24 août 2014

Kinderzimmer - Valentine Goby




Publié en août 2013, "Kinderzimmer" est le 8ème roman de l'écrivaine française Valentine Goby, notamment auteure de "Qui touche à mon corps je le tue", "Banquises" et plus récemment de "La Fille surexposée".

Une nuit d'avril 1944, Mila, Lisette et près de 400 autres femmes quittent la France occupée pour rejoindre Ravensbrück, le plus grand camp de travail pour femmes en Allemagne.
Au bout d'une semaine de quarantaine, elles découvrent des milliers d'autres femmes et tentent de survivre malgré le travail, les coups, la faim, le froid, la maladie et les sélections.
Enceinte, Mila dissimule sa grossesse et s'interroge sur ce corps épuisé, amaigri mais lequel, contre toute attente, porte la vie.
A la naissance de son fils James, elle découvre l'existence d'une Kinderzimmer, une pouponnière abritant plusieurs dizaines de nouveaux-nés...

" Ravensbrück c'est la mort certaine, pas immédiate, pas celle des chambres à gaz que des prisonnières non juives droit venues d'Auschwitz ont raconté avec effroi.
Car qui a vu ce que nous voyons parlera. Dira ce qu'il a vu. Ses yeux cracheront les images, sa bouche, son corps, tout en nous vomira ce qu'ils ont fait et ce que nous ne pouvons pas imaginer encore, et c'est pourquoi nous sommes déjà mortes, quelle que soit la fin de l'Histoire, mortes pour nous taire.
Ravensbrück, a dit Marianne, veut dire pont des corbeaux. Les corbeaux se perchent sur les toits des Blocks et des bâtiments SS dans le rose du soir, tous les soirs.
Les corbeaux se nourrissent de déchets et de cadavres. Ils nous attendent. Il n'y a pas un bébé dans ce camp, pas une mère parce que mettre au monde c'est mettre à mort.
Alors se détacher de l'enfant. Tout de suite. L'ignorer désormais comme tout ce qu'on ignore au fond des corps, quand par exemple on n'a pas eu de mère, ou même lorsqu'on en a eu une, toutes ces pièces étranges et molles entassées au-dedans dont on ne connaît pas les formes, l'aspect, faire de l'enfant un viscère supplémentaire, un bout d'intestin, d'estomac, organe digestif non doué de vie propre, tout de suite le deuil de l'enfant condamné comme nous toutes.
Qu'on ne dise pas à Mila que rien ne vaut la vie." p.58

A sa sortie l'an dernier et à mesure que les billets enthousiastes fleurissaient ici et là, je ne parvenais pas à me décider quant à mon envie de découvrir ou non ce roman.
Ayant déjà lu "Les cendres froides" de Valentin Musso (oui, le frère de l'autre :)) sur le thème des Lebensborn, je craignais les "redites".
Je m'entendais alors dire que de toute façon, on ne parlerait jamais assez des atrocités commises par les nazis. Alors oui, sauf que quand même au bout d'un moment, il faut pouvoir espacer un minimum ce genre de lecture.
Et donc me voici, un an après tout le monde, découvrant ce roman inspiré de la vie de la résistante Marie-José Chombart de Lauwe (Sabine dans le roman), puéricultrice de la Kinderzimmer.
J'ai trouvé dommage que l'auteure ne parle pas davantage de cette jeune femme (elle n'avait que 16 ans alors) au rôle si particulier.
Comment a-t-elle fait pour tenir psychologiquement, alors qu'elle voyait défiler tous ces bébés qui ne vivaient pas plus de trois mois ?

Du reste, ce roman est assurément un coup de coeur, tant sur le fond que sur la forme.
Une lecture intense, physique même puisque j'ai vraiment eu l'impression de vivre ce récit de l'intérieur, de ressentir une proximité avec ces femmes.
Il faut dire que l'écriture de Valentine Goby se veut très olfactive. Tout est palpable : odeurs, moiteur, peur, maladie, faim, saleté, froid.
Le récit est d'autant plus troublant qu'il se déroule sous les yeux du lecteur qui suit ainsi Mila et les autres "en temps réel". Les termes allemands qui parsèment le récit ajoutent à ce sentiment de réalité.
Au centre de ce roman se trouve la notion de collectivité. A leur arrivée au camp, les femmes sont dépouillées de la plupart de leurs affaires, dont leurs robes que d'autres revêtiront.
Nul doute que leurs géôliers souhaitaient entretenir l'idée que toutes étaient interchangeables.
Et ce sentiment perdure au fil du roman. Ce qui m'a probablement le plus émue, ce sont les réactions "pragmatiques" de ces femmes qui n'ont pas le temps de pleurer leurs morts.
Quand l'une d'entre elles décède, on lui prend rapidement ses chaussures, sa brosse à dents, n'importe quel objet pouvant servir. A la mort d'un bébé, on propose à la mère d'en allaiter un autre.
Autant de réflexes de survie qu'on aurait du mal à concevoir aujourd'hui. Difficile d'imaginer la profondeur des traumatismes pour celles qui ont survécu.
Il n'y avait alors pas de place pour la douleur de la perte. Tenir bon, survivre, se soutenir mutuellement pour ne pas sombrer. "Vivre est une oeuvre collective".
Renoncer c'était mourir et accepter cette carte rose tendue par les Allemands, promesse d'un repos éternel...

Quelle claque !


D'autres avis : Canel - Clara - Liliba - Theoma - Stephie - Argali - Alex - Sandrine - Val - Leiloona - Jérôme - Noukette - Tiphanie - Karine:)

27 commentaires:

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    1. Et ce n'est vraiment rien à côté de ce qu'on ressent en lisant ce roman

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  2. Au départ, une femme (je ne sais plus son prénom) parlait du camp à un public, c'était superbe, et ensuite on passe à Mila dans le train. J'ai décroché? Faudrait reprendre le livre pour comprendre qui est Mila? En fait je préfère les documents ou témoignages, faut croire.

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    1. Je ne pense pas faire un spam si je te le dis : Suzanne raconte l'histoire de Mila mais c'est bien de sa propre histoire dont il s'agit.
      Accorde lui une seconde chance à ce roman, tu ne seras pas déçue :)

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  3. Ce n'est pas un spam, en fait je le savais, mais n'osais le dire au cas où. Mais pourquoi Mila, et pas Elisabeth, Huguette ou Marguerite? Un prénom plus adapté à une française de cette époque, comme Suzanne, tiens.Pour moi Mila est connoté Europe centrale. Je sais, c'est bête. Il faudrait que je lui laisse une seconde chance, oui...

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    1. Non effectivement on pense à un prénom slave. Ce n'est pas clairement expliqué dans le roman je pense mais il me semble que c'est un nom d'emprunt qu'elle utilisait quand elle codait des messages.
      Allez, j'espère que tu le liras jusqu'au bout ;)

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  4. Un roman coup de poing, difficile de rester impassible face à ce récit, Valentine Goby nous transporte à Ravensbrück en quelques pages...

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    1. J'avais manqué ton billet sur ce roman (erreur réparée :)), il faut dire qu'il y en a eu tellement !
      Effectivement, je pense que ce genre de roman ne laisse personne sans réaction (le contraire serait d'ailleurs inquiétant...)

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  5. Je ne l'ai toujours pas lu, je crains le côté roman ; comme Keisha, j'ai plus tendance sur ce sujet là à lire des témoignages ou des livres d'historiens.

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    1. Je comprends mais crois-moi, on s'y croirait...

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  6. Un uppercut ! Un livre très,très fort...

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    1. Oui et je ne pensais pas qu'il le serait à ce point là, malgré le thème annoncé

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  7. Une lecture physique oui, je suis bien d'accord... Éprouvante aussi... et par moments lumineuse... Un grand roman !

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    1. Lumineuse également c'est vrai et heureusement d'ailleurs...

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  8. Quelle claque ! Voila, tu as tout dit ;)

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    1. Mon billet aurait pu se résumer à ça :)

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  9. Tu as raison, c'est très beau. Et Valentine Goby rend son roman encore plus magnifique quand elle en lit des extraits.

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    1. Je n'ai malheureusement pas eu l'occasion de l'entendre mais effectivement ça devait être quelque chose !

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  10. J'ai été bouleversée par cette lecture. Au début, j'ai trouvé cela un peu cliché, et puis je me suis retrouvé plongée dedans et en deux jours je l'ai dévoré. Lu enceinte, c'est encore plus bouleversant.

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    1. Ah oui, un contexte particulier pour découvrir ce roman. Pas sûr que j'aurais osé...J'imagine que tu as du connaître quelques angoisses ?

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    1. Oui, effectivement ça n'arrive pas souvent chez moi :)

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  12. Une claque, oui. Un de mes romans fétiches de l'an dernier ... et si j'avais des lycéens, je leur ferais lire.

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  13. C'est en effet en roman très très fort. Et je suis tout à fait d'accord. Il aurait été fort intéressant d'en savoir plus sur cette puéricultrice. Oh my... quelle vie.

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    1. Peut-être que Marie-José Chombart de Lauwe en parlait déjà dans ses mémoires. Quelle vie oui...difficile à concevoir malgré tout ce qu'on a déjà pu lire...

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  14. Comme toi, je me méfie des romans adulés sur toute la blogo, surtout sur ce thème que je trouve très difficile à évoquer sans tomber dans le pathos. Avec le recul, je crois que je vais aussi le lire.

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