23 février 2012

Viol, une histoire d'amour - Joyce Carol Oates


Publié aux USA en 2003 et traduit en français en 2006, "Viol, une histoire d'amour" est un roman de l'écrivaine américaine Joyce Carol Oates, notamment auteure de "Délicieuses pourritures", "Premier amour" ou encore de "Reflets en eau trouble".

Un soir de 4 juillet, alors que Tina Maguire et sa fille Bethie traversent le parc de Rocky Point pour rentrer chez elles, toutes deux se font interpeller par un groupe d'hommes ivres bien décidés à ne pas les laisser s'enfuir.
Tina et Bethie échouent dans un hangar à bateaux. Bethie qui a réussi à se mettre à l'abri assiste impuissante au viol collectif et aux coups subis par sa mère.
Tina échappe à la mort de justesse mais les séquelles sont à ce point lourdes que la jeune femme se mure dans le silence.
Le procès s'annonce difficile, d'autant que l'opinion publique et la défense mettent en doute l'insouciance des victimes...

" Après durerait des années. Tu vis encore ces années. Après durerait le reste de la vie de ta mère.
Ce que tu ne comprenais pas. Ce que personne n'aurait pu te dire. Que le viol n'était pas un incident qui s'était produit un soir dans le parc à la façon aléatoire dont tombe la foudre, mais la définition même de la vie de Tina Maguire, et par extension de la tienne, après coup.
Ce qui avait été Tina, ce qui avait été Bethie, fut brusquement effacé.
Ta mère serait La femme qui a été violée dans le hangar à bateaux de Rocky Point et tu serais Elle, la fille de Tina Maguire." p.60

Tina connaissait fort bien ses agresseurs et leurs familles pour avoir partagé le même quartier qu'eux. Aux yeux de la plupart, elle passe pour une jeune veuve ayant rapidement renoncé au deuil pour se retrancher du côté de la vie et des joies qu'elle peut encore lui offrir.
Séduisante, elle aime la compagnie des hommes, particulièrement celle de Casey, homme marié et père de jeunes enfants, dont la fréquentation n'est pas pour améliorer l'opinion des gens à son sujet.
Tina a acquis au sein de tous une réputation de séductrice qui se verra largement relayée par les médias qui iront jusqu'à avancer que ses rapports avec les hommes étaient monnayés et qu'elle entraînait sa fille dans la débauche.
Le lecteur découvre tout du long le portrait d'une femme salie, brisée autant par la violence de son agression que par les rumeurs qui pèsent sur elle.
Une femme dont on ne reconnaît même pas la souffrance et que l'on traîne dans la boue au motif de moeurs légères, prétextant qu' "elle l'a bien cherché".

Oates joue beaucoup avec les contrastes, à commencer par ce titre déconcertant faisant état d'une curieuse association d'idées.
Malgré l'extrême brutalité dont elle fit les frais, Tina peut compter sur l'amour de sa mère et de sa fille, ainsi que sur l'amitié de John Droomor, personnage clé du roman.
L'auteure a choisi cette date symbolique du 4 juillet censée célébrer la toute puissance de l'Amérique. La foule danse, rit, boit plus que de raison et ce qui devait être un jour de fête laisse place à la déchéance, avec pour point d'orgue l'agression de Tina et de sa fille.
Et celle-ci se prolonge à travers les réactions des uns et des autres.
Entre les lignes surgissent les propos vulgaires tenus par les familles des suspects, les titres racoleurs des journaux, les théories édifiantes de la défense qui chargent les victimes à défaut des coupables.
Au milieu de cette folie ambiante, une petite fille qui grandit soudainement et à qui la narratrice adresse son récit, lui témoignant ce que tant d'autres, même des années plus tard, lui ont toujours refusé, la compréhension, l'empathie et surtout, la reconnaissance de la vérité par ces rappels des faits qui tels une rengaine encouragent Bethie à ne jamais douter de l'innocence de cette mère aimante.

Avec ce roman, Oates balaie d'un revers de main l'idyllique rêve américain pour pointer du doigt une Amérique marquée par la bassesse de ses citoyens et les aberrations de son système judiciaire.
J'ai été profondément écoeurée par cette vindicte populaire, par cette presse sans scrupules, par l'hypocrisie des familles des agresseurs, par ce requin de la défense qui n'hésite pas à travestir la vérité et à mettre en doute jusqu'aux preuves formelles de la culpabilité de ses clients.
Oates est connue pour cette noirceur qui fait l'ambiance de ses romans. Elle y dénonce les inégalités, les injustices, les abus de pouvoir, les outrages commis envers des innocents (principalement des femmes).
Et si je suis opposée au fait de faire justice soi-même, je reconnais que cette lecture a réussi à semer le doute en moi.
Un roman désarmant à l'effet coup de poing garanti !
Rien que de vous en parler, j'en ai encore l'estomac noué...

D'autres avis : Pimprenelle - Sandrine - Manu - Restling - Stephie



24 commentaires:

  1. Un moment que j'ai remarqué ce roman ! Ton avis titille mon porte-monnaie ! :)

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    1. J'espère qu'il te titillera assez que pour céder l'achat de ce livre ^^

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  2. Il était déjà dans ma LAL et ça reste très tentant.
    J'ai hâte que tu lises Les femelles pour voir si on sera en phase à propos de ce livre-là :)

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    1. Ca devrait être le prochain sur ma liste Oates ;)

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  3. Mince... Le titre est déjà sacrément percutant..., une lecture qui laisse sûrement des traces !

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    1. Oui le titre est assez accrocheur et incongru de prime abord, on se demande pourquoi une telle association.
      Je ne pense pas oublier ce roman de sitôt !

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  4. Dans ma PAL depuis une éternité !

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    1. Dans ce cas, il est temps de l'en sortir ;)

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  5. Ce roman m'avait bouleversée ! Il faut que je relise du Oates

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    1. En tant que femme, c'est une lecture éprouvante, à cause des faits bien sûr mais aussi de ce que la défense et l'opinion publique en font !

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  6. Histoire terrible... Je serais probablement comme toi, écoeurée par tout ça... Et en ce moment je n'ai vraiment pas besoin de ça... Mais je retiens pour plus tard... Il faut absolument que je lises quelque chose de cette auteur un jour, j'ai "Nous étions les Mulvaney" sur ma PAL, qui n'est pas bien loin, de par son sujet, de celui ci... Bon week end Cynthia

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    1. J'ai moi aussi ce livre dans ma PAL, par contre je ne me souvenais pas que l'auteure y abordait un thème similaire.
      En même temps je ne suis pas étonnée car ce genre de sujet est plutôt dans ses cordes.
      Bon weekend à toi aussi ;)

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  7. J'ai très envie de le lire aussi. Ce que j'ai pu lire de Oates jusqu'ici ne m'a encore jamais déçue, bien au contraire.

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    1. Moi non plus sauf "Reflets en eau trouble" qui m'avait vraiment déçue de par le point de vue envisagé.

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  8. Même si je préfère ses pavés à ses romans courts, je garde un souvenir cuisant de celui-ci.

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    1. Je ne suis pas prête de l'oublier c'est certain. Après "Les femelles", je devrais bientôt m'attaquer aux "grands formats". Curieuse de voir en quoi ceux-ci différent des romans courts.
      On verra bien ;)

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  9. Une lecture marquante, on dirait. Je note ce titre.

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    1. Marquante, c'est le moins qu'on puisse dire ;)

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  10. Dans "Nous étions les Mulvaney" la seule fille de la famille des Mulvaney est violée et l'histoire sera les répercussions que ça aura sur toute la famille... Bises

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    1. Dans ce cas, je n'enchainerai pas avec celui-là, le thème étant plutôt lourd à encaisser...

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  11. Tu me tentes avec les thèmes que tu évoques.

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    1. Ah tant mieux alors ! Je pensais que mon billet découragerait tant le thème est dur.

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  12. Le mot que je retiens dans ton billet c'est "écoeurée" c'est vraiment le sentiment que j'ai eu en lisant ce livre il y a quelques années. J'ai vraiment été mal à l'aise tout au long de l'histoire. Je sais que c'est le but recherché par l'auteur mais j'ai trouvé ça difficilement supportable. J'ai retrouvé ce malaise (dans une moindre mesure) à la lecture de Sexy, du coup certains de ses livres je crois ne sont vraiment pas pour moi!

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  13. D'après ce que j'ai pu comprendre, ce sont surtout ses romans courts qui abordent des sujets particulièrement durs.
    Heureusement d'ailleurs car je ne me serais pas vue tenir 400 pages sur un tel sujet...

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