14 juin 2012

Le Fusil de chasse - Yasushi Inoué


Publié au Japon en 1949 et traduit pour la première fois en français en 1963, "Le Fusil de chasse" est un roman épistolaire de l'écrivain japonais Yasushi Inoué, notamment auteur des romans "Confucius", "Le Faussaire" ou encore "Le Maître de thé".

Quelques mois après avoir envoyé son poème "Le Fusil de chasse" à une revue spécialisée, un jeune homme reçoit un courrier dans lequel le vieux Josuke Misugi prétend s'être reconnu entre les lignes dudit poème.
Il lui fait ensuite parvenir une confession par procuration consistant en trois lettres provenant de trois femmes différentes - son épouse Midori, sa maîtresse Saïko et Shoko, la fille de cette dernière - et qui en disent long sur son passé tumultueux.

Sous des formes différentes, ces trois femmes se révèlent à Josuke et, bien qu'en prise à des sentiments contradictoires, se libèrent de leurs secrets longtemps enfouis pour prendre leur envol.
Si les premières lignes se veulent plutôt inoffensives, la tournure de leurs lettres bascule dès lors qu'il s'agit d'évoquer les retentissements qu'a pu avoir le comportement inébranlable de cet homme sur leurs vies.
En apprenant la liaison de sa mère avec Josuke à travers son journal, Shoko se sent non seulement trahie mais souffre également de ce que cette découverte change radicalement sa conception jusque-là naïve de l'amour.
Comment ne pas qualifier de "pêché" cette liaison destructrice sans cesse occultée par sa mère, même dans ses dernières heures ?

" Tout ce qui dans la nature frappe mon regard se colore de tristesse quand j'essaie de parler. Depuis le jour où j'ai lu le Journal de Mère, j'ai remarqué que la Nature changeait de couleur plusieurs fois par jour, et qu'elle en change soudainement, comme à l'instant où le soleil disparaît, caché par des nuages.
Dès que ma pensée se porte vers vous et Mère, tout ce qui m'entoure devient autre.
Le saviez-vous ? En plus des trente couleurs au moins que contient une boîte de peinture, il en existe une, qui est propre à la tristesse et que l'oeil humain peut fort bien percevoir." p.21

Midori a toujours su que Josuke la trompait avec Saïko. Elle rend compte du climat glacial qui règne entre elle et son mari depuis 13 ans, de ses vaines tentatives pour attirer son attention et se faire aimer de lui, de ce désir de mort et de vengeance précédant le renoncement.

Sans cérémonie, la lettre posthume de Saïko fait état du poids de cette relation que tous deux pensaient clandestine, des remords dans les premiers temps puis de ce sentiment de délivrance et de sérénité au moment où elle découvre que leur secret est éventé.

Chacune à leur manière, Shoko, Saïko et Midori prennent la plume pour rompre le silence et dire adieu à un homme associé à cette trahison à laquelle elles ont pris part parfois malgré elles.
En s'affirmant pour la première fois, elles se libèrent aussi de cette souffrance étouffée et de ces femmes insouciantes qu'elles furent auprès de lui.
Aussi, bien que leurs lettres soient adressées à Josuke, ces trois femmes semblent surtout les avoir écrites pour elles-mêmes, ces monologues n'autorisant aucun droit de réponse.

Malgré une traduction hasardeuse par endroits...

" La secrète souffrance de Mère ne s'est pas effacée, elle est devenue la mienne propre." p.31
" Mère est morte pour garder le secret. C'est bien, je pense, pourquoi elle est morte." p.33

...j'ai passé un bon moment avec ce court roman dont les thèmes du secret et de la solitude dans la souffrance m'ont fait penser à "Lettre d'une inconnue" de Stefan Zweig.
Trois regards croisés sur la trahison. Une écriture sobre et en communion avec la nature qui, dans la pure tradition nipponne, renvoie à la détresse de ces femmes comme à leur dignité dans la douleur.


D'autres avis : Canel - Clara - Manu - Lili Galipette - Jules

15 commentaires:

  1. J'ai beaucoup aimé ce roman. Cela même si je préfère les romans plus épiques du même auteur, question de goût j'imagine.

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    1. Ah je ne saurais dire quel roman je préfère de cet auteur car ce fut une première découverte (sans doute pas la dernière :))

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  2. Wahoo, tu as réussi à me faire découvrir d'autres aspects de ce texte ! Merci :)

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    1. Oh chouette alors, mon billet aura été utile ^^

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  3. Ca semble très bien écrit, mais j'ai l'impression de rencontrer une majorité de romans polyphoniques, en ce moment.
    J'ai envie d'autre chose.

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    1. Oui, il faut dire que le procédé est intéressant puisqu'il permet de faire intervenir plusieurs sons de cloche par rapport à une même histoire. Evidemment, les romans polyphoniques peuvent du coup souffrir de répétitions et bon à force, je peux comprendre que tu veuilles te tourner vers autre chose :)

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  4. Je l'avais déjà repéré... Merci pour la piqûre de rappel !^^

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  5. Un livre court mais efficace !

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  6. Je viens de découvrir Inoue par des nouvelles, celui-ci pourrait bien être le prochain ( épistolaire en plus... )

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  7. Eh eh Choco aurait-elle réussi à te convertir à la littérature nippone ? ;-)

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  8. Si tu cites "Lettre d'une inconnue", je suis cuite! Définitivement un auteur que je dois découvrir!

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  9. Dommage que tu ne participes pas au challenge Dragon 2012...

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  10. Arf, le matraquage nippon a son effet... ;)

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  11. Choco lol !

    Je l'ai déjà repéré plus d'une fois, une amie m'en parlait en bien voici quelques semaines ... Je note, je note ...

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