8 mars 2012

L'épopée du perroquet - Kerry Reichs



En librairie depuis le 1er mars, "L'épopée du perroquet" est le premier roman traduit en français de la romancière américaine Kerry Reichs, fille de l'auteure de romans policiers Kathy Reichs.

A 25 ans, Maeve Connelly ne sait pas trop quoi faire de sa vie. Alors qu'elle perd son job de barmaid et que ses parents lui coupent les vivres, elle quitte Charlotte avec son perroquet pour se rendre à Hollywood où elle espère trouver sa voie.
Mais arrivée en Oklahoma, voilà que sa vieille Plymouth Road Runner la lâche, ce qui contraint la jeune femme à revêtir un costume d'âne ou de portable pour pouvoir payer les réparations.
A peine repartie, Maeve n'est pas encore au bout de ses peines puisque les caprices de sa voiture la mènent cette fois à Coin Perdu, une petite ville d'Arizona dont les charmants habitants pourraient bien la décider à rester plus longtemps que prévu...

Lorsque ce roman m'a été proposé, j'ai hésité en raison de cette couverture et de ce résumé à l'aspect léger. Je me suis toutefois laissée tenter par cette promesse d'un "road-movie initiatique et décapant".
A l'évidence j'aurais du me fier à ma première impression...
Dans les premières pages, j'ai découvert une midinette hypocondriaque et accro au shopping au point de se ruiner pour une paire de bottes et de se faire masser au country-club sur le compte de ses parents, autant dire qu'elle ne m'était pas fort sympathique de prime abord.
Mais étant donné que ce roman s'annonçait moins léger qu'il n'y paraît, j'ai poursuit ma route en compagnie de Maeve.
Au fil des chapitres suivants, on découvre que la jeune femme a perdu sa meilleure amie et cache en elle un lourd secret qui l'enjoint à se réfugier dans la course à pieds plutôt que d'affronter le regard des autres et exprimer ses émotions.

J'en arrive au premier bémol de ce roman. A partir du moment où son secret est dévoilé (et là attention ne lisez pas la dédicace au début du livre avant de l'avoir terminé !), Maeve n'en finit plus d'en parler à qui veut. Malgré la gravité du sujet, je n'ai pas aimé sa façon de l'imposer aux autres à tout bout de champ, comme si elle détenait à elle seule le monopole de la souffrance humaine.
Je n'y ai vu qu'un prétexte à rester au centre de l'attention, ce qui s'avère être le cas tout au long du roman.
Bien que clamant sans cesse sa malchance, Maeve réussit toujours par le plus grand des "hasards" à atterrir au bon endroit au bon moment ! Partout où elle va, il y a toujours des âmes charitables et désintéressées prêtes à lui venir en aide en 2 temps 3 mouvements ! Ben voyons...
Et quelle chance d'avoir deviné que son nouveau patron avait justement écrit l'un de ses livres préférés !
Les personnages qui l'entourent sont passablement attachants malgré qu'on ne sache pas grand chose d'eux...
Bien que le roman se fende de quelques répliques amusantes, j'ai trouvé le style globalement creux, à l'image de ce sillon que Maeve tente de dissimuler sur son visage à toutes les pages quand elle n'est pas occupée à "souffler sur sa frange" (le tic d'écriture qui m'a le plus agacée).

" N'aie pas peur de la perte : certains naissent perdus, d'autres arrivent seuls à leur perte, et d'autres subissent la perte qu'on leur impose." p.226

Si encore, j'en avais appris sur les endroits visités par Maeve avant de déboucher à Coin Perdu mais c'est à peine si elle les survole pour prendre sa voiture en photo devant les plaques de ville.
Inutile de continuer, je pense que vous comprendrez que ce roman n'a pas su toucher mon coeur de lectrice...

Je remercie néanmoins Stéphanie Le Foll et les éditions pour l'envoi de ce livre.

L'avis de Keisha

5 mars 2012

De très bons livres - Françoise Sagan


Publié en 2008, "De très bons livres" rassemble plusieurs textes et interviews de la romancière Françoise Sagan.

A l'âge de 16 ans, alors qu'elle passe des vacances d'été ennuyeuses au pensionnat, elle sort se promener sur les quais et y rencontre un sans-abri.
Intriguée par cet homme, elle fait le mur pour le retrouver une heure chaque jour de la semaine.
Il lui explique la raison de son choix de renoncer au confort et à la routine pour pouvoir prendre la mesure du moindre instant et ainsi goûter pleinement à l'existence.
S'écarter des sentiers battus, de la voie toute tracée que l'on pensait être la seule.
"Le clochard de mon enfance" fut peut-être le souvenir d'une première révélation quant à la possibilité d'un choix de vie différent mais possible, risqué mais potentiellement heureux.

"J'aimerais écrire de très bons livres" reproduit l'interview de Madeleine Chapsal réalisée en 1957 alors que Sagan venait de publier "Dans un mois, dans un an" et se remettait doucement de son accident de voiture.
Questionnée sur son rapport à la vitesse, à la célébrité, aux autres, à la politique, à l'écriture, elle répond sans filets.

" Je dis que les épreuves n'apportent rien parce qu'elles sont rarement suffisantes pour tarir ces deux tendances profondes que sont : un certain appétit de bonheur et un certain abandon au malheur. Cet équilibre, ou ce déséquilibre, chez une personne, varie peu.
Vous pensez alors qu'on ne change jamais ?
Si, mais pas comme ça, je crois. De toute façon, les changements, dans une vie, sont le plus souvent de surface, de tactique, et seuls les "autres", la rencontre avec les autres, peuvent les provoquer; Stendhal le dit d'ailleurs, " la solitude apporte tout, sauf le caractère". "p.18

"Pourquoi j'ai choisi une provinciale" évoque ses choix narratifs pour son roman "Un peu de soleil dans l'eau froide".

"L'immense famille de la lecture" dit son amour des livres et des auteurs qui lui permettaient de s'absenter un temps de ses tracas, de s'évader d'un quotidien ennuyeux, de goûter à mille autres existences.

" Après une tiède enfance, et avant les brûlantes découvertes, à la puberté, du coeur et du corps, c'est peut-être le plus beau cadeau que peut vous faire la vie : ces kilomètres de peaux, de veines, de nerfs, alignés sagement en petits traits noirs sur des pages blanches, ces cercueils triomphants et croulants de fleurs imprévues : les livres, "les autres". " p.31

Préface d'une réédition en 1985 de la correspondance de Musset et George Sand, " Lettres d'amour, lettres d'ennui" souligne la saveur d'une époque où l'écriture seule comptait, où des amants s'exprimaient avec "effusion" et "grandiloquence", prenant la plume pour y afficher leurs tourments.

Hommages à Fitzgerald et à Sartre, "Fitzgerald le magnifique" et "Lettre à Jean-Paul Sartre" éclipsent les écrivains pour s'intéresser aux hommes qu'ils étaient.

" Vous avez été un homme autant qu'un écrivain, vous n'avez jamais prétendu que le talent du second justifiait les faiblesses du premier ni que le bonheur de créer seul autorisait à mépriser ou à négliger ses proches, ni les autres, tous les autres.
Vous n'avez même pas soutenu que se tromper avec talent et bonne foi légitimait l'erreur. En fait, vous ne vous êtes pas réfugié derrière cette fragilité fameuse de l'écrivain, cette arme à double tranchant qu'est son talent, vous ne vous êtes jamais conduit en Narcisse, pourtant un des trois seuls rôles réservés aux écrivains de notre époque avec ceux de petit maître et de grand valet." p.62

A 50 ans, Sagan publiait "De guerre lasse", l'occasion de revenir sur 30 ans de "phénomène Sagan" dont elle dit ceci dans "Rencontre".

" La presse, les gens, en ont fait peut-être un phénomène. Je suis un écrivain dont on lit les livres. Cela n'a rien de phénoménal. C'est ce qu'on peut appeler un destin si l'on est romantique et un peu emphatique; une carrière, si l'on est cynique et pratique; un accident, si l'on n'aime pas mes livres; une bonne chose, si on les aime; une réussite, si l'on se place du point de vue du succès..." p.73

"De très bons livres" s'achève sur une "Lettre d'adieu" qui résume à merveille le thème de la solitude dans l'amour décliné dans tous ses romans.

" Je te lègue, puisque tu es un homme, les honteux bandages dont tu entouras mes poignets, le soir où je jouai à mourir. Tu penchais la tête, tu tremblais, tu disais "Le sang est rouge à tes poignets, et tes bras sont raides. Il faudrait te reposer, et puis que l'on s'aide."
C'était un cri sincère ou pas, mais un cri ne veut rien dire de plus qu'un sourire.
Il y a des sourires si las qu'ils vous feraient gémir et des cris comme des coups.
Et puis, mon amour, je crois qu'il me reste à te léguer ces mots si lourds d'électricité.
Tu me disais "Tu ne dors pas, tu veilles, tu ne peux pas rêver. Le sommeil est un miel qu'on ne peut refuser. Tout cela n'est qu'un rôle. Je veux te voir dormir. "
Tu avais raison, tu étais raisonnable, moi pas. Mais qui a raison, là, dans ce domaine ? Je te laisse la raison, la justification, la morale, la fin de notre histoire, son explication.
Pour moi, il n'y en a pas, il n'y a jamais eu d'explication au fait terrifiant que je t'aime.
Ni, non plus, pas du tout, mais pas du tout à ce que cela prenne fin. Et nous y sommes..." p.97

Plus j'avance dans ma découverte de ses romans, plus je me rends compte que ses histoires dans le fond m'importent peu, que c'est avant tout la femme que je recherche entre les lignes.
"De très bons livres" la restitue à travers plusieurs époques, sans passer par le prisme de l'analyse, laissant au lecteur toute la latitude nécessaire à l'appréciation de chaque mot.
Je ne saurais dire toute l'admiration que Sagan fait croître en moi de par les réflexions, les émotions, les interrogations suscitées jusqu'ici.
Pour rester fidèle à l'ambition de ce carnet, je vous laisse avec ses propres mots pour juger si ceux-ci valent le coup de gratter le vernis, d'oublier un temps les refrains lancinants sur l'ennui et l'excès, de baisser le volume de la "petite musique" de ses romans pour tendre l'oreille et en saisir chaque variation.

3 mars 2012

Ils étaient tous mes fils - Arthur Miller


Parue aux USA en 1947 et disponible en français depuis le 2 février dernier, "Ils étaient tous mes fils" est une pièce en 3 actes de l'écrivain et dramaturge américain Arthur Miller, auteur notamment de "Mort d'un commis voyageur", "Les Sorcières de Salem" ou encore de "Les Misfits".

Assis à lire les petites annonces dans son jardin, Joe Keller voit débarquer son fils Chris qui lui annonce l'arrivée imminente d'Annie, la jeune femme qu'il a l'intention de demander en mariage.
Devant la surprise de son père, Chris tente de le convaincre de lui témoigner son soutien au moment où il annoncera la nouvelle à sa mère.
Il faut dire que Kate Keller aurait certainement des raisons de s'opposer à ce mariage compte tenu du fait qu'Annie était auparavant fiancée à Larry, son autre fils disparu durant la guerre et dont elle n'a jamais accepté de reconnaître la mort.
Alors que les messes basses vont bon train, la petite famille reçoit la visite impromptue de George, le frère d'Annie qui est bien décidé à confondre Joe dans une affaire de joints de culasse défectueux vendus durant la guerre.
Se pourrait-il que la justice ait mis à tort son père derrière les barreaux en lieu et place de Joe, son ancien associé ?

Bien que je connaissais Arthur Miller de nom et de par son mariage avec Marilyn Monroe, je ne l'avais encore jamais lu.
C'est maintenant chose faite et je ne regrette absolument pas le voyage dans cette Amérique d'après guerre aux valeurs douteuses !
J'ai été soufflée par la capacité de l'auteur à évoquer tant de sujets en si peu de pages et par la seule force du dialogue.
Au centre de la pièce (et du débat) se trouve Joe Keller, un homme pressenti comme pragmatique, préférant les petites annonces aux informations et qui, au motif de faire le bonheur et la fierté de ses enfants, semble substituer l'argent à toute valeur morale.
Sa femme Kate, qui occupe le rôle de "Maman", se fait la complice tourmentée de son mari, l'accompagnant dans ce souci de sauver les apparences, de protéger sa famille en dépit des circonstances tandis que son mari et son fils tâchent de préserver ses nerfs.
Bien que dépourvue de lucidité quand il s'agit d'évoquer son fils disparu, cette maman poule se montre plus clairvoyante qu'elle n'y paraît.
Leur fils Chris aspire à vouloir mener une vie à contre-courant tout en restant l'obligé de son père. Avec Anne et George, il incarne la naïveté et la jeunesse trahie par les secrets du monde adulte.
Tous les personnages de ce huis-clos assument parfaitement leurs penchants naturels, à commencer par Joe Keller qui tirera une énorme leçon de ses actes passés mais pas de la meilleure manière qui soit car ce sera encore une fois son individualisme, la conscience d'avoir perdu ses biens les plus précieux, qui lui fera mesurer toute l'ampleur d'une décision qu'il pensait être la bonne.

" Franck a raison dans un sens : tout homme a son étoile. L'étoile de son intégrité morale. Et toute sa vie, il essaie de s'y accrocher.
Une fois qu'elle est éteinte, elle ne se rallume plus." p.172

Les secrets de famille prennent ici une tournure dramatique. L'admiration des enfants pour leurs aînés vole en éclats et l'on entend d'ici Arthur Miller ironiser sur les profits tirés de la guerre et le beau modèle d'honnêteté transmis à la nouvelle génération.
Même si j'ai senti le vent venir au fil de cette tension croissante, je me suis demandée sur quelle leçon Miller ferait tomber le rideau.
La conclusion s'avère pour le moins amère dans ces dernières lignes qui voient rapidement se succéder le déni de responsabilité, la prise de conscience mal placée et finalement la lâcheté tandis qu'il se murmure que quand la justice des hommes fait mal son boulot, une autre s'en charge.

Autant vous dire que je compte bien découvrir d'autres oeuvres d'Arthur Miller !



MERCI à Cécile Ruelle et aux éditions de m'avoir offert ce livre !