10 janvier 2011

Le livre de ma mère - Albert Cohen


Publié en 1954, "Le livre de ma mère" est un roman d'Albert Cohen, écrivain suisse particulièrement connu pour son oeuvre majeure "Belle du Seigneur".

Dans ce livre qui aurait pu s'intituler "Le livre sur ma mère", l'auteur évoque la première femme de sa vie, la seule et l'unique, cette mère douce et sacrificielle qui toute sa vie durant se dévoua au bonheur de sa famille, quitte à mettre sa vie de femme complètement de côté.
A partir de détails intimes retraçant leur parcours depuis leur arrivée à Marseille, l'auteur revient sur le pendant de cette relation fusionnelle mère-fils : l'isolement et l'absence de vie sociale du fait de leurs origines orientales ont contribué à leur repli l'un sur l'autre.

" Il y avait aussi les pâtisseries où elle écoutait un peu la conversation des dames bien, tout en mangeant un gâteau, consolation des isolés. Elle participait comme elle pouvait, se contentait humblement de ces pauvres divertissements, toujours spectatrice, jamais actrice.
Sa vie, c'était encore d'aller toute seule au cinéma. Ces personnages sur l'écran, elle était admise en leur compagnie. Elle pleurait aux malheurs de ces belles dames chrétiennes.
Elle a été une isolée toute sa vie, une timide enfant dont la tête trop grosse était collée avidement à la vitre de la pâtisserie du social. Je ne sais pas pourquoi je raconte la vie triste de ma mère. C'est peut-être pour la venger." p.59

Tous deux passaient beaucoup de temps ensemble entre le théâtre et les promenades en été et lorsqu'il s'en alla étudier à l'université de Genève, sa mère prit l'habitude de lui rendre visite quelques semaines par an.
Chaque séjour était une fête et l'occasion pour une mère de veiller sur son fils. Guettant chacun de ses retours, elle ne pouvait trouver le sommeil avant de le savoir bien rentré.
Admirative, naïve, nigaude, gourmande, toujours en quête de l'approbation de ce fils surprotégé, cette femme à la fois si présente pour son fils et si peu pour elle-même ne peut qu'attendrir.

Difficile de ne pas céder aux larmes à la lecture d'un tel hommage. L'auteur multiplie les anecdotes, de joyeux petits moments de vie qui laissent entrevoir toute la complicité d'une mère et d'un fils mais qui se heurtent rapidement à la triste réalité : cette femme-là n'est plus et emporte avec elle l'enfance de son fils.

" Pleurer sa mère, c'est pleurer son enfance. L'homme veut son enfance, veut la ravoir, et s'il aime davantage sa mère à mesure qu'il avance en âge, c'est parce que sa mère, c'est son enfance. J'ai été un enfant, je ne le suis plus et je n'en reviens pas." p.33

"
Oui, allons dormir, le sommeil a les avantages de la mort sans son petit inconvénient. Allons nous installer dans l'agréable cercueil. Comme j'aimerais pouvoir ôter, tel l'édenté son dentier qu'il met dans un verre d'eau près de son lit, ôter mon cerveau de sa boîte, ôter mon coeur trop battant, ce pauvre bougre qui fait trop bien son devoir, ôter mon cerveau et mon coeur et les baigner, ces deux pauvres milliardaires, dans des solutions rafraîchissantes tandis que je dormirais comme un petit enfant que je ne serai jamais plus. Qu'il y a peu d'humains et que soudain le monde est désert." p.99

L'auteur exprime ses regrets et tente de se pardonner à lui-même de ne pas avoir toujours su rendre à cette femme l'amour qu'elle lui prodiguait, lui préférant souvent la compagnie de maîtresses ou la laissant à l'écart du milieu mondain qu'il fréquentait, par crainte que cette femme si simple ne lui fasse honte.
Vous l'aurez compris, "Le livre de ma mère" est à la fois une déclaration d'amour d'un fils à sa mère mais également la confession d'un homme devenu brusquement orphelin.
Le lecteur bascule facilement d'une émotion à une autre car le ton amusé de l'anecdote finit toujours par céder la place aux accents tragiques, lorsque l'auteur se rend compte que ses souvenirs appartiennent désormais au passé.

" La douleur, ça ne s'exprime pas toujours avec des mots nobles. Ca peut sortir par de petites plaisanteries tristes, petites vieilles grimaçant aux fenêtres mortes de mes yeux." p.136

" Avoir de la douleur, c'est vivre, c'est en être, c'est y être encore." p.141

"Le livre de ma mère" est une histoire mêlée de complicité et de rendez-vous manqués racontée par un homme brisé que la nostalgie empêche de continuer à vivre, une pure merveille que je ne peux que vous conseiller !

" Le terrible des morts, c'est leurs gestes de vie dans notre mémoire. Car alors, ils vivent atrocement et nous n'y comprenons plus rien." p.85

"
Les souvenirs, cette terrible vie qui n'est pas de la vie et qui fait mal." p.164

"Le livre de ma mère" était ma 6ème lecture dans le cadre du Challenge Coups de coeur organisé par Theoma. Ce fut le coup de coeur choisi par Calypso, autant dire que je le partage complètement !

Un autre avis : Theoma

25 commentaires:

  1. Le thème ne m'intéresse pas...

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  2. J'avais adore 'Belle du Seigneur' et pense a lire celui-ci depuis un bon moment mais faut-il trouver LE moment pour le lire ? 'Belle du Seigneur' etait tres long, complexe, touffu, etc, celui-ci l'est-il ?

    [Je te soupconne de n'avoir que tres peu de temps a toi en ce moment, aurais-je tort ??? :) ]

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  3. Je l'ai lu il y a de très nombreuses années, après avoir lu "Belle du seigneur". Un petit roman (par l'épaisseur) sur l'hymne à la mère, magnifique et très triste, je trouve !

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  4. J'ai reçu Solal à Noël. Le livre de ma mère est dans ma LAL...
    Depuis Belle du Seigneur, je suis conquise!

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  5. tiens, un coup de coeur, mais tu n'en dis que peu, cela me tente pourtant à en savoir plus sur ce roman qui me semble très attendrissant !

    bon dimanche

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  6. @Toutes : merci de vos commentaires^^
    Il fallait bien que ça m'arrive une fois dans ma vie de blogueuse, un brouillon planifié par erreur ^^
    Je rédigerai mon avis ce soir en rentrant ;)

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  7. Mouarf, je me disais bien aussi ;-)
    Bon dimanche :-)

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  8. Je me disais aussi que ce billet était bizarrement court et que tu ne développais pas ton avis ^^ Héhé j'irai voir la mise à jour alors

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  9. Tu me fais penser que Belle du seigneur est toujours dans ma PAL...
    En tout cas, je suis ravie que nous partagions ce coup de coeur.

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  10. Belle du Seigneur est dans ma PAL depuis bien longtemps... Il faudrait que je songe à l'y sortir un de ces jours...
    J'attends ton billet détaillé sur celui-ci !

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  11. De cet auteur, j'ai lu "Belle du Seigneur" et "Mangeclous" - deux ouvrages géniaux. Je suppose cependant que "Le Livre de ma mère" est d'une autre veine; j'hésite donc à m'y lancer...

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  12. Ah je me disais aussi que c'était du rapide ce billet ;)
    C'est un livre que j'aimerais beaucoup découvrir, je lirai ton avis complet avec attention !

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  13. @Clara : ah dommage, ce fut une lecture très émouvante.

    @L'Ogresse : Je ne pense pas qu'il y ait de moment idéal pour cette lecture et je te rassure, ce livre-ci est très aéré, pas très long et fluide ;)

    @George : tout à fait ! J'espère retrouver cette émotion dans "Belle du seigneur" !

    @LiliGalipette : ah je ne connais pas "Solal", je vais aller voir de quoi il en retourne ;)

    @Pascale : erreur réparée ^^

    @Manu : hé oui, une fausse manip' ^^

    @Bouh : elle est là ;)

    @Calypso : à moi aussi mais je redoute un peu l'aspect pavé ;)

    @Soukee : voilà qui est fait et je vois que je ne suis pas la seule à avoir Belle du seigneur dans ma PAL ;)

    @Anneso : il est temps de l'en sortir ^^

    @DF : il s'agit d'un hommage, non d'une fiction donc je suppose qu'il y a effectivement des différences notables.

    @Hathaway : et tu as raison ! c'est une lecture magnifique !

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  14. Merci pour le lien ! Je suis ravie qu'il t'ai également plu. Les extraits que tu as choisis m'ont à nouveau touchée. Une lecture incroyable.

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  15. @Theoma : oui et je sais que j'y reviendrai un jour !

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  16. Frédéric Dard considérait ce livre comme un des plus grands chefs d'oeuvres...
    Et si je te dis que j'ai un exemplaire de ce livre signé par Albert Cohen himself ?
    Précieux, très précieux... :)
    J'ai pleuré à chaudes larmes durant la lecture de ce livre et je m'étais dit à l'époque, mais qui pourra un jour oser à son tour écrire un livre sur sa mère tellement celui-ci est beau ?
    Mais finalement et avec le recul, je pense que ce livre ne devient beau que s'il résonne en nous...

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  17. @Bon sens : je me demande bien quel était le contenu de cette dédicace ;)
    Je crois que personne depuis n'a osé se livrer à un tel exercice. La littérature actuelle a plutôt tendance à casser cette image de la mère, cette vilaine femme dépourvue d'instinct maternel...

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  18. Je suis allée chercher le livre pour te la donner :)
    Évidemment, il ne m'est pas dédicacé : je suis trop jeune ! ;=)
    "à madame cathy alphandiez; hommage d'amitié et d'admiration. albert cohen"
    sans aucune majuscule...
    C'est écrit avec une plume, encre noire.
    Le nom de famille de la dite cathy est mal écrit, je ne sais pas trop si je l'ai bien retranscrit.
    Voilà :)

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  19. Apparemment la dite Cathy n'a pas estimé ce livre suffisamment bon que pour vouloir le garder dans sa bibliothèque, quel sacrilège ! (mais quelle chance pour toi;))

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  20. Je trouve le thème de la mère sacrificielle un peu angoissant... On aimerait tant nous inculquer l'idée, en ce moment, que pour être une bonne mère il faut totalement se sacrifier...Cette soumission idéalisée, C'est vraiment le fantasme des gars !!!!

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  21. @Marie : oui mais l'auteur déplore de ne pas avoir pu apprécier ce sens du sacrifice à sa juste valeur et évoque également la solitude que cela impliquait. Car en dehors de son fils, cette femme n'avait rien...
    Je n'ai pas ressenti de ton moralisateur encourageant toutes les femmes à devenir comme sa mère.
    C'est juste un hommage à une femme d'exception et cela m'a changé de toutes ces lectures du moment où l'on "désacralise" la mère ;)

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  22. Il faut d'abord que je lise "Belle du Seigneur" qui m'a été recommandé plusieurs fois !!!

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  23. Il y a aussi ceci, d'un auteur quasi inconnu. C'est, cette fois-ci, la mort du père.
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    Un gros bouquet de fleurs rouges, d'un rouge profond et sombre, girandole de pelotes chiffonnées serrée dans un vase pansu, remplissait d'un parfum suave, non pas fort mais doucereux, obstiné, de ceux qui s'attachent à vous et qu'on sentira sur vous ailleurs, cette petite pièce nue où tout était d'un blanc parfaitement lisse, tellement que les murs jouaient de reflets brillants. Ce vase était posé sur une petite table roulante de malade, du modèle dont le piétement métallique n'a de montants que d'un côté afin qu'elle soit amenée devant un alité adossé à un oreiller. Ce vase était le seul objet qui restât dans la chambre, vers l'heure de midi, après que mon père y fut mort dans la nuit. Les fleurs se défraîchissaient. Au pourtour du bouquet, quelques lourdes corolles accablant leurs tiges veules baissaient la tête vers la table, sur laquelle des pétales étaient tombés. Je n'avais pas remarqué, les jours précédents, que le parfum fût aussi sensible, mais il y avait les odeurs de pharmacie. Et sans doute les fleurs se pâmaient-elles moins. La veille et l'avant-veille, personne n'eût osé s'occuper de ce bouquet, dont l'éclaboussement de sang, seule refuge de l'œil dans cette blancheur impersonnelle et nosocomiale, semblait une recherche d'esthétisme tragique. D'une main, je balayai le dessus de la table autour du vase, ramenant dans la paume de l'autre main les pétales détachés. N'ayant pas où les jeter, je les fourrai dans ma poche.

    C'est au premier étage qu'était cette chambre. La seule fenêtre donnait sur un petit jardin de roses, fermé au public par une grille basse. Comme si l'on avait eu souci d'écarter le passage des vivants. À l'intérieur du bâtiment, la porte ouvrait au bout d'un long couloir. Comme pour en épargner l'approche aux gens qui n'avaient rien à y faire. Dans la chambre, la fenêtre, établie au fond d'un ébrasement épais, haute d'enseuillement au point qu'on ne saisissait l'espagnolette que le bras en l'air, avait ses vitres dépolies jusqu'au-dessus de nos têtes. Pourtant, le seul vis-à-vis, un autre édifice de l'hôpital, se trouvait à bonne distance. L'habitant de ce réduit, debout, pouvait seulement porter les yeux dans le feuillage des grands arbres qui bordaient l'allée, jeter la vue vers des toits, ou arrêter un regard lointain sur les petites fenêtres aux derniers étages du bâtiment d'en face, derrière les carreaux dépolis desquelles, à la nuit, on apercevait parfois des silhouettes floues. Couché, il ne pouvait plus rien contempler que le ciel.

    Au début de l'après-midi, le soleil donnait par la fenêtre. Alors, l'intersection du faux meneau et des deux croisillons projetait sur le lit mécanique, et sur mon père y gisant qui ne se relèverait plus, l'ombre grise d'une grande croix déjetée, comme on en voit brochées à plein lé sur les draps mortuaires des chevaliers du Moyen Âge.

    Le soin qu'on avait apporté à estomper le spectacle et le murmure de la vie faisait de cette petite pièce ripolinée une écluse vers le néant. Un cri d'enfant y ouvrait un abîme. Les bruits du dehors n'étaient jamais forts ; quelquefois cependant, pour ne pas continuer d'entendre des voix joyeuses ou futiles, on refermait la fenêtre qu'on avait entr'ouverte.

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