste le même.
La beauté et la jeunesse de ces corps le ramènent à la vie, rappellent à son souvenir des sensations enfouies et des femmes qu'il a connu autrefois.
Mais la léthargie induite par le sommeil artificiel renvoie Eguchi à sa propre mort, raison pour laquelle il ne peut s'empêcher d'essayer de réveiller ces femmes.

" Il portait déjà, lui aussi, les stigmates de la vieillesse. Il était évident que la fille ne dormait là que par amour de l'argent. Cependant, pour les vieillards qui payaient, s'étendre aux côtés d'une fille comme celle-ci était certainement une joie sans pareille au monde.
Du fait que jamais elle ne se réveillait, les vieux clients s'épargnaient la honte du sentiment d'infériorité propre à la décrépitude de l'âge, et trouvaient la liberté de s'abandonner sans réserve à leur imagination et à leurs souvenirs relatifs aux femmes.
Etait-ce pour cela qu'ils acceptaient de payer sans regret bien plus cher que pour une femme éveillée? Que la fille endormie ignorât tout du vieillard contribuait sans doute à mettre ce dernier à l'aise. Et lui de son côté ne savait rien des conditions d'existence, ni de la personnalité de la fille.
Rien ne le mettait en mesure de le deviner car il ignorait jusqu'à sa façon de s'habiller.
Les vieillards avaient certes un motif élémentaire qui était de n'avoir pas à craindre d'ennuis subséquents.
Mais il y avait aussi cette étrange lueur au fond de leurs profondes ténèbres." p.48

Même si j'ai toujours un peu de mal avec cette image récurrente de la femme soumise véhiculée par la littérature japonaise, je me suis surprise à outrepasser cet état de fait pour apprécier toute l'esthétique de ce roman.
Rédigé dans un style épuré sans être minimaliste, "Les Belles endormies" m'a fait l'effet d'un roman à l'ambiance délicatement sensuelle, axé avant tout sur le langage du corps, les souvenirs charnels et les réflexions intérieures d'un vieil homme au seuil de la mort.
Un joli roman envoûtant et terriblement humain !

7ème lecture pour le Challenge Coups de coeur de la blogosphère lancé par Theoma, "Les Belles Endormies" était le choix de Choco, une lecture qui entre également dans son challenge ainsi que dans le Challenge nécrophile de Fashion - l'auteur s'étant suicidé au gaz...



9 mars 2011

Papillon - Yukio Mishima


"Papillon" se compose de deux nouvelles publiées en 1948 et tirées du recueil "Une matinée d'amour pur" de l'écrivain japonais Yukio Mishima.

"Papillon" évoque l'amour de l'officier Kiyohara pour la jeune Hanako avec laquelle il assista avant la guerre à une représentation de Madame Butterfly. Le souvenir de cet émouvant récital se confond avec la réalité de sa propre vie lorsque bien des années plus tard, il revoit la jeune femme désormais mariée.

Dans "La lionne", Shigeko décide de faire souffrir Hisao, son mari volage avec qui elle a eu un fils, lorsqu'elle apprend son intention de la quitter pour Tsuneko, la fille de son patron.

Mishima a choisi de reprendre à son compte deux célèbres tragédies pour aborder dans ces nouvelles le thème de l'amour passionnel et non-partagé.
" Mais ne rien vouloir croire, ce n'est pas ça, l'amour. Admettre le désintérêt de son mari conduit parfois à douter de son propre amour. En ce monde, croire seulement en l'amour est un doux rêve. Passe encore s'il s'agit d'un amour réciproque, mais si l'un n'est pas aimé par l'autre..." p.71

La première revisite Madame Butterfly de Puccini, l'histoire de Cio-Cio-San (Papillon en japonais), une jeune geisha tombée amoureuse d'un marin de passage du nom de Pinkerton.
Alors que tous deux sont mariés et parents d'un enfant, Pinkerton s'en va pour ne revenir que 3 ans plus tard, marié à une américaine.
Madame Butterfly n'encaisse pas le choc et choisit de se suicider.

"La lionne" s'inspire quant à elle de la tragédie grecque "Médée" d'Euripide. Totalement éprise de Jason qu'elle aidera à obtenir la Toison d'Or, Médée sacrifie tout à son amour et n'hésite pas à trahir les siens.
Mais lorsqu'elle apprend que Jason a jeté son dévolu sur la fille du roi Créon, elle décide de se venger de la pire des manières.

Les personnages en souffrance occupent le devant de la scène. Entièrement dominés et guidés par la violence de leurs sentiments, ils trouvent refuge dans la nostalgie ou, au contraire, dans la cruauté, non par fatalité mais par choix.
Fidèle à lui-même, Mishima dresse ici une vision désenchantée du genre humain dans le Japon d'après-guerre.
" Elle était belle sans aucun doute. Mais c'était la beauté d'une femme dont la confiance en son apparence avait été anéantie par un homme, une beauté insaisissable, une beauté à laquelle plus rien ne s'appliquait. Les cernes noirs de ses yeux clamaient assez nettement sa terrible souffrance. Shigeko avait fini par avoir l'habitude déplaisante de voir les gens comme à travers des paupières mi-closes." p.65

Mon avis sur ce recueil est mitigé, comme c'était le cas pour "Dojoji et autres nouvelles". "Papillon" est assurément plus originale que "La lionne" mais j'ai eu un peu de mal à différencier les époques et à distinguer la cantatrice d'Hanako dans l'histoire. Même si en la relisant une seconde fois, j'ai compris que cette impression de flou était voulue, j'ai trouvé dommage que le sens de l'histoire ne me soit pas apparu directement.
"La lionne" est une nouvelle assez terrifiante mais dont l'issue se révèle sans surprises tant le profil de Shigeko multiplie les indices quant aux événements à venir.

Je me rends compte que la littérature japonaise me renvoie toujours à ce même sentiment d'inaccessibilité. Les romans et nouvelles que j'ai lus jusqu'à présent m'ont tous à la fois intrigué et perturbé, sans que je n'arrive jamais vraiment à me l'expliquer.
Je crois que ce qui me dérange notamment dans la littérature japonaise (et la littérature asiatique en général) est cette éternelle mise en scène de la mort.
Tout semble calculé, ritualisé. Les suicides exigent une préparation au préalable, les meurtres sont prémédités.
Les personnages qui peuplent cette littérature sont souvent torturés par une lourde souffrance mais parviennent pourtant à agir de sang-froid, n'outrepassant jamais les limites de la dignité, si bien que j'ai souvent l'impression d'un manque de naturel, de spontanéité.
En termes de communication, cela se traduit par une absence totale d'épanchement, un goût prononcé pour le secret, le repli sur soi, la fermeture à l'autre, les actes symboliques prévalant bien souvent sur les mots.

Cela étant dit, je ne renonce pas aux romans japonais pour autant. Je continuerai à en lire avec curiosité car, malgré mes réserves, j'aime la confrontation culturelle et les réflexions que suscitent en moi mes lectures de "touriste" :)

9 novembre 2010

Hotaru - Aki Shimazaki

Cinquième et dernier tome de la pentalogie "Le poids des secrets" (rappel des précédents billets : tome 1 - tome 2 - tome 3 - tome 4), "Hotaru" (luciole en japonais) évoque les confidences de Mariko Takahashi, alors âgée de 84 ans, à sa petite-fille Tsubaki.
Afin de lui éviter le même destin qu'elle, Mariko lui dévoile le secret qu'abrita sa vie, un pan de son histoire qui commença à la saison des lucioles...

"J'ai appris quelque part, dans un livre scientifique, qu'il y a des lucioles qui clignotent à l'unisson, et même à un certain rythme. C'est comme un orchestre sans chef. Cette synchronisation était un mystère jusqu'à récemment, les gens pensaient qu'elle se produisait accidentellement. En fait, d'après le livre, le mécanisme de ce phénomène est simple : chaque insecte comporte un oscillateur, comme un métronome, dont le minutage s'ajuste automatiquement en réponse aux flashes des autres.
Je crois qu'il n'y a peut-être pas de coïncidences dans ce monde. Il doit y avoir un rapport entre les phénomènes qui arrivent en même temps." p.127

Ce dernier tome permet de recroiser à nouveau Mariko Takahashi, déjà présente dans le tome 3 où elle évoquait la question de ses origines.
Ce personnage occupe un rôle-clé dans l'histoire qui implique les autres protagonistes. Son histoire de vie et le secret qui la sous-tend font d'elle un personnage que j'ai trouvé plus attachant que les autres. Aussi n'ai-je pas été étonnée de lire que plusieurs blogueuses avaient préféré les tomes 3 et 5.

"Le poids des secrets" présente une structure précise, semblable à un puzzle. Si le tome 1 permettait d'en définir le contour à l'image d'un teasing suffisant pour jeter les bases de l'histoire et introduire les différents personnages, les tomes suivants offrent à chaque protagoniste l'occasion de donner sa version des faits, une "vérité" qui varie en fonction de ses connaissances et de son rôle dans l'histoire.
Ainsi, tome après tome, le lecteur reçoit une pièce de puzzle supplémentaire, un détail qui modifie légèrement la perception qu'il avait de l'histoire originale.
Cette structure particulière a l'avantage de proposer différents points de vue mais comme elle en réfère toujours à la même histoire initiale, elle engendre fatalement un certain nombre de redites (événements historiques, symboles, caractérisation des personnages) !

"Le poids des secrets" évoque les retentissements que peuvent provoquer les secrets sur différentes personnes unies par le malheur. Des secrets qui ne sont jamais divulgués aux personnes directement concernées mais laissés en héritage par des ancêtres morts (ou presque) au détour d'une lettre, d'un journal ou suite aux questions posées par la génération suivante dont la vie menace de suivre le même chemin.
Si je n'ai pas du tout été emballée par le style minimaliste de l'auteure (mais je pense l'avoir assez souligné...), je reconnais que ce récit à plusieurs voix, abstraction faite des récurrences, a toutefois le don d'accrocher le lecteur par l'empathie qu'il suggère (plus qu'il ne dévoile), chez le lecteur.
Je crois que c'est sans doute la raison qui m'a poussée à aller jusqu'au bout de cette série malgré mes réserves et bémols... Si je n'ai pas été séduite comme d'autres l'ont été, je ne regrette pas ce "Dallas" asiatique pour autant :)

"Hotaru" était une lecture commune avec Manu et Restling dont je file découvrir les billets !

D'autres avis : Leiloona - Clara - George - Keisha - Stephie - Marie - Theoma

2 novembre 2010

Wasurenagusa - Aki Shimazaki

Quatrième tome de la pentalogie "Le poids des secrets" (rappel des précédents billets : tome 1 - tome 2 - tome 3), "Wasurenagusa"(myosotis en japonais) retrace le parcours de Kenji Takahashi, mari de Mariko et beau-père de Yukio.
Kenji Takahashi, narrateur, songe à son enfance passée auprès de parents autoritaires et se souvient avec tendresse de Sono, la nurse qui veilla sur lui lorsque sa mère tomba malade.
Les origines douteuses de la jeune femme poussèrent les parents de Kenji à l'exclure de la maisonnée mais le jeune homme continua de lui rendre visite en cachette de sa famille.
Divorcé de Satoko avec laquelle il ne parvint pas à avoir d'enfant au bout de 3 années de mariage, il vit mal la solitude et ses parents poussent leur fils unique à se remarier afin de concevoir un héritier.
Au détour d'une promenade, Kenji tombe sur une église dont le toit nécessite quelques réparations. C'est à cet endroit qu'il rencontrera Mariko, cette mère célibataire qui deviendra son épouse malgré le désapprobation de ses parents...

Comme c'était déjà le cas pour les précédents tomes, "Wasurenagusa" présente une structure bipartite enfance-vieillesse.
A 46 ans d'intervalle, Kenji évoque majoritairement les deux êtres qui comptent le plus dans sa vie : Mariko - son épouse - et Sono - son ancienne nurse -, deux femmes qui ont en commun des "origines douteuses" tel que l'avancent ses parents, un passé sentimental et familial similaire dissimulé par un secret gardé toute une vie ainsi qu'un même amour pour ces fleurs que sont les "wasurenagusa".

" Connais-tu l'histoire de wasurenagusa?

Je répète :

- L'histoire de wasurenagusa?

- Oui. Sais-tu pourquoi cette fleur s'appelle comme ça?

- Non. Pourquoi?

Elle raconte :

- Au Moyen Age, un chevalier se promenait avec sa belle au bord du Danube. Il s'appelait Rudolf et elle, Berta. La fille aperçut, sur la rive, de petites fleurs bleues et elle voulut les avoir. Rudolf descendit. En les cueillant, il tomba dans le courant rapide. Désespéré, il se débattit, mais en vain. Berta paniqua. Il cria, en lançant les fleurs vers elle : "Ne m'oublie pas!" et il disparut dans l'eau...

En l'écoutant, je me rappelle la rivière d'Irtych que j'ai vue dans la région d'Omsk où s'épanouissaient les fleurs de niezabudoka. Une jeune femme danse, portant une guirlande sur les cheveux. Un petit garçon court autour d'elle." p.121

Le style minimaliste de Shimazaki ne réussit toujours pas à me convaincre, je l'ai même trouvé très factuel dans ce tome, plus que dans les précédents.
S'ajoute à cela une structure répétitive qui commence à me lasser. Toujours cette seconde partie qui offre une révélation faisant office de coup de théâtre final et cette impression que de toute façon, personne n'est ce qu'il croit être.
L'auteure glisse des allusions à des événements historiques et des considérations personnelles sur l'histoire de son pays dans la bouche de ses personnages mais toujours par petites touches, comme si elle ne désirait pas approfondir le sujet.
Les clins d'oeil aux tomes précédents se manifestent par le biais des différents symboles évoqués (tsubaki, hamaguri, tsubame) et quelques détails laissés en suspens trouvent explication.
Je n'ai pas appris grand chose dans ce tome 4 si ce n'est un secret supplémentaire. J'ai eu comme l'impression de tourner en rond et si je suis quand même résolue à lire le dernier tome, c'est uniquement pour clore le sujet...

"Wasurenagusa" était une lecture commune avec Manu et Restling dont je file découvrir les billets !

D'autres avis : Pimprenelle - Leiloona - Clara - George - Keisha - Karine:) - Stephie - Marie - Theoma

25 octobre 2010

Tsubame, Le poids des secrets (3) - Aki Shimazaki


Troisième volet de la pentalogie "Le poids des secrets" (pour rappel, les billets sur les deux premiers tomes ici et ), "Tsubame" (hirondelle en japonais) n'en est pas moins singulier.
Si les deux premiers tomes étaient consacrés à la jeunesse de Yukiko et Yukio à travers leurs points de vue respectifs, ce troisième opus revient quant à lui sur l'histoire de Mariko Takahashi à savoir la mère de Yukio.
Le tome 2 s'achevait sur l'interrogation de Yukio quant à l'identité de son père, une question qui semble se refiler dans la famille puisque c'est au tour de sa mère, Mariko, de se la poser à propos du sien.
Narratrice, Mariko raconte son enfance auprès de sa mère et de son oncle et le terrible tremblement de terre qui la sépara d'eux. Avant de disparaître, sa mère lui a remis son journal et lui a fait promettre de ne jamais révéler à quiconque ses véritables origines (coréennes) au risque de mettre sa vie en danger. Elevée par un prêtre surnommé "Tsubame" par les autres orphelins, la jeune fille a donc grandi et mené toute sa vie sous une identité japonaise.

"La ville n'est pas encore reconstruite. Les décombres de l'incendie subsistent. L'usine de médicaments et notre nagaya ont disparu. La vue de la ville a changé complètement. Ce qui n'a pas changé, c'est la colline. Je trouve la pierre sur laquelle j'étais assise. D'ici, je regardais avec ma mère le feu dans la ville. Près de nous, un garçon pleurait dans les bras d'une jeune femme.
Je n'aime pas me rappeler d'autres choses.
Je marche en cherchant des campanules. Il n'y en a plus. Je m'allonge sur l'herbe. Je ferme les yeux. Je reste ainsi longtemps et je m'assoupis." p.40

Scindé en deux parties à l'image du tome 2, ce tome 3 nous présente en premier lieu l'enfance de Mariko pour faire ensuite un bond 50 ans après le tremblement de terre, alors que Mariko est grand-mère.
Si les interrogations autour du père de Yukio trouvent ici réponses pour le lecteur, elles se déplacent à l'issue de ce tome 3 autour du père de Mariko.
Ce tome 3 fait ainsi le pont entre le tome 2 (histoire du fils de Mariko) et le tome 4 (histoire du père de Mariko, enfin je suppose). On y recroise les symboles des tomes 1 et 2 (tsubaki et hamaguri) et l'allusion aux wasurenagusa, fleurs préférées du père de Mariko, préfigure le symbole du tome 4.
La question de l'identité, des origines mais aussi de l'exil (symbolisé par l'hirondelle, tsubame) constitue la source du lourd secret tenu par Mariko et se trouve donc au centre de ce tome.

" Allongée sur l'herbe, je regarde le ciel. Un couple d'hirondelles passe au-dessous des nuages blancs.
Elles sont revenues de leur pays chaud. L'une suit l'autre à la même vitesse. Elles volent haut, ensuite très bas au ras du sol. Elles remontent et se perchent un moment sur le toit d'une maison.
Je me dis : "Si on pouvait renaître, j'aimerais renaître en oiseau". " p.49

Comme dans les tomes précédents, la nature, liée aux souvenirs de la narratrice, tient toujours une place prédominante dans le récit.
Chaque tome respecte pour ainsi dire le même schéma présentant un éclairage sur un narrateur unique possédant sa "madeleine de Proust" associée à un symbole évocateur et omniprésent ainsi qu'une allusion à celui qui apparaîtra dans le prochain.
C'est sans doute cette construction particulière plus que l'écriture (qui va toujours à l'essentiel, sans s'appesantir) qui contribue à vouloir faire progresser le lecteur dans ce récit nimbé de mystère.
Je continue donc ma route :)

"Tsubame" était une lecture commune avec Manu, Choco et Restling dont je file découvrir les billets !

D'autres avis : Leiloona - Stephie - Pimprenelle - Marie - Aifelle - Emilie - Clara - George.

12 octobre 2010

Un été en vêtements de deuil - Akira Yoshimura


"Un été en vêtements de deuil" est un récit rédigé par Akira Yoshimura en 1958 et traduit en français en 2010. Cet écrivain japonais est notamment l'auteur de "La Jeune Fille suppliciée sur une étagère", "Le Convoi de l'eau" ou encore de "Le grand tremblement de terre du Kanto" publié cette année.
Cet inédit est pour le moment offert dans les librairies à l'achat de deux Babel. Je l'ai pour ma part gagné au concours lancé par Choco.

Le petit Kiyoshi a perdu ses parents et vit dans la maison de sa grand-mère qui clame à qui veut qu'elle va mourir et ne lui témoigne pas la moindre affection.
Dans une ancienne chambre de bonne jouxtant la demeure vivent la nièce de sa grand-mère, son mari ainsi que leur fille Tokiko avec qui Kiyoshi passe tout son temps à jouer dans le jardin.
Tout ce petit monde attend impatiemment le décès de l'aïeule, guettant un héritage qui les sortirait de la pauvreté.
Une nuit, Kiyoshi entend un bruit suspect et découvre une trappe en fer abritant un secret de famille...

Amateurs de petits contes macabres, ce récit est fait pour vous ! Comme cela semble être souvent le cas dans la littérature japonaise, on retrouve ici les thèmes de la nature, du mystère entourant un sombre secret de famille et de la fascination fétichiste que peut exercer la mort sur certains individus.

" A cet endroit se trouvait son cimetière secret, et d'innombrables stèles faites de planchettes portant le nom d'insectes ou de petits animaux s'y dressaient serrées comme des champignons, alignées et penchant légèrement selon les ondulations de la terre boursouflée par les racines.
Il creusa un petit trou, y déposa le poussin, dressa la planchette. C'était son premier volatile et cette tombe supplémentaire le mettait de bonne humeur." p.12

Comme je l'avais déjà noté concernant Mishima, on ressent chez Yoshimura un goût prononcé pour l'esthétisme porté par une écriture ciselée et fluide. Mais cette beauté que l'auteur se plaît à saisir se veut toujours éphémère et brutalement détruite, soulignant la gravité du récit.
Un contraste déroutant qui crée un certain malaise chez le lecteur et commence étrangement à m'amuser, tant je me demande comment le prochain auteur japonais réussira à me déstabiliser.
Serais-je passée du côté obscur?

" La communauté des poussins ne se préoccupait pas de celui qui affalé sur le sable respirait avec difficulté. Pour ses congénères, celui qui était blessé ne paraissait qu'un simple objet, non une créature vivante de la même espèce pour laquelle il fallait avoir de la sympathie, et quand par hasard il leur arrivait de s'en approcher ils se contentaient de sauter avec vivacité par-dessus et parfois même lui donnaient un rapide coup de bec dans l'oeil, qui s'ouvrait puis se refermait." p.9

Un autre avis : Choco

15 septembre 2010

Hamaguri, Le poids des secrets (2) - Aki Shimazaki


Second volet de la pentalogie "Le poids des secrets" (pour rappel mon billet sur le tome 1 ici), "Hamaguri" ("palourdes" en japonais) raconte pour ainsi dire la même histoire que le premier tome mais éclairée cette fois par le point de vue de Yukio.
Yukio a 4 ans et vit avec sa mère Mariko qui travaille dans une église. Un homme vient régulièrement leur rendre visite, il est accompagné de sa fille avec laquelle joue Yukio.
Sa mère se marie et la nouvelle petite famille quitte Tokyo pour rejoindre Nagasaki.
Avant le départ de Yukio, la petite fille lui confie un hamaguri en lui demandant toutefois de ne pas l'ouvrir avant leur mariage.
" Je prends deux coquilles et j'essaie de les joindre, mais elles n'appartiennent pas à la même paire. Je les dépose par terre. ELLE continue. Puis, ce sera mon tour. Ainsi, nous répétons le jeu jusqu'à ce que nous ayons reformé les dix coquillages.
Aujourd'hui, ELLE a trouvé sept paires et moi, j'en ai trouvé trois. ELLE m'a dit : "Chez les hamaguri, il n'y a que deux parties qui vont bien ensemble". " p.22

8 ans plus tard, alors que le Japon vient d'attaquer Pearl Harbor, Yukio rencontre sa nouvelle voisine Yukiko.

Divisé en 2 parties, ce second tome retrace tout d'abord l'enfance de Yukio marquée par sa vie avec sa mère et ce beau-père qui sera pour lui un père admirable ainsi que par sa rencontre avec cette petite-fille et Yukiko qui sortira de sa vie assez brutalement.
La seconde partie nous plonge ensuite 50 ans après la bombe lancée contre Nagasaki. Yukio est retraité et vit avec sa mère et son épouse Shizuko avec laquelle il est marié depuis une trentaine d'années.
Que s'est-il passé durant tout ce temps ? Réponse dans les tomes suivants je présume...

Ce second tome permet une fois de plus à l'auteure d'explorer le thème du souvenir, de l'identité, de la paternité et du secret.
" Je me demande : " Où est ma petite soeur? Où est mon vrai père? Sont-ils encore vivants?" Ces questions me reviennent, sans cesse. Je ne me rappelle plus leur visage. Je ne sais toujours pas leur nom. Ma mère est la seule personne qui puisse répondre à mes questions. Pourtant, elle garde le silence même maintenant que mon père adoptif est mort il y a treize ans. " p.82
Etant donné que le secret de famille entourant ce récit nous est livré dès le premier tome, je n'aurais pas été contre une petite inversion avec ce tome-ci.
Cela dit, force est de constater que l'auteure ne souhaitait guère distiller ce secret au fil des tomes mais bien examiner son incidence sur la vie des différents protagonistes.
Si je ne suis toujours pas convaincue par le style très réducteur et trop factuel de l'auteure et par cette tendance qu'ont les personnages à se contenir pour laisser les symboles parler à leur place (des camélias dans le tome 1, des coquillages cette fois-ci), je dois bien admettre que c'est la seconde fois que je reste sur ma faim et que je suis donc bien disposée à découvrir les autres tomes pour en apprendre davantage sur les personnages.

"Hamaguri" était une lecture commune avec Manu, Choco et Restling dont je file découvrir les billets !

D'autres avis : Stephie - Pimprenelle - Marie - Clara - George - Leiloona - Aifelle - Abeille - Karine:)


11 septembre 2010

Tsubaki, Le poids des secrets (1) - Aki Shimazaki

"Tsubaki" ("camélia" en japonais) est le premier tome de la pentalogie du "Poids des secrets" débutée en 1999 et née de la plume japonaise Aki Shimazaki, également auteure des romans "Mitsuba" et "Zakuro".
Survivante de la bombe atomique dirigée contre Nagasaki, Yukiko a pris soin à sa mort de faire remettre à sa fille Namiko deux enveloppes dont une lui est destinée, l'autre étant réservée à son oncle. Namiko découvre une lettre dans laquelle sa mère lui révèle un terrible secret de famille qui n'est pas sans lien avec Yukio, cet amour de jeunesse auquel elle dut renoncer...

" Il y a des cruautés qu'on n'oublie jamais. Pour moi, ce n'est pas la guerre ni la bombe atomique." p.22

Narratrice, Namiko découvre en même temps que le lecteur une facette de sa mère qu'elle ne soupçonnait pas ainsi qu'un pan de l'Histoire de son pays dont elle ignorait les détails, tant sa mère s'évertuait à ne jamais y revenir.
Associant témoignage et confession, Yukiko évoque les ravages causés par les B29 américaines, le travail à l'usine au détriment des études, les maladies faisant suite aux radiations et au milieu de ce paysage ravagé par la guerre, un amour impossible et un secret jusque là bien gardé...

Difficile d'en dire davantage sur ce premier tome, étant donné que l'histoire n'en est ici qu'à ses débuts.
J'ai apprécié le souci de distanciation de l'auteure vis-à-vis de l'Histoire, notamment lorsqu'elle évoquait les enjeux stratégiques de la guerre, ainsi que son absence de parti pris pour son propre pays.

" - La guerre se terminera bientôt. Il le faut. On ne pourrait pas gagner la guerre même en faisant travailler les enfants. Il n'y a pas de liberté. Pas du tout. On n'a pas le droit de dire ce qu'on pense. Ce n'est pas à cause de la guerre. C'est une mentalité dangereuse qu'on a ici. On ne cherche que le pouvoir. On ne fait pas la guerre pour la liberté." p.56
Ce premier tome se lit facilement et là je ferai mon schtroumpf grognon en ajoutant "un peu trop facilement".
Je sais que la littérature asiatique fait bien souvent l'économie du pathos mais, étant donné que le récit nous est conté sous la forme d'une confession et vu la portée des événements relatés, je m'attendais à un peu moins de pudeur dans l'expression des sentiments qui ne sont finalement évoqués qu'en surface, comme si à l'image de ces camélias qui traversent le récit, ils étaient trop délicats que pour être saisis au lieu d'être simplement effleurés.

" Je voyais des boutons de camélias, bien tenus par les calices. C'étaient les camélias qui fleurissent en hiver. Dans la campagne près de Tokyo, quand il neigeait, je trouvais les fleurs dans le bois de bambous. Le blanc de la neige, le vert des feuilles de bambous et le rouge des camélias.
C'était une beauté sereine et solitaire." p.54

J'ai vraiment ressenti dans l'écriture de Shimazaki cette absence d'épanchement, cette retenue qui caractérise ces phrases courtes d'un style ni plat ni franchement époustouflant mais qui pourtant, mises bout à bout, forment un récit linéaire et intriguant qui incite le lecteur à tourner avidement les pages afin de percer les lourds secrets entourant cette famille.

Pour en savoir plus, rendez-vous au prochain épisode...le 15 septembre avec Manu, Choco et Restling !

D'autres avis : Manu - Choco - Clara - Pimprenelle - Stephie - George - Marie - Leiloona - Keisha - Karine:) - Aifelle - Canel - Abeille - Jules - Emilie - Restling


25 août 2010

L'annulaire - Yoko Ogawa


"L'annulaire" est un court récit, paru au Japon en 1994 et traduit en français en 1999, de l'écrivaine japonaise Yoko Ogawa, notamment auteure de "La Formule préférée du professeur", "Parfum de glace", "Cristallisation secrète" ou plus récemment de "Les Tendres plaintes".
Employée dans une usine de fabrication de sodas, une jeune femme est victime d'un accident de travail qui lui fait perdre l'extrémité de son annulaire gauche.
Amputée d'une partie d'elle-même, elle entreprend de trouver un autre emploi et se fait rapidement embaucher dans un curieux laboratoire tenu par un naturaliste, M. Deshimaru.
Son travail consiste à recevoir les gens désireux de commander un spécimen.
Ils confient ainsi aux bons soins du laboratoire des objets de toute nature (des ossements, une partition de musique, des champignons, une cicatrice,...) souvent liés à un souvenir émotionnel fort qu'ils souhaitent oublier et que le laboratoire se charge de naturaliser et de consigner précieusement.
Si la jeune femme apparaît curieuse et fascinée par son travail, elle se montre tout autant intriguée par cet homme mystérieux qu'est le professeur...

J'ai toujours eu du mal à apprécier les romans (et les films) japonais. Cela tient principalement au fait que les histoires qui y sont contées sont souvent insaisissables voire dérangeantes, autant dans le fond (pour l'instant je n'ai lu que des drames...) que dans la forme (une écriture froide qui laisse place aux non-dits).
Cela dit, comme je ne demande qu'à être détrompée, je poursuis tant bien que mal ma découverte d'auteurs japonais. Ainsi, après Junichiro Tanizaki et Yukio Mishima, j'ai tenté une première incursion dans l'univers particulier de Yoko Ogawa.

On ne sait pas grand chose sur la jeune fille qui nous conte son histoire - pas plus que sur M.Deshimaru d'ailleurs - si ce n'est qu'avant de rejoindre le laboratoire, elle travaillait dans une usine de limonade, qu'elle a perdu une partie de son annulaire dans une machine et qu'elle est depuis incapable de boire un verre de soda sans imaginer son morceau de doigt flottant à la surface...

" - Alors ton annulaire ne sera jamais plus comme avant, c'est ça?
J'ai acquiescé en appuyant ma joue contre sa blouse blanche au niveau de sa poitrine.
Il n'a rien dit de plus. Nous étions restés tellement longtemps sans bouger que j'avais l'impression d'avoir été transformée en un specimen incorporé à lui." p.50

Le lecteur se voit parachuté au milieu de ce laboratoire, un ancien pensionnat pour jeunes filles à peine visité par quelques clients venus y déposer leurs souvenirs pénibles comme si il s'agissait d'un confessionnal. Il y règne une ambiance propice au mystère comme au rapprochement des deux personnages principaux.
La narratrice se retrouve ainsi sous la coupe de ce professeur autoritaire et fétichiste qui lui offre des chaussures et l'emmène régulièrement visiter la salle de bains...

" (...) jusqu'à présent je n'ai jamais eu de relation avec quelqu'un à qui j'aurais pu donner le nom d'amoureux. Je suis seulement sûre du sentiment et de la situation qui font que je n'arrive pas à le quitter. Si je désire être près de lui, ce n'est pas par facilité, je suis liée à lui d'une manière beaucoup plus essentielle et radicale." p.91

"L'annulaire" est avant tout une histoire de huis-clos qui aborde le thème du souvenir et de la soumission. Portée par une écriture ciselée, minutieuse, elle intrigue par son ambiance envoûtante en exerçant au fil des pages une étrange fascination.
Difficile d'en dire davantage sur les 95 pages qui constituent ce récit comme de me prononcer sur le talent de l'auteure. J'en sais cependant assez que pour avoir envie de continuer à la lire !

Le film

Comme j'étais curieuse de savoir de quelle façon le cinéma français avait pu s'emparer de ce court récit pour en faire un film d'1h40 et reprendre à sa sauce cette ambiance typiquement asiatique, je n'ai pas hésité à me le procurer.
Sorti en 2005 sur nos écrans, "L'annulaire" met en vedette l'actrice aussi japonaise que vous et moi Olga Kurylenko, mannequin et actrice que vous avez notamment pu apercevoir en James Bond girl dans "Quantum of Solace" ou encore dans le clip de Seal "Love's divine".

Comme je m'en doutais, j'ai relevé plusieurs différences notables entre le film et le récit d'origine.
Alors que le livre passait sous silence le nom de la narratrice et attribuait une identité au professeur, un choix qui évoquait la soumission de la jeune femme au maître, les rôles semblent être inversés dans le film où l'on découvre une jeune femme nommée Iris et un professeur frenchy au nom inconnu.
Là où le récit était pour ainsi dire exclusivement centré autour du huis-clos, le film semble vouloir faire sortir l'héroïne de cette ambiance confinée.
Nombreuses sont les interactions de la jeune femme avec le monde extérieur. Celle-ci partage une chambre de motel avec un inconnu qu'elle n'aperçoit qu'à travers quelques chassés-croisés, se promène dans les rues, se balance le long d'un harnais sur les docks.
Le film prend également pas mal de libertés concernant "l'intrigue" entourant ce récit.
J'ai ainsi pu remarquer que le scénario tendait à "combler les trous" de l'histoire d'origine en ajoutant un enfant qui sort d'on ne sait où et ne sert à rien ou en intégrant certains éléments censés faciliter la compréhension de l'histoire mais qui au final n'apportent rien si ce n'est un certain ennui.

Peut-être n'aurais-je pas du passer directement du livre à cette adaptation car j'ai eu le sentiment que le film, en cherchant à s'approprier le corps de l'histoire, l'avait dépossédée de son âme.
Quand le cinéma occidental tente de s'emparer du style asiatique pour le remanier à sa sauce, ça peut faire des dégâts. Ce film en est la preuve formelle.





D'autres avis : Leiloona - Marie - Yv - Katell - Calypso

"L'annulaire" était une lecture choisie dans le cadre d'un hommage à Yoko Ogawa proposé par Pimprenelle.


Une première pour le challenge de Miss Choco :)


Et ma 5ème participation au challenge lancé par Fashion.