5 février 2011

Et devant moi, le monde - Joyce Maynard


Publiée en 1998 et traduite en français cette année, "Et devant moi, le monde" est l'autobiographie de Joyce Maynard, journaliste et romancière américaine à qui l'on doit notamment les romans "Prête à tout" et "Long week-end".

Issue d'une famille formée par une soeur qui s'illustre dans plusieurs concours littéraires, une mère intrusive qui la prive de son intimité et un père dont l'alcoolisme demeure un sujet tabou, Joyce Maynard tente de trouver sa place au sein de cette tribu pour qui le bien-être passe après l'éducation et la réussite.
Etudiante à l'université de Yale, elle est une jeune femme repliée sur elle-même qui évite de se mêler à ses camarades et cultive plusieurs obsessions : rester mince, renoncer à sa virginité et connaître le succès.
A 18 ans, elle rédige un article pour le New York Times Magazine.
Ce témoignage qui laisse entrevoir le désenchantement de toute une génération suscite de vives réactions et vaut à la jeune femme de recevoir plusieurs centaines de lettres.
L'une d'entre elles, provenant d'un certain J.D Salinger, signe le début d'une longue correspondance entre la jeune étudiante et l'écrivain confirmé.
Il lui parle d'édition, d'homéopathie, de cinéma des années 30 et de ses enfants qui lui tiennent tant à coeur tandis qu'elle évoque ses cours et son quotidien sur le campus.
Flagorneur et bienveillant, l'écrivain se montre des plus enthousiastes quant à son talent et n'hésite pas à lui prodiguer des conseils visant à la détourner des personnes susceptibles de dénaturer son écriture.
Tombée sous le charme de l'homme avant l'oeuvre (qu'elle ne découvrira que plus tard) malgré une différence d'âge de 35 ans, la jeune Joyce voit en lui la seule personne en mesure de pouvoir la comprendre, lui qui tout comme elle vit dans la réclusion volontaire.
Elle n'hésite d'ailleurs pas à renoncer rapidement à sa bourse d'études pour vivre pleinement cette nouvelle passion fusionnelle à Cornish, la propriété de Salinger.
Mais au fil des jours, l'homme se montre de plus en plus critique et autoritaire à son égard, l'isolant des éditeurs et de sa famille et la sommant de renoncer aux futiles occupations de son âge pour se concentrer sur l'essentiel : l'écriture et la méditation.
Soumise à un régime alimentaire drastique et en proie à plusieurs blocages physiques et psychologiques, la jeune femme se montre prête à tout pour mériter l'attention de son "mentor" qui jugera bon de la rejeter sans plus d'explications.
Bien que de courte durée, cette relation destructrice continuera de la hanter bien des années plus tard...

Divisée en une vingtaine de chapitres, cette autobiographie retrace 3 périodes intimement liées de la vie de Joyce Maynard : l'avant, le pendant et l'après-Salinger.
Si le sujet au centre de cette autobiographie - la perversion narcissique- m'intéressait davantage que son aspect pipole, je dois bien reconnaître que je ne serai désormais plus en mesure de relire Salinger (pour autant que cela arrive un jour, "L'Attrape-coeurs" ne m'ayant pas plu du tout) sans penser à l'homme infect dépeint ici.
Et pourtant on ne peut pas dire que Joyce Maynard se perde en insultes à l'égard de cet homme dont elle ne diffuse d'ailleurs pas les lettres.
L'auteure qui a souffert toute sa vie du poids des non-dits a entrepris de se libérer de son passé de la façon la plus élégante qui soit, en laissant de côté le ton revanchard pour ne s'en tenir qu'aux faits (largement suffisants d'ailleurs que pour en déduire les conclusions qui s'imposent).
Comment peut-on prétendre aimer éperdument quelqu'un pour ce qu'il est pour ensuite le casser dans son être au point qu'il en reste affecté durant des années? Il est terrible de constater comme les faiblesses de cette jeune femme naïve et dépendante affective ont pu être exploitées par un homme plus âgé qu'elle soucieux de la transformer et qui, n'y parvenant pas assez à son goût, la congédie du jour au lendemain en la laissant endosser toute la culpabilité de cet échec.

" Un jour Jerry Salinger est le seul homme existant dans mon univers. Je m'en remets à lui pour me dire quoi écrire, quoi penser, quoi porter, quoi lire, quoi manger.
Il me dit qui je suis, qui je devrais être. Et le jour suivant, il n'est plus là.
Il m'avait décrit le chemin qui mène à l'illumination. Il eût fallu posséder un genre de discipline et d'abnégation que je n'avais pas, une capacité à s'oublier soi-même et à renoncer aux plaisirs matériels. Sur ce chemin, j'avais en permanence trébuché, sans jamais douter pourtant que c'était le bon. Sans Jerry pour me guider, je me sens abandonnée, perdue, pas simplement seule physiquement mais psychiquement bloquée.
Toute ma vie j'ai su ce qu'était la sensation de solitude. Mais jamais à ce point." p.267

Même si Joyce Maynard s'est reconstruit une vie après son éviction de la "secte Salinger", elle n'a jamais vraiment réussi à repartir à O malgré ses déménagements, son mariage, la naissance de ses 3 enfants, mais a continué à mener sa barque "malgré lui" avec encore le vain espoir qu'ils puissent un jour reprendre contact.
Mais lorsqu'elle entreprend de rédiger cette autobiographie, les résultats de ses recherches anéantissent sa dernière illusion. Il y eut d'autres lettres adressées à des femmes tout aussi jeunes.
Et voilà que 20 ans après la rupture, elle tombe sur l'une d'entre elles alors qu'elle est venue dire adieu et poser une seule question à cet homme qu'elle a tant aimé et qui continue de la mépriser pour ses choix de vie pourtant fort courageux.

" Le problème avec toi, Joyce, c'est que...tu aimes le monde.

- Oui, dis-je en souriant. Oui, c'est vrai, j'aime le monde. Et j'ai élevé trois enfants qui eux aussi aiment le monde.

- Je savais que tu arriverais à ça. A rien.

Lui, l'homme qui m'a dit que, s'il savait une chose, c'était que, quoiqu'il arrive, je serais un véritable écrivain. Personne, jamais, ne pourrait me retirer cela, m'avait-il dit un jour. N'oublie jamais ça. Ne laisse personne te dire ce que tu dois faire. Ne fais confiance qu'à la force de ta voix.

" Je voulais te dire au revoir, Jerry.

- Je n'entends pas bien. " Il dit ces mots avec moins de force. Je n'arrive plus à sourire. Je ne ressens qu'une bouffée de chagrin. Cet homme a été quelqu'un de merveilleux. Je l'ai aimé plus que tout au monde. Je n'ai aucune envie de le blesser. Juste de le laisser enfin partir.

" Tu comptes exploiter ton histoire avec moi je suppose?


- Il est sans doute vrai que quelqu'un sur le pas de cette porte a exploité quelqu'un d'autre en face de lui. Je te laisse méditer sur qui est qui. "

Alors que je m'éloigne, il me lance encore une chose, les derniers mots que j'entendrai probablement du premier homme que j'ai aimé.
" Je ne t'ai pas exploitée! crie-t-il. Je ne te connais même pas." " p.423

J'ai réellement été révoltée par ce parcours de femme si violemment marqué par la manipulation d'un seul homme comme j'ai été touchée par l'écriture pudique et tout en dignité de Joyce Maynard qui parvient à sortir du champ circonscrit de l'intimité pour s'étendre à un puissant témoignage sur la violence psychologique et ses ravages.

" Un jour, Joyce, il y aura une histoire que tu auras envie de raconter pour la seule raison qu'elle a plus d'importance pour toi que n'importe quelle autre. Tu laisseras tomber l'habitude de faire ce que tout le monde te dit de faire. Tu arrêteras de regarder derrière ton épaule pour vérifier que tu contentes tout le monde, et tu écriras simplement ce qui est réel et vrai. L'écriture sincère énerve toujours les gens, et ils trouveront toutes sortes de moyens de transformer ta vie en enfer. Un jour, dans très longtemps, tu cesseras de te soucier de savoir à qui tu plais ou ce qu'on dit de toi.
C'est à ce moment-là que tu produiras enfin le travail dont tu es capable." p.185


Un autre avis : Gwenaëlle


15 commentaires:

  1. Depuis l'attrape-coeurs ( n'oublions pas que nos billets ont une incidence non prévue...), le seul nom de Salinger me fait fuir !

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  2. Je l'ai lu aussi et j'en parlerai lundi. Un livre captivant, très fort qui ouvre de nombreuses pistes de réflexion. Salinger n'en sort pas grandi, c'est clair...

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  3. @Clara : là je ne me sens certainement pas d'humeur à te contredire ;)

    @Gwenaelle : j'irai voir ton billet lundi !

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  4. je tombe de plus en plus souvent sur ce livre, ce que tu en dis me donne envie de le découvrir !

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  5. Terrible cette histoire et à chaque fois je suis triste pour ces femmes qui vivent dans un tel "non-amour" d'elle-même qu'un tel homme arrive à les détruire, psychologiquement ou physiquement :( Je ne le lirai pas car trop insupportable, indignant! (saleté de Salinger, si j'avais su je n'aurais pas lu son seul succès... d'ailleurs je l'ai dans ma bibliothèque, il n'est pas à moi, je vais le renvoyer à sa propriétaire!)

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  6. Le 2e extrait est saisissant, on sent tout le mépris de ce...type. La certitude du génie peut-il à ce point monter à la tête qu'on en vient à mépriser et avilir les autres ? La lecture est tentante, mais révoltante...

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  7. Pas envie de lire ce livre. Mais ce qui me révolte encore plus, c'est qu'elle dit toujours que c'est l'homme qu'elle a le plus aimé alors qu'elle a un mari et trois enfants. Triste.

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  8. Tu sais que t'as réussi à me convaincre ?

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  9. Révoltant est en effet le premier mot qui me vient après lecture de ton billet, j'aimerais beaucoup le lire même si cela ne doit pas être facile de rester calme devant tant de méchanceté....

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  10. @George : c'est un livre fort que je te conseille ;)

    @Hambreellie : dans ce cas ;)

    @Sabbio : j'ai essayé d'isoler l'homme de l'écrivain durant ma lecture mais rien n'y fait, je n'ai plus envie d'entendre parler d'aucun des deux désormais...

    @Ys : oui le second extrait est assez significatif...Comme il était facile de prendre le pouvoir sur une fille si jeune :/

    @Manu : elle dit qu'après Salinger elle ne pourra plus aimer un homme de cette façon. Ce genre de relation laisse toujours des traces, même lorsqu'on refait sa vie par la suite. Je me demande quelle fut sa réaction à l'annonce de sa mort.

    @Choco : tant mieux alors ^^

    @Hathaway : à plusieurs reprises, on se prend à vouloir la sortir de là car on sent très bien comment les choses vont tourner.
    Ce qui est révoltant aussi, c'est l'attitude des parents qui ne se posent pas de questions, trop contents que leur fille sorte avec un grand écrivain :/

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  11. Hum, deuxième billet que je lis, mais intéressant ce récit...(je ne suis jamais alléeneststa au bout de l'attrape coeur, je n'ai donc pas à "tuer" Salinger avant toute lecture)

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  12. Anneso:

    C'est drôle ce que je vous dites toutes sur L'attrape-coeur,moi,j'ai adoré ce livre! A-DO-RE!Pour moi,,comme pour beaucoup de gens,c'est un chef d'oeuvre.En revanche,il y a des chef d'oeuvres adulés que je n'ai pas pu terminer comme "Au-dessous du volcan" de Malcolm Lowry(en plus 600 pages,celui-là alors que le Salinger en fait 250,je crois).
    Cette bio m'intéresse,en tout cas,pas pour juger ce qui est bien ou mal,si Salinger est un salaud ou pas(Victor Hugo était un sale mufle avec Juliette Drouet qu'il séquestrait,il reste un grand homme et pas que pour ses oeuvres) mais cette analyse d'une passion amoureuse et littéraire m'interpelle.

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  13. Je ne pensais pas lire ce livre, n'ayant rien lu ni de Salinger, ni de Maynard mais ton avis est vraiment tentant. J'hésite encore (pour la forme) mais les barrières anti-PAL s'effritent ;-)

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  14. J'avais repéré le livre en lisant un article dans le "Elle", tu me donnes vraiment très envie de succomber !

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