3 juin 2012

Le dernier homme - Margaret Atwood


Paru en 2003 aux USA et traduit en français en 2005, "Le dernier homme" est le 11ème roman de la romancière canadienne Margaret Atwood, notamment auteure du génialissime "La Servante écarlate", de "La Femme comestible" ou plus récemment de "Le Temps du déluge".

Suite à la propagation d'un virus foudroyant à l'échelle planétaire, il semblerait bien que Snowman soit le dernier specimen d'une espèce en voie d'extinction.
Mais alors qui sont donc les Crakers, ces êtres vierges de toute histoire et dénués de vices ? D'où proviennent les porcons, les louchiens, les rasconses et autres créatures hostiles arpentant comme lui cette Terre dévastée à la recherche de nourriture ?
Snowman sait qu'il est nécessaire à sa survie de retourner vers les plèbezones et traverser les Compounds si il veut atteindre Sentégénic, cette forteresse qui a vu naître la folie d'un homme et causé la perte de millions d'autres.
Alors qu'il prépare son expédition, Snowman ressasse ses souvenirs. Une mère scientifique disparue du jour au lendemain - ce qui lui valut année après année d'être interrogé par la brigade des CorpseCorps -. Oryx, apparition puis femme aimée qui le hantera durant des années et le poursuit encore dans ses rêveries.
Crake, son meilleur ami, jeune homme secret, fervent adepte des manipulations génétiques au point de se consacrer entièrement à ce projet visionnaire qui a conduit Jimmy, l'homme naïf que Snowman était autrefois, à ce no man's land...

J'ai reçu il y a peu "Le Temps du Déluge" et lorsque je me suis aperçue que ce roman partageait le même contexte et se déroulait à une époque identique à celle du "dernier homme", j'ai donc choisi de commencer par ce dernier.
Comme pour "La Servante écarlate", "Le dernier homme" est un roman difficile à résumer tant il apparaît que l'auteure ne se contente pas de nous offrir une histoire mais de nous déployer tout un univers qui, tout en se voulant fictionnel, présente d'étranges résonances avec notre réalité.
Tout l'art de Margaret Atwood réside sans doute dans sa façon de se saisir et d'extrapoler autour de préoccupations actuelles (questions écologiques et environnementales, avancées de la recherche scientifique, omnipotence politique, violence accrue, insécurité) pour spéculer de terribles dérives qui nous rappellent que l'homme est décidément un loup pour l'homme et qu'à force de repousser sans cesse les limites de l'éthique, ce Créateur pourrait bien précipiter tous ses semblables dans la fosse commune.

" La Nature est aux zoos ce que Dieu est aux églises." p.262
" Le monde représente aujourd'hui un vaste champ d'expériences incontrôlées (...) et patauge à fond dans les conséquences imprévues." p.291

Fascinant, dérangeant, alarmiste certainement quand il s'agit d'évoquer la disparition de la couche d'ozone et des ressources naturelles, la régénération cellulaire ( le lifting c'est le Moyen-Age) et cérébrale, de repousser à l'extrême les limites du clonage pour rendre les dons d'organes accessibles à tous ou encore de perdre le contrôle d'un virus galopant soit-disant sorti de nulle part et face auquel l'Ebola passerait pour un rhume.

" Quoi qu'il en soit, il y a recherche et recherche. Qu'est-ce que tu fabriques...cette histoire de cerveau de porc. Tu interfères avec les composantes fondamentales de la vie. C'est immoral. C'est...sacrilège."
Bang, sur la table. Pas la main de son père. La bouteille ?
" Je n'en crois pas mes oreilles ! Qui as-tu donc écouté ? Tu es cultivée, toi-même tu as effectué ce genre de manipulations ! Ce ne sont que des protéines, tu le sais très bien ! Il n'y a rien de sacré en matière de cellules et de tissus, ce ne sont que...
- Je connais la théorie. " p.74

Durant toute ma lecture, je me suis demandée si Jimmy/Snowman mesurait réellement tout ce qui se tramait autour de lui, si il parvenait à saisir les enjeux derrière les faux-semblants et les disputes de ses parents scientifiques, à recouper ces informations ayant échappé aux filtres des Corpsecorps, à déceler les véritables intentions de Crake.
Toute sa vie, il aura grandi dans des structures fermées au monde extérieur, à ces plèbezones, sièges de la dépravation sous tous ses formes échappant à toute autorité et donc présentées comme dangereuses.
Aurait-il pu se douter du fléau à venir ? Etait-il impliqué, manipulé malgré lui ?

Bien sûr, on retrouve dans ce roman les composantes de "1984", de "Mad Max" ou encore de "La Servante écarlate". Epoque et lieux indéterminés, castes auto-centrées gérées par une élite et ses forces de l'ordre prétendant oeuvrer au plus grand bien, abolition des pulsions, filtrage des informations et du courrier, population principalement constituée de moutons à l'exception d'une minorité de détracteurs et au final, un être seul avec ses souvenirs et sa conscience, livré à lui-même et obligé de se débrouiller (avec tout l'individualisme que cela comporte) si il veut survivre.

" Accroche-toi aux mots", se dit-il.
Aux mots bizarres, aux mots anciens, aux mots rares. Lambrequin. Nornes. Alacrité. Pibrock. Libidineux.
Lorsqu'ils lui seront sortis de l'esprit, ces mots, ils se disperseront un peu partout, pour toujours. Comme s'ils n'avaient jamais existé." p.89

J'ai préféré "La Servante écarlate" en raison de son thème plus féminin, parce que je ressentais plus de points communs et d'intimité partagée avec Defred qu'avec Snowman, mais aussi en raison du choix narratif de l'auteure.
Dans les 2 romans, les univers sont décrits par petites touches successives mais là où le passé reprend forme dans les mots de Snowman, le quotidien de Defred nous était livré en temps réel, contribuant ainsi à ménager le suspense jusqu'au bout.
Dans le cas du "dernier homme", il est surtout intéressant d'examiner de quelle façon se forgent les personnalités de Jimmy et de Crake au fil de leurs parcours opposés et comment de simples idées balancées entre 2 parties de jeux vidéo peuvent donner lieu à un projet colossal et...immonde.
Comment Crake est-il devenu un leader et de quelle façon a-t-il procédé pour gagner l'adhésion de ses exécutants ?

Quelques zones d'ombre subsistent à la fin (Que font au juste les Jardiniers de Dieu ? Comment les balles virtuelles peuvent-elles causer la mort ?) auxquelles j'espère trouver une réponse dans "Le Temps du déluge".
Un univers pensé et décrit dans les moindres détails (parfois un peu trop, dans les exemples de sites web violents par exemple), une langue précise, réinventée, riche de néologismes mais surtout une analyse profonde et fascinante de l'ascension au pouvoir à travers le détournement de la nature et de la science.
Sur ce, je m'en vais découvrir "Le Temps du Déluge" :)

" La société, affirmèrent-ils, étaient une sorte de monstre, puisqu'elle engendrait principalement des cadavres et des décombres. Elle n'apprenait jamais, répétait perpétuellement les mêmes erreurs imbéciles, échangeait un bonheur à court terme contre un malheur à long terme.
Elle ressemblait à une limace géante qui bouffait inlassablement toutes les autres bioformes de la planète sur son chemin, avalait petit bout par petit bout toute la vie sur terre, puis la chiait par le trou de balle sous formes de saloperies manufacturées en plastique très vite démodées." p.309

22 commentaires:

  1. Je n'ai pas lu celui que tu présentes, en effet c'est avant le temps du déluge, que j'ai lu en VO (the year of the flood). je suis quand même un peu perdue, si j'avais su, j'aurais démarré par le dernier homme!(et imagine les néologismes en VO!)

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    1. Si tu n'as pas relevé des manquements dans ta lecture, cela signifie que les deux peuvent se lire indépendamment. De mon côté c'est trop tôt pour le dire, il faudra attendre mon billet ;)
      Pour ce qui est des néologismes, la traductrice n'a pas du rigoler en cherchant à chaque fois des équivalents qui tiennent la route...

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  2. Dire que je n'ai rien lu d'Atwood... je vais commencer par la servante écarlate. Là, le virus semble trop présent à mon goût. J'ai fait un saut en voyant la couverture... j'ai pensé, en regardant vite, qu'elle montrait l'attribut du dernier humain, justement... j'ai fait un saut!

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    1. "La servante écarlate" est vraiment excellent ! Le virus n'est "que" la conséquence de tout le reste et j'ai trouvé tout ce qui précède bien pire en fait...
      Tu m'as fait rire au sujet de la couverture des "2 Adam" ^^ Pas de sexe comme ça dans le roman, en revanche celui des Crakers devient bleu quand ils entrent en période de reproduction :P

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  3. Je vais d'abord commencer par la servante écarlate qui est dans ma PAL depuis bien, bien longtemps !

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    1. Il est effectivement temps de l'en sortir, tu ne le regretteras pas ;)

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  4. alors pour être riche en néologismes il paraît riche en néologismes, ce qui m'a bien fait rire dans ton billet! Ce que tu en dis (très bien d'ailleurs!) me fait penser que quelque part, au sous-sol végètent encore un ou deux romans d'Atwood qui trépignent sur place depuis de longues années, depuis que j'avais découvert cette auteure avec "Lady Oracle", un roman qui, pour son thème féminin, devrait te plaire également !

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    1. Je m'empresse de noter Lady Oracle ;)

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  5. De mon côté, c'est "Le dernier homme" que je préfère à "La servante écarlate", parce que je le trouve beaucoup plus foisonnant. En revanche, cela fait assez longtemps que je l'ai lu, du coup je n'ai pas osé me lancer dans "Le Temps du Déluge", mais je dois avoir tort puisque Keisha, je l'avais noté, a pu le lire indépendamment.

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    1. Oui, les enjeux sont beaucoup plus nombreux dans "Le dernier homme" et les arcanes du pouvoir plus détaillées que dans "La servante écarlate" mais comme je le disais, ma préférence est surtout une affaire de thématique :)
      Pour ce qui est du "Temps du Déluge", je me prononcerai quand je l'aurai lu ;)

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  6. je l'ai en VO dans ma pal, ai déjà essayé de le lire plusieurs fois, mais je n'accroche pas vraiment - je n'abandonne pas tout à fait ;)

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    1. C'est déjà particulier en VF mais alors en VO, je te trouve bien courageuse ! Ce serait bête de ne pas poursuivre à cause d'un problème de la langue :/
      Je peux te le prêter en français si tu veux ?

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  7. J'ai aimé tout ce que j'ai lu de l'auteure jusqu'ici, avec comme toi une mention à "La servante écarlate". Je vais me lancer dans celui-ci un jour ou l'autre, c'est certain.

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    1. Pour l'instant je suis conquise par mes 2 lectures. Et je n'en resterai pas là puisque je compte bien les découvrir tous :)

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  8. Moi aussi, j'ai adoré La servante écarlate. J'ai encore un roman de cette auteure das ma PAL: Faire surface.

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    1. Je ne connais pas ce roman mais comme je le disais plus haut, il va bien finir par se retrouver entre mes mains :)

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  9. Euh.
    Le vocabulaire très... riche de ce livre (porcons, louchiens, rasconses, plèbezones, Compounds, Sentégénic, ...) est plutôt dissuasif à mon sens.
    Je lirai peut-être d'autres romans de M. Atwood, mais je dois dire que, outre La servante écarlate que j'ai beaucoup aimé, ils me rebutent tous un peu, d'une manière ou d'une autre (trop adultère, trop pessimiste, trop...)
    Je lirai p-e La femme comestible en priorité après La servante écarlate : celui-là me fait un peu moins "peur" que ses autres livres.

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    1. Ce roman est truffé de néologismes c'est certain mais une fois que j'étais bien installée dans l'histoire, je n'y faisais plus vraiment attention d'autant que cet usage sert très bien le roman.
      Non seulement il est beaucoup question de manipulations génétiques, de combinaisons entre 2 animaux connus pour créer une nouvelle espèce. Mais en plus l'auteure a pour habitude de piocher des éléments/faits connus (présents ou actuels) pour les reprendre à sa sauce et s'en servir comme matériau de création d'un nouvel univers. Les néologismes se prêtent bien à tout ça :)
      Maintenant quand tu dis que tu crains le propos trop pessimiste, effectivement il serait difficile de te dire le contraire étant donné que ce roman a pour vocation de tirer la sonnette d'alarme.
      "La femme comestible" me tente énormément et se trouve déjà dans ma PAL. Si une lecture commune te tente d'ici quelques temps, je suis ton homme (si je puis dire :)).

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  10. Malgré que j'adhère beaucoup à ce genre de thème : l'homme court à sa destruction, l'homme est un loup pour l'homme etc, ... Ce genre de romans, lui ne m'attire pas du tout. En plus, je reste sur l'ennui éprouvé à la lecture de "Le tueur aveugle" de cette romancière et depuis, je n'ai plus jamais eu envie de la lire.

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  11. Je ne connais pas encore cet auteur, pourtant je connais bien les titres que tu cites.

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