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15 septembre 2010

Hamaguri, Le poids des secrets (2) - Aki Shimazaki


Second volet de la pentalogie "Le poids des secrets" (pour rappel mon billet sur le tome 1 ici), "Hamaguri" ("palourdes" en japonais) raconte pour ainsi dire la même histoire que le premier tome mais éclairée cette fois par le point de vue de Yukio.
Yukio a 4 ans et vit avec sa mère Mariko qui travaille dans une église. Un homme vient régulièrement leur rendre visite, il est accompagné de sa fille avec laquelle joue Yukio.
Sa mère se marie et la nouvelle petite famille quitte Tokyo pour rejoindre Nagasaki.
Avant le départ de Yukio, la petite fille lui confie un hamaguri en lui demandant toutefois de ne pas l'ouvrir avant leur mariage.
" Je prends deux coquilles et j'essaie de les joindre, mais elles n'appartiennent pas à la même paire. Je les dépose par terre. ELLE continue. Puis, ce sera mon tour. Ainsi, nous répétons le jeu jusqu'à ce que nous ayons reformé les dix coquillages.
Aujourd'hui, ELLE a trouvé sept paires et moi, j'en ai trouvé trois. ELLE m'a dit : "Chez les hamaguri, il n'y a que deux parties qui vont bien ensemble". " p.22

8 ans plus tard, alors que le Japon vient d'attaquer Pearl Harbor, Yukio rencontre sa nouvelle voisine Yukiko.

Divisé en 2 parties, ce second tome retrace tout d'abord l'enfance de Yukio marquée par sa vie avec sa mère et ce beau-père qui sera pour lui un père admirable ainsi que par sa rencontre avec cette petite-fille et Yukiko qui sortira de sa vie assez brutalement.
La seconde partie nous plonge ensuite 50 ans après la bombe lancée contre Nagasaki. Yukio est retraité et vit avec sa mère et son épouse Shizuko avec laquelle il est marié depuis une trentaine d'années.
Que s'est-il passé durant tout ce temps ? Réponse dans les tomes suivants je présume...

Ce second tome permet une fois de plus à l'auteure d'explorer le thème du souvenir, de l'identité, de la paternité et du secret.
" Je me demande : " Où est ma petite soeur? Où est mon vrai père? Sont-ils encore vivants?" Ces questions me reviennent, sans cesse. Je ne me rappelle plus leur visage. Je ne sais toujours pas leur nom. Ma mère est la seule personne qui puisse répondre à mes questions. Pourtant, elle garde le silence même maintenant que mon père adoptif est mort il y a treize ans. " p.82
Etant donné que le secret de famille entourant ce récit nous est livré dès le premier tome, je n'aurais pas été contre une petite inversion avec ce tome-ci.
Cela dit, force est de constater que l'auteure ne souhaitait guère distiller ce secret au fil des tomes mais bien examiner son incidence sur la vie des différents protagonistes.
Si je ne suis toujours pas convaincue par le style très réducteur et trop factuel de l'auteure et par cette tendance qu'ont les personnages à se contenir pour laisser les symboles parler à leur place (des camélias dans le tome 1, des coquillages cette fois-ci), je dois bien admettre que c'est la seconde fois que je reste sur ma faim et que je suis donc bien disposée à découvrir les autres tomes pour en apprendre davantage sur les personnages.

"Hamaguri" était une lecture commune avec Manu, Choco et Restling dont je file découvrir les billets !

D'autres avis : Stephie - Pimprenelle - Marie - Clara - George - Leiloona - Aifelle - Abeille - Karine:)


11 septembre 2010

Tsubaki, Le poids des secrets (1) - Aki Shimazaki

"Tsubaki" ("camélia" en japonais) est le premier tome de la pentalogie du "Poids des secrets" débutée en 1999 et née de la plume japonaise Aki Shimazaki, également auteure des romans "Mitsuba" et "Zakuro".
Survivante de la bombe atomique dirigée contre Nagasaki, Yukiko a pris soin à sa mort de faire remettre à sa fille Namiko deux enveloppes dont une lui est destinée, l'autre étant réservée à son oncle. Namiko découvre une lettre dans laquelle sa mère lui révèle un terrible secret de famille qui n'est pas sans lien avec Yukio, cet amour de jeunesse auquel elle dut renoncer...

" Il y a des cruautés qu'on n'oublie jamais. Pour moi, ce n'est pas la guerre ni la bombe atomique." p.22

Narratrice, Namiko découvre en même temps que le lecteur une facette de sa mère qu'elle ne soupçonnait pas ainsi qu'un pan de l'Histoire de son pays dont elle ignorait les détails, tant sa mère s'évertuait à ne jamais y revenir.
Associant témoignage et confession, Yukiko évoque les ravages causés par les B29 américaines, le travail à l'usine au détriment des études, les maladies faisant suite aux radiations et au milieu de ce paysage ravagé par la guerre, un amour impossible et un secret jusque là bien gardé...

Difficile d'en dire davantage sur ce premier tome, étant donné que l'histoire n'en est ici qu'à ses débuts.
J'ai apprécié le souci de distanciation de l'auteure vis-à-vis de l'Histoire, notamment lorsqu'elle évoquait les enjeux stratégiques de la guerre, ainsi que son absence de parti pris pour son propre pays.

" - La guerre se terminera bientôt. Il le faut. On ne pourrait pas gagner la guerre même en faisant travailler les enfants. Il n'y a pas de liberté. Pas du tout. On n'a pas le droit de dire ce qu'on pense. Ce n'est pas à cause de la guerre. C'est une mentalité dangereuse qu'on a ici. On ne cherche que le pouvoir. On ne fait pas la guerre pour la liberté." p.56
Ce premier tome se lit facilement et là je ferai mon schtroumpf grognon en ajoutant "un peu trop facilement".
Je sais que la littérature asiatique fait bien souvent l'économie du pathos mais, étant donné que le récit nous est conté sous la forme d'une confession et vu la portée des événements relatés, je m'attendais à un peu moins de pudeur dans l'expression des sentiments qui ne sont finalement évoqués qu'en surface, comme si à l'image de ces camélias qui traversent le récit, ils étaient trop délicats que pour être saisis au lieu d'être simplement effleurés.

" Je voyais des boutons de camélias, bien tenus par les calices. C'étaient les camélias qui fleurissent en hiver. Dans la campagne près de Tokyo, quand il neigeait, je trouvais les fleurs dans le bois de bambous. Le blanc de la neige, le vert des feuilles de bambous et le rouge des camélias.
C'était une beauté sereine et solitaire." p.54

J'ai vraiment ressenti dans l'écriture de Shimazaki cette absence d'épanchement, cette retenue qui caractérise ces phrases courtes d'un style ni plat ni franchement époustouflant mais qui pourtant, mises bout à bout, forment un récit linéaire et intriguant qui incite le lecteur à tourner avidement les pages afin de percer les lourds secrets entourant cette famille.

Pour en savoir plus, rendez-vous au prochain épisode...le 15 septembre avec Manu, Choco et Restling !

D'autres avis : Manu - Choco - Clara - Pimprenelle - Stephie - George - Marie - Leiloona - Keisha - Karine:) - Aifelle - Canel - Abeille - Jules - Emilie - Restling


23 août 2010

La seule - Maud Basan


"La seule", premier roman de l'écrivaine française Maud Basan, est paru le 18 août aux éditions Denoël.
Récemment quittée par son compagnon, Perluète ne parvient pas à encaisser le choc de la rupture et entame un voyage au coeur d'elle-même et de ses souvenirs.

Voici un récit qui démarre sur les chapeaux de roues. C'est fini. L'autre est parti. Et la nouvelle tombe comme un couperet sur le lecteur comme sur Perluète.
Reste plus qu'à apprivoiser le silence, l'absence, le manque, les incertitudes, les questions, le temps suspendu, l'attente, la tristesse, les souvenirs, les lieux, les objets, les odeurs, les angoisses à toute heure du jour, la peur, la paralysie, l'air raréfié, l'inertie, le renoncement, le vide.
Imaginez/replongez-vous à l'instant de votre rupture. Celui/celle qui partageait votre vie vient de claquer la porte et vous voilà seul(e) dans cet endroit qui restera votre chez vous, mais au singulier cette fois.

" Nous n'existe plus nous devient autre, totalement incongru imprononçable contresens impensable de folie mortelle." p.54

Une rame de feuilles, un stylo et vous commencez à coucher sur le papier tout ce qui vous passe par la tête sur le moment.
Bien entendu, dans votre tête, tout ce que vous écrivez tombe sous le sens mais honnêtement, il n'est pas certain qu'un lecteur extérieur comprenne ce flot de pensées (souvent inabouties) avec la même évidence.
C'est là l'effet que m'a procuré ce roman.
J'ai cru déceler dans la démarche de l'auteur une volonté de restituer au lecteur les pensées en vrac de la femme quittée, de lui faire partager la confusion de l'esprit et la succession de chamboulements physiques qu'occasionne la séparation.
Maud Basan use d'une écriture instantanée, presque automatique, qui évolue par saccades à l'image de pulsations cardiaques, ne s'encombre pas de règles de ponctuation, se joue de la syntaxe pour ne s'attacher qu'aux mots, laissés en pâture au lecteur.

" Pas de mots mis ensemble qui conviennent qui ressemblent qui disent cela, seulement des bouts de phrases où l'on se perd on part ailleurs, manque le montage la syntaxe, les mots les phrases se figent s'ankylosent puis déploient leur plumage ouvrent leurs bras s'allongent, offertes." p.170

Et à l'image de Perluète, le lecteur perd tous ses repères. Il n'y a plus vraiment de notion du temps, entre le passé qui n'est plus, l'amour au conditionnel et le présent en suspens.
Les souvenirs se chamaillent, rejaillissent sous forme d'inventaire (toutes les premières fois, le nombre de fois, les dernières fois sans savoir que ce sont les dernières) et se heurtent à la réalité.

" Le réel est irracontable. Ca pourrait ressembler, mais non. C'est rempli envahi saturé d'absence, ça occupe tout, on ne voit que ça, mais on ne voit rien justement, c'est fait de son absence à lui, à laquelle s'ajoute la négation d'elle (ôtée d'elle-même, vidée de sa substance, quelque chose s'est entièrement écoulé par une brèche laissée ouverte), c'est fait d'absences qui s'additionnent, somme de valeurs négatives, combinaison impossible, ça n'existe doublement pas, ça donne le tournis, absences pas en abyme, non, juxtaposées, en chiens de faïence, immobiles et pétrifiées, sans issue, pas de chemin, cela dépasse l'entendement." p.33

"La seule" est donc un roman qui évoque plus des sensations qu'il ne raconte une histoire.
Malheureusement, si j'ai vraiment apprécié la démarche originale de l'auteure, j'ai toutefois peiné à arriver au bout de cette lecture.
Appliqué à la nouvelle ou à la poésie, ce style d'écriture peut contribuer à alléger un texte et à laisser les mots à l'appréciation du lecteur mais s'agissant d'un roman de 224 pages, ce rendu m'a semblé trop fastidieux à la lecture...

Un autre avis : Clara

Ce livre a été chroniqué dans le cadre d'un partenariat avec et


6 août 2010

Harlequinades 2010 : Prisonniers du désir - Susan Stephens


"Prisonniers du désir" est un roman publié le 1er mars 2007 (pour rappel, 8 romans paraissent le 1er de chaque mois...) aux éditions Harlequin et signé de la britannique Susan Stephens, également connue pour des titres tels que "Une seule nuit d'amour", "Un séduisant adversaire" ou "Coup de foudre imprévu".
Lisa Bond, jeune femme aussi brillante que séduisante, est à la tête de Bond Steel, entreprise métallurgique initialement fondée par son père.
Mais les affaires vont mal et un bel et richissime homme d'affaires du doux nom de Costas Zagorakis (au bon lait de brebis) souhaite lui racheter ses parts, ce qui conduirait à un licenciement collectif.
Lisa, ne pouvant se résoudre à un tel sacrifice, décide de prendre sur elle en acceptant la proposition de Costas : séjourner sur son île privée en sa compagnie durant 5 jours...

J'avais juré qu'on ne m'y prendrait pas mais en découvrant les billets de mes copines blogueuses, j'ai fini par hésiter (allez quoi, juste un pour la blague!) pour finalement céder et me rendre chez mon bouquiniste, parée d'un chapeau et de lunettes de soleil (j'exagère à peine).
Arrivée au fameux rayon bleu (mon bouquiniste n'a QUE la collection "Azur", rendez-vous compte), il m'a fallu sélectionner un titre. Après avoir gloussé à la vue des couvertures, j'ai entrepris de lire quelques résumés avant de porter mon choix sur "Prisonniers du désir".
Il faut dire que le nom du personnage masculin, Costas Zagorakis, me rappelait celui de mon agent fédéral grec (rappel des faits ici).
Je passerai sur le lourd passage en caisse mais croyez-moi, ce fut épique...

Je ne sais pas si vous vous souvenez du film "Proposition indécente" (avec Demi Moore, Woody Harrelson et Robert Redford). La trame de ce roman s'en rapproche très fort !
Nous sommes en présence de deux personnages principaux. Lisa Bond, fille de Jack Bond (ça aurait pu être James mais il s'agit ici d'un roman sérieux, non d'une parodie), est une jeune femme qui a tout pour elle. Carriériste, elle entend se donner à fond dans son travail et maintenir l'entreprise familiale à flot coûte que coûte.
Aussi ses relations avec les hommes ont toujours été d'ordre strictement professionnel. Mais pourquoi cette belle jeune femme, dont les goûts musicaux oscillent entre la trompette de Miles Davis et "la voix sublime de Maria Anna Sophia Cecilia Kalogeropoulos", a-t-elle fait le sacrifice de l'amour?

" Après sa fuite de la communauté, elle avait été poursuivie pendant plusieurs années par d'horribles cauchemars. Pour y échapper, elle s'était jetée à corps perdu dans le travail.
A l'âge où les autres enfants ne pensaient qu'à s'amuser, elle avait soif d'apprendre et réclamait toujours plus de devoirs." p.16

Costas Zagorakis est un homme d'affaires aussi intriguant que charmeur. Il possède une villa, la villa Aphroditi (!!!), logée sur son île privée, l'île de Sophianissos. Mais il ne faut pas croire qu'il soit né le cul dans la feta.
Ayant passé son enfance dans un orphelinat, il fut recueilli par Sophia qui lui offrit une chance de se construire une vie (raison pour laquelle il lui rendit hommage en baptisant son île à son nom...).
Envahi par de troublants cauchemars, Costas ne s'attache à personne.

" Quelle ironie...Il était assez riche pour se payer tout ce qui pouvait s'acheter sur terre, mais en réalité il était un homme pauvre, car incapable de sentiment." p.84

Vous l'aurez compris, ces deux personnages ont en commun une enfance difficile dont ils peinent à écarter les souvenirs douloureux. Concentrés sur leurs affaires, ils ne s'autorisent aucun sentiment amoureux.

Bien sûr, au moment de leur rencontre, tous deux ne soupçonnent pas de telles affinités.
Si elle n'est pas insensible aux charmes de ce riche éphèbe, Lisa ne se montre pas moins farouche, tentant de garder à l'esprit l'avenir de son entreprise.
Mais Costas a plus d'un tour dans son sac et réussit, au terme d'un odieux chantage, à lui faire accepter de rester sur son île, ce qui n'était pas prévu au programme de Lisa.

" Elle rentra dans la chambre. Mieux valait s'habiller, même si elle n'avait aucune envie de remettre le pantalon de son tailleur. Malheureusement, elle n'avait pas le choix.
N'ayant pas prévu de rester plus d'une nuit sur l'île, elle n'avait emporté que des dessous et un corsage en soie." p.70

Même lorsque Costas l'emmène faire une partie de pêche à bord de son voilier, Lisa doute de sa sincérité : la mène-t-il en bateau pour la faire renoncer à son entreprise ou est-il réellement attiré par elle? Lisa ne sait plus à quel saint se vouer...

Rien à dire, tout est là ! La belle et vertueuse héroïne aux yeux émeraude, le ténébreux (et macho) businessman aux prunelles noires et au corps athlétique, l'intrigue sommaire, la tension sexuelle ambiante assortie d'une kyrielle d'expressions évocatrices (le regard pénétrant, la voix caressante, la fleur humide, la virilité gorgée de désir,...), les monologues intérieurs, l'initiation à la langue grecque (despinis, guinekamou, theemou, opa, nai, kalimera,...) et aux us du pays (le lecteur apprendra ainsi que les Grecs sont des marins dans l'âme et qu'ils ornent leurs maisons de bouquets de fleur le 1er mai) et bien entendu les coups de rein (mais, toujours dans le souci du détail, l'auteure a pris soin d'user d'un vocabulaire marin).

" Il accéléra peu à peu le rythme, tout en la couvrant de caresses expertes. Renversée en arrière, elle sentit déferler la première vague et poussa un cri rauque.
Au même instant, il se perdit en elle, et ils furent balayés par une gigantesque lame de fond qui les propulsa dans une autre dimension.
- Et maintenant, allons dîner, dit-il de longues minutes plus tard, quand le cyclone finit par s'éloigner, les laissant fourbus de plaisir." p.127

En un mot, laissez-vous tenter par les plaisirs divins de la mer Egée...


"Prisonniers du désir" était une lecture réalisée dans le cadre des Harlequinades 2010 lancées par Fashion et Chiffonnette.
A venir pour terminer dignement (ou pas) ce défi : une nouvelle Harlequin de mon cru et pour laquelle je vous réserve une petite surprise :)

20 juillet 2010

Petits crimes conjugaux - Eric-Emmanuel Schmitt


"Petits crimes conjugaux" est une pièce de théâtre parue en 2003 et signée Eric-Emmanuel Schmitt, dramaturge, nouvelliste et écrivain franco-belge à qui l'on doit notamment des titres tels que "Oscar et la dame rose", "La part de l'autre", "L'enfant de Noé" ou encore "Ulysse from Bagdad".
Gilles et Lisa forment un couple depuis 15 ans. Malheureusement, une mauvaise chute dans l' escalier a rendu Gilles amnésique et le voilà à présent de retour chez lui, puisant dans ce qu'il lui reste de souvenirs pour tenter de reconstruire son passé et découvrir l'homme qu'il était encore 15 jours plus tôt. Qui pourrait mieux l'aider dans cette voie que son épouse?

Lu dès sa parution, "Petits crimes conjugaux" m'avait laissé un très bon souvenir que j'avais hâte de mesurer avec le recul de quelques années.
Difficile de donner ses impressions sur une pièce de théâtre sans l'avoir vue et en se cantonnant à l'écrit car il faut bien reconnaître qu'un bon jeu d'acteurs contribue largement à faire vivre (et apprécier) un texte.
Au lieu de se deviner à la moue et aux agissements des comédiens, les expressions et réactions des personnages sont annotées dans le texte, ce qui peut plonger le lecteur dans une certaine passivité ressentie comme dérangeante.
Etant donné que j'ai pour habitude de me représenter les personnages intervenant dans mes lectures, j'ai lu cette pièce comme s'il s'agissait d'une nouvelle.
Comme le disait Louis Jouvet, "une pièce de théâtre est une conversation" et c'est précisément le cas ici où le specta-lecteur partage les répliques échangées entre Gilles et Lisa qui s'entretiennent de ce qu'était leur quotidien avant l'accident de Gilles.

Ainsi Gilles, qui ne conserve aucun souvenir de leur passé commun, se découvre dans les propos de la femme qui partage sa vie depuis 15 ans.
Il apprend qu'il écrit des romans policiers, qu'il peint, qu'il a toujours délaissé les tâches ménagères et qu'il semble avoir des théories sur tout, notamment sur l'amour auquel il a d'ailleurs consacré un livre intitulé "Petits crimes conjugaux".

" Le couple est une maison dont les habitants possèdent la clé. Si on les enferme de l'extérieur, elle devient une prison et eux des prisonniers." p.102

Et croyez-moi, cette mise en abyme ne relève pas du hasard ! De révélation en révélation, le lecteur se retrouve plongé à la manière d'une intrigue policière dans le quotidien de deux fins limiers bien décidés à percer les secrets de l'autre.

L'amour est-il inconditionnel? Connaît-on jamais réellement celui ou celle qui partage notre vie? A travers les propos de Gilles et Lisa, Schmitt aborde avec justesse ce qui fait le sel de toutes les relations amoureuses, la confiance, tout en examinant les différences qui résident entre les hommes et les femmes.
" GILLES. Les hommes sont lâches, ils refusent de voir les problèmes chez eux, ils veulent continuer à croire que tout va bien. Les femmes, elles, ne détournent pas la tête.
LISA. Ecris ça dans ton prochain livre, tu gagneras des lectrices.

GILLES. Les femmes affrontent les problèmes, Lisa, mais elles ont tendance à croire qu'elles sont elles-mêmes le problème, que l'usure du couple tient à l'usure de leur séduction, elles s'estiment responsables, coupables, elles ramènent tout à elles.

LISA. Les hommes pêchent par égoïsme, les femmes par égocentrisme.

GILLES. Un partout. Match nul. " p.113
" La caractéristique des hommes, c'est qu'ils refusent leur destin. Ils préfèrent leur liberté. Mais qu'est-ce que c'est, une liberté qui ne s'engage pas? Une liberté creuse, vide, inconsistante, une liberté qui ne choisit rien, une liberté velléitaire, une liberté préventive. Les hommes fantasment la liberté plus qu'ils ne l'utilisent, ils la gardent précieusement sur une étagère au lieu de l'employer. Là, elle sèche, se racornit et meurt bien avant eux. Car la liberté n'existe que si l'on s'en sert. Les hommes sont silencieusement romanesques : ils vivent quelque chose et se racontent autre chose. Ils doublent leur vie d'une autre vie, secrète, désirée, imaginée, dont ils sont les poètes muets." p.114

Je sais que l'on reproche souvent à l'auteur d'arroser abondamment ses textes de prêchi-prêcha philosophiques et de bons sentiments. Et j'avoue avoir été déçue en ce sens par ses derniers romans.
Mais j'ajouterais que ses pièces sont vraiment à distinguer du reste de son oeuvre et je vous recommande allègrement celle-ci que j'aurais tant voulu voir jouée par Charlotte Rampling et Bernard Giraudeau !
Malheureusement, l'homme nous ayant quittés samedi, je devrai me contenter du dvd ou de la performance d'autres acteurs un jour prochain...


Initialement publiée aux éditions Albin Michel, vous retrouverez également cette pièce dans le tome 3 consacré au théâtre d'Eric-Emmanuel Schmitt et paru au Livre de Poche.

Un autre avis : Anneso

"Petits crimes conjugaux" était une relecture choisie dans le cadre d'un hommage à Eric-Emmanuel Schmitt, proposé par Pimprenelle.

29 juin 2010

La frontière de l'aube - Philippe Garrel


"La frontière de l'aube" est un film de Philippe Garrel, sorti sur nos écrans en 2008.
Carole, actrice et femme délaissée par un mari qu'elle ne voit jamais, entame une liaison avec François, photographe.
Très vite, les amants ne se quittent plus, entraînés dans une passion incontrôlable, extrême. Mais la jalousie pousse François à prendre de la distance tandis que de son côté, Carole sombre dans une folie qui exigera son internement.
Effrayé par la condition de la jeune femme, François ne la visite pas et préfère attendre qu'elle soit sur le point de sortir.
Mais entretemps, il a rencontré une autre femme, plus équilibrée et avec laquelle il peut construire une relation. Carole ne le supporte pas et finit par se donner la mort.
Alors que François continue à vivre sa vie, le fantôme de Carole revient le hanter...

"La frontière de l'aube" est un drame consacré à deux êtres en souffrance, instables, torturés par un bonheur pourtant à portée de main et à qui une vie simple ne suffirait sans doute pas.
Le choix du noir et blanc (qui d'ordinaire a sur moi un pouvoir hautement soporifique) ajoute à la dimension tragique du destin de ces jeunes amants.
Le film est porté par deux acteurs talentueux, Louis Garrel (fils du réalisateur) et Laura Smet qui a décidément l'habitude d'endosser des rôles difficiles ("Les Corps impatients" qui m'avait bouleversée ou encore "La Demoiselle d'honneur", tout aussi sombre).
Que dire si ce n'est que j'ai été complètement happée par ce film, par ces personnages insaisissables en proie à la fatalité, extrêmes, empreints de doutes et dépassés par des sentiments qui semblent trop lourds à porter mais des êtres entiers, vrais.
"La frontière de l'aube" offre une vision sombre de l'amour et qui n'est pas sans rappeler les tragédies shakespeariennes, tout en lui apportant une résonance très actuelle, symptomatique d'une époque qui encense la notion de liberté, encourage à multiplier les expériences tout en cherchant à réunir des êtres de plus en plus effrayés par toute forme d'engagement.
Un film magnifique mais à éviter quand on a le moral dans les talons...


12 juin 2010

Lettres à Fanny - John Keats


"Lettres à Fanny" est un recueil de 37 lettres signées du poète anglais John Keats et adressées à Fanny Brawne, une femme qu'il n'aura pu aimer que durant les deux dernières années de sa vie.
La correspondance qui nous est présentée ici est à sens unique, les lettres de Fanny ayant été détruites par le poète juste avant sa mort.
La première lettre est datée du 1er juillet 1819. Fanny et John se sont déjà avoués leurs sentiments mais la maladie a forcé le poète à quitter Hampstead pour se reposer sur l'île de Wight.
Cette séparation cause une intense douleur au poète qui fait souvent montre de jalousie à l'idée que Fanny se voit courtisée par d'autres hommes que lui.
L'attente de la guérison tout comme celle de voir son talent enfin reconnu par ses pairs sont autant d'obstacles au bonheur des amants.
Durant les deux années que durera leur relation principalement vécue à distance, Fanny Brawne et John Keats n'auront de cesse que de se rassurer sur la constance de leur amour, en entrevoyant une félicité que la vie ne leur accordera que trop peu.

Les lettres de John Keats mettent en lumière la fragilité comme la profonde sensibilité du poète, un homme qui fait figure d'éternel angoissé dont l'état de santé précaire influence bien souvent les propos. L'homme en devient agaçant par moments mais comment ne pas lui pardonner en regard d'une telle écriture?

" Je voudrais tant que vous puissiez instiller dans mon coeur un peu de confiance en la nature humaine... Je ne parviens pas à en rassembler même un soupçon; le monde est trop brutal pour moi, je suis heureux qu'il existe un endroit tel que la tombe; je suis persuadé que je ne connaîtrai pas la tranquillité avant d'y reposer.
Quoi qu'il en soit, je vais m'octroyer la satisfaction de ne plus jamais revoir Dilke, Brown ou l'un de leurs amis. Je voudrais être ou bien dans vos bras empli de confiance, ou bien frappé par la foudre. " p.134
Une magnifique correspondance romantique au service d'une histoire d'amour pure, contrariée, intense, impossible.

" Dites, mon amour, s'il n'est pas très cruel à vous de m'avoir ainsi pris dans vos filets, d'avoir détruit ma liberté. L'avouerez-vous dans la lettre que vous devez sur-le-champ m'écrire et où vous devez par tous les moyens me consoler; quelle soit aussi envoûtante qu'une bouffée de pavots et me fasse tourner la tête; tracez les mots les plus doux et baisez-les, que je puisse du moins poser mes lèvres là où les vôtres ont été.
Quant à moi j'ignore la manière de témoigner mon ardeur à une personne d'une telle beauté; il me faudrait un mot plus éblouissant qu'éblouissante, plus magnifique que magnifique.
J'en viendrais presque à souhaiter que nous fussions papillons dotés seulement de trois journées d'été à vivre - ces trois jours avec vous, je les emplirais de plus de délices que n'en pourraient jamais receler cinquante années ordinaires." p.43

Je dois avouer que pour une fois, j'ai commencé par visionner le film avant de m'atteler à la lecture. Et grand bien m'en a pris finalement car il m'a permis de m'imprégner du contexte entourant cette oeuvre épistolaire et de l'apprécier ainsi en connaissance de cause !

Le film

Sorti sur nos écrans en janvier de cette année, "Bright Star" est signé Jane Campion, scénariste et réalisatrice néo-zélandaise à qui l'on doit notamment "La leçon de piano".
Le film retrace les dernières années de la vie de John Keats et débute en 1818. John Keats alors âgé de 23 ans essuie de nombreuses critiques quant à son recueil de poésie, "Endymion".
S'ajoute à la détresse du poète la maladie de son frère qui occupe toutes ses pensées.
D'ordinaire insensible à toute forme de poésie, Fanny Brawne n'en est pas moins touchée par les mots du poète qui l'intrigue autant que l'homme. Les deux jeunes gens tombent éperdument amoureux.
Mais tandis que le jeune couple commence à peine à goûter aux joyeuses prémisses de l'amour, John Keats contracte la tuberculose et se voit contraint de renoncer à la rudesse de l'hiver anglais pour rejoindre l'île de Wight dont il finira par revenir quelques mois plus tard, pour repartir ensuite vers Rome.
Prisonniers d'un amour dont même la distance ne saurait diminuer l'intensité, les deux amants vivront leur idylle tant bien que mal, malgré la sombre fatalité qui pèse sur leur avenir et qui ne prendra fin qu'à la mort du poète en 1821, alors qu'il n'avait que 25 ans.

" A thing of beauty is a joy forever "

Des paysages anglais tous plus enchanteurs, des dialogues à couper le souffle servis par des acteurs de talent, de nombreux extraits issus de la correspondance de Fanny et John.
Que dire si ce n'est que ce film est un petit bijou qui a su aisément conquérir mon coeur de guimauve et m'a fait verser plus d'une larme (particulièrement la scène des papillons morts pour ceux qui ont vu le film...).

Du coup, j'ai bien envie de découvrir l'oeuvre du bonhomme même si, comme certains le savent, je suis loin d'être une amatrice de poésie. Après tout qui sait si, à l'image de Fanny, je saurai entendre ces mots-là :)






25 avril 2010

Quand souffle le vent du nord - Daniel Glattauer


"Quand souffle le vent du nord" est un roman de l'écrivain autrichien Daniel Glattauer, paru en avril aux éditions Grasset.
Parce qu'elle a fait une erreur en tapant l'adresse email du magazine dont elle voulait résilier l'abonnement, Emmi reçoit un message de Leo.
L'histoire aurait pu s'arrêter là si la jeune femme n'avait pas oublié de supprimer Leo de ses contacts, ce qui l'aurait empêchée de lui faire parvenir un second email visant cette fois à lui souhaiter "Joyeux Noël et bonne année de la part d'Emmi Rothner"comme à tout son répertoire.
De ce malentendu naîtra une relation virtuelle entre les deux protagonistes qui, malgré les aléas de leurs vies respectives, prendront le temps de se connaître par écrans interposés.
A quoi cette correspondance les mènera-t-elle?

Voici un roman épistolaire un peu particulier puisqu'il ne contient pas de lettres mais des emails échangés entre Leo et Emmi, deux personnages dont l'humour et la spontanéité tendent immédiatement à rendre attachants.
Je vous rassure tout de suite, il n'est pas question ici de smileys, de lol ou de "kikou sa va bien é twa?" Non, en fait la structure de ce roman aurait très bien pu être celle d'un roman épistolaire traditionnel, auquel cas il aurait suffi d'y intégrer des dates.
Enfin presque. Car nous sommes ici dans l'instantané. Nul besoin d'avoir à subir les caprices de la poste, de chercher une bouteille sur une plage ou de guetter l'arrivée d'un canasson.
Un clic sur "nouveau message" et la réaction du correspondant survient pour ainsi dire en temps réel. Présenté comme ça, ça a l'air plutôt facile...

Emmi et Leo vont rapidement entrer dans la vie de l'autre, non par la voie habituelle d'une rencontre de visu avec déballage de cv's et apparats sur mesure, mais par la petite porte qui mène tout à droit à leur intimité.

" Vous êtes comme une deuxième voix en moi, qui m'accompagne au quotidien. Vous avez fait de mon monologue intérieur un dialogue. Vous enrichissez ma vie spirituelle. Vous remettez en question, vous insistez, vous parodiez, vous vous opposez à moi. Je vous suis reconnaissant pour votre esprit, pour votre charme, pour votre vivacité, et même pour votre "mauvais goût"." p.119

Ils s'attacheront l'un à l'autre, ils souffriront de leur impatience à l'attente du prochain message, ils se bouderont, souffleront le chaud et le froid en repoussant sans cesse la terrible question de la rencontre.
Emmi et Leo sont deux êtres qui, pardonnez-moi l'expression, "tournent autour du pot", bien planqués derrière leurs écrans. Leurs échanges ont instauré une dépendance malgré l'absence de contact visuel et fait d'eux les prisonniers de ces mots dont ils sont tombés amoureux.

" Ecrire, c'est comme embrasser, mais sans les lèvres. Ecrire c'est embrasser avec l'esprit." p.136
Leur relation est à ce point sublimée qu'ils craignent que celle-ci souffre d'une rencontre réelle.
Parce que se voir impliquerait de repartir à zéro, en intégrant à leurs conversations une voix, un visage, des expressions et qu'il suffirait qu'une seule de ces composantes se révèle différente de leurs fantasmes pour que la désillusion participe de ce rendez-vous.

" Nous faisons route vers le désenchantement. Nous ne pouvons pas vivre ce que nous écrivons. " p.250

Mais malgré toute la tendresse que j'ai ressenti à l'aune de leurs échanges, ces deux-là m'ont aussi vraiment agacée à force d'hésitations et de discussions sur ce-qui-pourrait-être-mais-ne-sera-pas-à-moins-que.
Si ça ne tenait qu'à moi je les aurais traînés de force dans une pièce pour les obliger à se regarder et commencer à vivre ! Parce qu'après tout, quel est l'intérêt de trouver la personne idéale si celle-ci demeure inaccessible? (et là on me souffle en coulisses qu'un idéal est par essence inaccessible, adieu Keanu).

Une suite est déjà sortie en Allemagne. Bien sûr que je la lirai si elle sort en français. Car malgré son côté "trop beau que pour être vrai" (ne faites pas attention, c'est la vieille chouette qui parle) et l'agacement qu'ont suscité en moi les deux gugusses, j'ai dévoré ce roman d'une traite.
Je n'ai qu'un seul voeu à formuler pour cette suite mais je vais laisser the King parler pour moi.



D'autres avis : Mango - Lael - Lasardine - Sandrine - Bladelor - Stephie - Keisha - Cuné - Celsmoon - Fashion - Leiloona - Antigone - Clara - Gio - Aifelle

Découvrir le premier chapitre ici

Un grand MERCI à Aline Gurdiel et aux de m'avoir offert ce livre !

14 mars 2010

Cet homme-là, Eve de Castro


"Cet homme-là" est le nouveau roman de l'écrivaine française Eve de Castro, paru aux éditions Robert Laffont.
Au fil des chapitres, le lecteur découvre l'enfance puis le quotidien de Marie del Prato et de Romeo Ange. Elle est française et a reçu une éducation stricte. Elle a appris sur le tard que son père n'était pas son vrai père. Elle est un brillant écrivain. Lui est mauricien. Son père frappait et malmenait sa mère. Il n'a pas de diplôme et n'a d'autre ambition que celle de vivre au jour le jour.
Ces deux-là vont s'aimer en dépit de nettes différences d'éducation, de milieu, de culture. Mais, alors qu'ils semblaient avoir reconnu en l'autre le remède à ce qui leur manquait tant dans la vie, tous deux vont se déchirer jusqu'à s'empoisonner l'existence...

Le roman est divisé en deux parties. "Enfances" se présente comme une série de "morceaux choisis", souvenirs d'enfance répartis dans de courts chapitres consacrés en alternance à Marie et à Roméo.

" Pendant cette semaine écoulée, Roméo n'a pas vu Jésus à ses côtés, pas dans la joie, pas dans le découragement, pas dans l'inquiétude, et le vent du cyclone souffle à son oreille : Jésus, il fait comme ton père, il vit chez les autres.
Quand le vent souffle comme ça, la mer se met à rugir et Roméo devient sourd. Il ne veut pas écouter la parole du Seigneur, il ne veut pas enrichir son amour. Son amour, il le garde pour sa mère qui est démariée. En plus, une divinité faite homme, un père sans corps qui est son propre fils avec corps et en même temps un esprit saint pour l'éternité, c'est incompréhensible et Roméo n'arrive pas à croire ce qu'il ne comprend pas." p.58

J'ai beaucoup aimé cette partie qui déploie au fil des pages le trop rapide passage à l'âge mûr et son lot de souvenirs (et dans ce cas-ci de traumatismes) qui forgent la personnalité adulte.
Bien que je l'ai estimée nécessaire à la compréhension de la suite de l'histoire, j'ai toutefois trouvé cette partie un peu trop longue (la moitié du roman tout de même) et j'avoue m'être impatientée à l'idée de "vraiment entrer dans le roman".

En débutant la seconde partie intitulée "Spirales", j'avais une toute autre idée de ce qu'il en était réellement. Cette couverture rouge-vif m'avait laissée croire à une histoire de passion destructrice mais j'étais loin d'en soupçonner le tournant insidieux.
Marie a l'impression de tout faire pour que Roméo se sente à l'aise en tentant de gommer les différences qui les opposent. Lui de son côté a le sentiment de ne pas être assez bien pour elle mais au lieu de lui faire part de sa frustration, Roméo se conduit en véritable salaud.
Alors qu'il vit à ses crochets, il joue les ingrats. Au fil des jours, il s'immisce dans ses affaires et se permet de plus en plus de choses jusqu'à la casser dans son être.

" Roméo prétend "tenir à elle envers et contre tout", mais il ne supporte pas son éducation, ses rigidités, ses contradictions, ses incohérences. Ses contraintes logistiques, ses évasions mentales, sa santé capricieuse. Les mots et les élans qui scandent en elle des mesures dissonantes.
Son désir d'être prise en charge, d'être prise en mains, d'être prise tout court, et son obstination à porter la culotte.
Marie s'est lancée à corps et âme perdus dans l'aventure de cet amour. Elle y a entraîné ses trois enfants. Elle a laissé Pauline et Charles s'éprendre d'un père de substitution qu'elle pensait indéfectible. En l'imposant à Côme, elle a détérioré ses relations avec ce fils lié à elle par une confiance, une intimité, une complicité exceptionnelles.
Depuis qu'elle connaît Roméo, elle ne croit plus être une femme parfaite, elle a abandonné ses certitudes et la vitrine derrière laquelle elle se mettait en scène.
En échange, elle voudrait simplement être respectée et acceptée. Elle voudrait un compagnon qui ne hausse pas la voix. Qui se réjouisse de ce qu'elle offre au lieu de regretter, ce dont, en la choisissant, il se prive." p.253
L'auteur parle d'abord de "maltraitance émotionnelle" avant d'évoquer la perversion narcissique et son pendant, la dépendance affective.
Marie s'accroche à cet homme qui souffle le chaud et le froid en même temps et de son côté lui n'arrive pas à réellement la quitter. Tous deux ne parviennent pas à lâcher prise, à renoncer définitivement l'un à l'autre, chose qui est d'autant plus troublante pour le lecteur que, pris à témoin, il ne peut pas réellement comprendre ce qui les lie si ce n'est comme le dit l'auteure :

" Le principe du bouquin, d'après ce qu'il a compris, c'est de montrer que quand ils étaient mômes, ils se sont construits autour de vides, de manques, et que ce qui les a accrochés l'un à l'autre, c'est l'intuition qu'ensemble ils allaient combler ces manques-là, ces vides-là, et se guérir mutuellement de ce qu'ils n'avaient pas vécu ou mal vécu." p.306

Pour moi ce livre fut criant de vérité à bien des niveaux. J'ai été sensible à la prose de l'auteure, à sa façon si juste de décrire les ravages causés par un amour torturé et de coller au plus près aux angoisses de la femme passionnée (et délaissée).
J'ajouterais toutefois que l'appréciation de ce roman n'est pas garantie tant elle dépendra du vécu de chaque lecteur/trice.
Un roman que de mon côté je ne suis pas prête d'oublier...

D'autres avis : Lolo - Jostein - Sita - Valérie - Anneso - Gio - Lilith

Un grand MERCI à et aux de m'avoir offert ce livre !

10 janvier 2010

Neige - Maxence Fermine


"Neige" est le premier roman de l'écrivain français Maxence Fermine, paru en 1999.
L'auteur nous emmène dans le Japon du 19ème siècle, à la rencontre de Yuko Akita, un jeune homme de 17 ans qui décide, contre la volonté de son père prêtre, de préférer la poésie à l'armée ou à la religion.
Deux mots gouvernent alors le quotidien de Yuko : haikus (courts poèmes de 3 vers et de 17 syllabes) et neige.
Au printemps, alors que Yuko achève son 77ème haiku consacré à la neige, le poète officiel de la cour lui rend visite et découvre avec émerveillement les écrits de Yoko.
Seule ombre au tableau : ses poèmes manquent de couleur.
Yoko reste inflexible. Fermement décidé à faire lire à l'empereur 10 000 syllabes exclusivement dédiées à la neige, le jeune homme se donne 7 ans avant de franchir le seuil du palais impérial.
Le poète de la cour revient au printemps suivant et réussit à le convaincre de rendre visite à Soseki, celui qui fut son maître et sera celui de Yoko...
A son contact, Yoko prend conscience que ce vieillard aveugle a beaucoup plus de choses à lui apprendre qu'il ne le croyait et que lui aussi a un jour aimé une femme. Une funambule prénommée... Neige.

Un roman de circonstance vu les conditions climatiques actuelles... Moi qui d'ordinaire ai toujours aimé la neige et sa façon si singulière d'embellir les paysages même les plus sinistres, j'avoue avoir passé toute la semaine à pester contre cette même mélasse, cause de pieds paralysés, de robi-nez et de pètage de tronche à répétition (répétition signifiant bien entendu ici "plusieurs fois", je n'ai pas l'ambition de figurer dans le prochain "Holiday on ice" ni même dans le bêtisier de "Videogag" d'ailleurs...).
Bref. C'est donc confortablement assise contre le radiateur, loin de tout danger, que j'ai découvert avec plaisir ce court roman de Maxence Fermine.
Si vous n'aimez pas la neige ( je veux dire même au chaud chez vous), passez directement votre chemin car ce récit est bel et bien une ode à la poudreuse (évidemment, l'auteur s'abstient de mentionner les aspects décrits par ma catastrophique personne...).
Il est également question d'une belle histoire d'amour ou plutôt de deux histoires d'amour croisées mais je n'en dirai pas plus pour ne pas gâcher votre bon plaisir.
Mais plus que cela, "Neige"est également un petit conte philosophique qui invite le lecteur à prendre son temps, à se regarder vivre, à contempler la nature et ce qu'elle a à lui offrir, à réfléchir à l'art qui ne se trouve pas seulement dans les musées mais tout autour de lui ou mieux, en lui.
J'y ai trouvé un magnifique passage sur l'écriture :
" En vérité, le poète, le vrai poète, possède l'art du funambule. Ecrire, c'est avancer mot à mot sur un fil de beauté, le fil d'un poème, d'une oeuvre, d'une histoire couchée sur un papier de soie.
Ecrire, c'est avancer pas à pas, page après page, sur le chemin du livre.
Le plus difficile, ce n'est pas de s'élever du sol et de tenir en équilibre, aidé du balancier de sa plume, sur le fil du langage. Ce n'est pas non plus d'aller tout droit, en une ligne continue parfois entrecoupée de vertiges aussi furtifs que la chute d'une virgule, ou que l'obstacle d'un point.
Non, le plus difficile, pour le poète, c'est de rester continuellement sur ce fil qu'est l'écriture, de vivre chaque heure de sa vie à hauteur du rêve, de ne jamais redescendre, ne serait-ce qu'un instant, de la corde de son imaginaire.
En vérité, le plus difficile, c'est de devenir un funambule du verbe." p.80

A l'image des haikus dont il est question dans tout le roman, l'auteur nous offre ici un court roman aux phrases concises et aux chapitres espacés, une tentative de saisir cette neige si éphémère et l'occasion de laisser au lecteur le temps de la réflexion tandis que la magie opère.
J'ai retrouvé dans "Neige" cette même poésie qui m'avait tant plue dans "Soie" d'Alessandro Baricco.
Si vous n'avez encore lu ni l'un ni l'autre, n'attendez plus! Voilà deux lectures assurément magnifiques!


Un autre avis : Gio

30 décembre 2009

La maison aux souvenirs - Nora Roberts


"La maison aux souvenirs" est l'un des TRES nombreux romans de la célèbre romancière américaine Nora Roberts dont l'oeuvre se partage entre romans d'amour et thrillers psychologiques.
L'histoire nous emmène en Virginie à la rencontre de Cilla McGowan, une restauratrice de maisons anciennes qui vient de faire l'acquisition de Little Farm, la propriété de sa défunte grand-mère qu'elle n'a jamais connue.
Alors que Cilla est très enthousiaste à l'idée des travaux et de son futur aménagement, elle trouve une boîte contenant 42 lettres adressées à sa grand-mère.
Toutes émanent du même homme, un homme marié de la région qui rompit avec sa grand-mère 10 jours avant qu'elle se suicide.
Certains habitants du village voient d'un mauvais oeil l'arrivée de Cilla, son ex-mari venu lui rendre visite se fait agresser, sa voiture est taguée, sa nouvelle salle de bain est saccagée et puis il y a cet écrivain Frank Sawyer, son voisin qui l'espionne et semble tellement déterminé à la conquérir...

Je me suis proposée de lire ce roman car j'étais curieuse de savoir pourquoi cette romancière remportait tant de succès aux USA et dans le reste du monde (400 millions de lecteurs tout de même...).
Et puis je dois bien avouer qu'en tant qu'adepte de romans épistolaires, la présence de mystérieuses lettres découvertes dans un vieux grenier par l'héroïne a su piquer ma curiosité.
J'ai donc commencé cette lecture avec enthousiasme, brûlant de connaître les ressorts de l'intrigue.
Je découvrais Cilla, ses multiples travaux, son voisin Frank et les liens qui se tissent entre eux.
De temps en temps, un rêve de Cilla était évoqué : elle y communiquait avec sa grand-mère sur des sujets...assez bateau.
Puis intervient un premier élément qui me fait dire que l'intrigue débute. Frank pense avoir aperçu quelqu'un rôder près de la grange.
Quelques jours plus tard, l'ex de Cilla se fait agresser et quelqu'un détruit le fruit de ses travaux.
Frank et Cilla se posent quelques questions mais rien qui fasse progresser l'intrigue et toujours aucune indication sur ces fameuses lettres! (d'ailleurs sur les 42 annoncées, seulement quelques-unes seront dévoilées).
L'impatience commence à m'envahir, je viens de dépasser la moitié du roman et j'hésite à l' abandonner ou à lui accorder une ultime chance de me surprendre.
Il faut dire que parallèlement à l'intrigue (ou plutôt à l'absence d'intrigue), les personnages n'ont pas vraiment réussi à éveiller mon intérêt.
L'auteure n'en a dessiné que de grands contours ce qui à mon goût les rend plutôt inconsistants. Les dialogues entre eux sont plats et dénués d'intérêt pour la progression de l'histoire.
Nous sommes en présence d'un homme et d'une femme qui se plaisent et s'adonnent au jeu du chat et de la souris, ambiance Harlequin garantie...(d'ailleurs ce n'est sans doute pas pour rien que bon nombre de romans de l'auteure sont parus dans cette collection).
" Casser des murs était aussi thérapeutique que le sexe, se disait Cilla en assénant des coups de masse dans le plâtre.
Et, comme sa vie sexuelle était actuellement au point mort, elle s'en donnait à coeur joie.
Bien sûr, Ford ne demandait qu'à combler ses manques, sa bouche veloutée le lui avait fait clairement comprendre.
Mais pour l'instant elle était dans une période moratoire, au seuil d'un nouveau monde, d'une nouvelle vie, où elle commençait tout juste à se retrouver, à apprendre à s'aimer avant d'aimer les autres." p.82

J'ai fini par terminer ce roman, bien que ma dernière lueur d'enthousiasme se soit éteinte à la lecture de "L'amour c'est de la kryptonite verte"...
Une happy-end et une intrigue des plus attendues :/

Un extrait qui résume à lui seul mon impression de lecture :
" J'ai lu un paquet de story-boards. Si vous voulez mon avis, votre Cass n'a rien d'original.
Avec un personnage pareil, vous vous embarquez dans une histoire bateau." p.32

Inutile d'ajouter que j'ai vraiment été déçue par ce roman. J'aurais préféré une véritable intrigue à un guide de type "Comment savoir bricoler tout en flirtant"...
Quant à la couverture, je ne sais toujours pas pourquoi un bonhomme de neige y est représenté...

D'autres avis : Soukee - Manu - Géraldine - Stephie - Melcouettes - Myarosa - Lisalor - Pikachu - Hérisson


Un grand MERCI à et aux Editions de m'avoir offert ce livre!

Pourquoi les hommes veulent du sexe et les femmes de l'amour - Allan & Barbara Pease


"Pourquoi les hommes veulent du sexe et les femmes de l'amour" est un guide pratique écrit par Allan&Barbara Pease, un couple d'américains déjà auteurs des ouvrages :
- " Pourquoi les hommes n'écoutent jamais rien et pourquoi les femmes ne savent pas lire les cartes routières"
- "Pourquoi les hommes mentent et les femmes pleurent"
- "Pourquoi les hommes se grattent l'oreille et les femmes tournent leur alliance"
Fruit de 6 années de recherches mêlées aux expériences personnelles des auteurs, cet ouvrage propose de décortiquer les notions de sexe et d'amour vues par leurs deux protagonistes : l'homme et la femme.
Naviguant entre résultats scientifiques, études sociologiques, histoire, citations et blagues, ce petit guide s'adresse aussi bien aux célibataires qu'aux couples.

Je dois avouer que je suis toujours sceptique lorsque j'ouvre un livre qui se propose de "théoriser" (j'avais écrit "terroriser", curieux lapsus...) l'amour.
Quoi de plus difficile selon moi que de pouvoir mettre des mots uniques sur des sensations différant selon chaque individu.
Peut-on réellement tirer des généralités sur l'amour en fonction des sexes? Sommes-nous, comme le disaient déjà les auteurs de "Les hommes viennent de Mars et les femmes de Vénus", si différents au point de ne pas habiter la même planète?
C'est à ces questions que tentent de répondre Allan et Barbara Pease.
Le premier chapitre nous emmène explorer le rôle du cerveau humain dans la formation du désir et de l'attachement.
Nous apprenons entre autres choses chimiques que la passion amoureuse active les mêmes zones cérébrales que l'addiction à la cocaïne (ce qui donne tout son sens à l'expression "être accro"...) et que les pulsions suicidaires sont plus présentes chez les hommes mariés (oh femmes cruelles que nous sommes!).
Le second chapitre analyse l'évolution de la cellule couple depuis les années 60 et les changements majeurs apportés par le 21ème siècle.

" Le nouveau mâle parfait du 21ème siècle devrait être un guerrier sur son lieu de travail, un métrosexuel accompli en matière de vêtements, de cuisine et de déco, un étalon au lit, un athlète aux abdos impeccables dans la salle de gym, un père parfait, un ami qui adore écouter les femmes parler de leurs problèmes et un type sensible qui pleure quand il regarde Roméo et Juliette ou Titanic. " p.87

Allez, dans ma grande magnanimité, je veux bien décocher la case " larmes à Léo".

Le chapitre 3 s'intitule "Ce que veulent vraiment les femmes". Aaaaaaah!
Ce que nous voulons? Un homme qui puisse subvenir aux besoins de sa famille.
Les 5 qualités essentielles dont un homme doit être investi? L'amour (oui oui nous avons besoin de savoir que nous sommes aimées), la fidélité (hé oui), la gentillesse, l'engagement (ah le mot qui coince, Gollum power!), l'éducation et l'intelligence.
Apparemment, l'humour vient après :/
J'ai bien aimé le dernier point de ce chapitre : " Les 10 choses qu'une femme ne dira jamais" (non les femmes ne trouvent décidément pas sexy les fesses poilues!).
Le chapitre 4 soulève la même question mais du côté masculin.

"Les hommes ne connaissent que deux émotions : la faim et le désir sexuel. S'il a faim, faîtes-lui donc un sandwich." p.132
4 choses à savoir mesdames : sexe, services (c'est là que le kit de la ménagère intervient), première place, lâcher-prise (les hommes aiment qu'on les laisse tranquilles le plus possible).
Les chapitres suivants sont consacrés aux "coups d'un soir", au mensonge, à l'adultère, à la quête du partenaire idéal (suivi d'un questionnaire), à la démystification des grands clichés collant à la peau des hommes et des femmes.
Au fait, vous saviez que le sexe est un sédatif 10 fois plus efficace que le valium?
Les filles, nous sommes grillées...Il va falloir trouver autre chose que le mal de tête^^

Je suis loin d'être une adepte de ce genre d'ouvrage mais j'ai trouvé celui-ci intéressant, ludique tout en étant instructif.
A défaut de proposer des solutions toutes faites, il apporte des pistes de réflexion en s'appuyant davantage sur les recherches scientifiques que sur les témoignages (chose plutôt rare dans ce genre de guides), le tout pimenté de dessins et de citations humoristiques.
A noter que chaque chapitre s'achève par un résumé et un encadré reprenant les grands points du chapitre.
Bref, un guide sympathique à lire seul(e) ou à deux!

D'autres avis : Homelaet - Mina

Un grand MERCI à et à de m'avoir offert ce livre!


livres, critiques citations et bibliothèques en ligne sur Babelio.com

27 novembre 2009

Les Amants Papillons - Benjamin Lacombe


"Les Amants Papillons" est un album écrit et illustré par Benjamin Lacombe en 2007.
Ce petit conte nous emmène au Japon, à la rencontre de Naoko, une jeune fille de 14 ans forcée par son père à quitter son petit village pour rejoindre la grande ville de Kyoto.
Mais Naoko nourrit une autre ambition que celle de devenir une femme du monde : elle souhaite étudier la littérature.
C'est grâce à la complicité de sa servante Suzuki que la jeune fille réussira à intégrer une école pour garçons où elle fera une rencontre qui pourrait bien lui changer la vie.

En évoquant la dureté des traditions familiales à l'égard des jeunes filles dans le Japon médiéval, l'histoire de Naoko n'est pas sans rappeler celle de Chiyo, la "Geisha" d'Arthur Golden. On retrouve également dans ce conte le thème de l'amour au delà de la mort déjà présent dans "Roméo et Juliette" ou "Tristan et Iseult".
Une histoire plutôt triste, vous l'aurez compris, mais dont on ressort émerveillé tant la poésie est omniprésente dans la narration comme dans les dessins.



Un album magnifique que je ne peux que conseiller! Je parlerai bientôt d'un autre album de Benjamin Lacombe, "La mélodie des tuyaux", sorti cette année.

Extrait :

" Naoko sait qu'elle ne reverra pas sa maison avant bien longtemps.
L'éducation d'une jeune fille dure au moins cinq années. C'est le temps nécessaire pour connaître l'art de servir le thé, de jouer du luth ou de faire danser les éventails. Et c'est surtout le temps qu'il faut pour savoir se tenir! Car une jeune femme du monde ne doit parler, se lever, s'asseoir, sourire, presque respirer qu'au moment opportun." p.5

D'autres avis : Emmyne - Esmeraldae

Le site de l'auteur
Le blog de l'auteur

9 novembre 2009

Le coupeur de roseaux - Junichiro Tanizaki


"Le coupeur de roseaux" est un court roman inspiré du conte folklorique japonais "Le coupeur de bambou".
Le récit débute tel une longue promenade au terme de laquelle le narrateur rencontre un coupeur de roseaux dont il accueille avec enthousiasme le témoignage (et les verres de saké).
L'homme lui confie l'histoire de son père, un homme bon avec lequel il avait l'habitude de se promener tous les ans à l'occasion de la fête de la Lune, amoureux de la belle et mystérieuse O-Yû.
Qu'avait-elle de si spécial cette femme pour que, des années plus tard, le fils de cet homme continue encore à lui rendre visite en secret?

J'avais lu beaucoup de bien sur Tanizaki dans un billet de LiliGalipette consacré à son roman "La clef/La confession impudique".
N'ayant pas trouvé ce titre au moment voulu, je m'étais "rabattue" sur "Le coupeur de roseaux".
Je sors un peu mitigée de cette lecture.
Un début difficile tant les 40 premières pages me paraissaient peu accessibles aux lecteurs occidentaux, de longues descriptions façon "Guide du routard" entremêlées de passages poétiques ont failli me faire abandonner ce livre ( ce que j'aurais sans doute fait si le roman n'avait pas été aussi court).
La seconde partie du livre était donc selon moi bien plus intéressante puisqu'elle nous dévoile l'histoire de ce fameux coupeur de roseaux que rencontre le narrateur.
Une histoire de tradition, de trio amoureux mais surtout de sacrifice! Un homme aime une jeune veuve mais, apprenant qu'il ne peut l'épouser, se rabat sur sa plus jeune soeur, O-Shizu.

" Pour le dire en un mot, la personne d'O-Yû respirait le genre d'atmosphère que l'on trouve dans l'aspect des anciennes poupées de Cour, un mélange d'éclat rayonnant et de grâce classique, évoquant les figures presque inaccessibles de quelques grandes dames du Palais.
Tel était l'air qui imprégnait tous les traits du visage d'O-Yû. " p.71

Une cadette décidément bien conciliante puisqu'elle consent à tous les sacrifices nécessaires au bonheur de cette soeur adulée de tous (y compris à lui téter le sein lorsque celle-ci a une montée de lait?!?)

" Puisque que dans ce monde un être fait pour être heureux comme ma soeur doit voir tous ses voeux contrariés, je voudrais, insignifiante comme je suis, employer tous mes efforts pour lui donner ne serait-ce qu'un peu de bonheur." p.89

Je garderai donc comme souvenir de ce roman un début très lent et pour ma part très ennuyeux ainsi qu'une histoire un brin agaçante (le sacrifice a ses limites quand même!).
Heureusement, ce court récit se voit sauvé par un style irréprochable : j'y ai trouvé beaucoup de poésie, des phrases très fluides malgré leur longueur et des descriptions assez approfondies des personnages.
Je crois que ce roman aurait pu être qualifié de "nouvelle" si il ne débutait pas par cette (trop) longue introduction lyrique.

Ce roman était une lecture commune avec Choco et dont le billet était censé paraître hier (une lecture difficile au démarrage et un week-end festif ont eu raison de ma ponctualité, sorry Miss^^)




D'autres avis : Choco - Gio





Le récapitulatif du challenge est accessible ici ou dans la colonne de droite sous le logo du challenge.

31 octobre 2009

Jane Eyre - Charlotte Brontë


"Jane Eyre" est le nom du personnage central de cette histoire qui nous emmène en Angleterre (et non en Irlande comme le laisse faussement croire le nom de l'héroïne) à l'époque victorienne.
Jane revient sur ses années de jeunesse, sur cette veuve insensible qui fut sa tante et sa tutrice, sur son adolescence passée entre les murs de l'orphelinat Lowood ainsi que sur cet homme, Mr Rochester, dont la rencontre la marquera à tout jamais.

"Jane Eyre" commence comme une histoire de Cendrillon.
A la mort de ses parents, Jane se voit confiée à son oncle mais celui-ci décède rapidement et la petite fille se voit dépendante du bon vouloir de sa tante et de ses enfants.
De ses années passées au château de Gateshead Jane se souvient de son cousin John Reed qui la martyrisait et de ses soeurs indifférentes à sa condition mais surtout de cette tante qui l'héberge à contre-coeur, prisonnière d'une promesse faite à son défunt mari et incapable d'aimer cette petite fille qu'elle choisit d'envoyer à l'orphelinat Lowood afin de ne plus l'avoir à portée de vue.

" Toutes les violentes tyrannies de John Reed, toute la hautaine indifférence de ses soeurs, toute l'aversion de sa mère, toute la partialité des domestiques remontèrent à la surface de mon esprit agité comme un dépôt noirâtre dans un puits troublé. Pourquoi devais-je toujours souffrir, toujours être rabrouée, toujours accusée, condamnée sans cesse? Pourquoi ne pouvais-je jamais plaire? Pourquoi était-ce en vain que j'essayais de gagner les faveurs de quiconque? " p.37

La lecture des 4 premiers chapitres suscite chez le lecteur contemporain un profond sentiment d'injustice oscillant entre pitié et indignation vis-à-vis de cette enfant persécutée à tort comme il est souvent de mise dans les contes (la scène de la "chambre rouge" est à cet effet des plus révoltantes).
Les chapitres suivants évoquent les débuts de Jane à Lowood et dépeignent la précarité de l'établissement, l'alimentation minimale, la discipline exacerbée sous le couvert de la religion avec tout son lot d'hypocrisie et d'injustice et dont Mr Brocklehurst, gérant de l'orphelinat, se veut le plus fier représentant.
Heureusement Jane trouve le réconfort en la personne de Melle Temple, directrice de l'orphelinat, ainsi qu'auprès d'Helen Burns qui restera longtemps sa seule amie.
Bien que Jane se montre d'une nature docile, la jeune femme ne cache toutefois pas ses positions.

" Mais j'ai en moi une conviction, Helen : il faut que je déteste ceux qui, quoique je fasse pour leur plaire, persistent à me détester; il faut que je résiste à ceux qui me punissent injustement.
C'est pour moi aussi naturel que d'aimer ceux qui me montrent de l'affection, ou de me soumettre au châtiment quand je le trouve mérité. " p.101

Le début du chapitre 10 nous informe que huit années se sont écoulées depuis l'arrivée de Jane à Lowood, la jeune femme semble s'être accommodée de la vie monotone à l'orphelinat où elle exerce le métier de professeur.

" Je n'avais eu aucune communication épistolaire ou verbale avec le monde extérieur. Les règles scolaires, les tâches scolaires, les habitudes et les idées scolaires, ainsi que les voix, les visages, les formules, les costumes, les préférences et les antipathies scolaires : voilà ce que je connaissais de l'existence." p.143

Du moins est-ce le cas en apparence car la jeune femme souhaite en réalité voir du pays, sortir des murs de Lowood pour se mettre au service d'une autre maison.
Elle réussit à obtenir un poste de gouvernante à Millcote au manoir de Thornfield où elle est chargée de l'éducation d'Adèle Varens, pupille du maître des lieux, Mr Rochester.
Jane Eyre découvre un homme mystérieux souvent parti en voyage, d'humeur changeante et peu habile aux formules de politesse qu'il qualifie de "vieilles dames simples d'esprit".
En dépit de sa rudesse, Jane se sent irrémédiablement attirée par cet homme.
Une complicité naît au fil des jours entre la gouvernante de plus en plus jalouse et son maître qui finit par lui déclarer son amour et la demander en mariage ( scène où il la fait d'ailleurs bien tourner en bourrique!).

" Avec les femmes qui ne me plaisent que par leur visage, je suis le diable incarné quand je m'aperçois qu'elles n'ont ni âme ni coeur, quand elles me découvrent une perspective de platitude, de banalité ou même de sottise, de grossièreté et de mauvais caractère; mais envers l'oeil clair et la langue éloquente, envers l'âme de feu et le caractère qui plie mais ne rompt pas, le caractère à la fois souple et ferme, docile et cohérent, je suis à tout jamais tendre et fidèle.
- Avez-vous jamais rencontré un tel caractère, Monsieur? Avez-vous jamais aimé un tel être?
- Je l'aime en ce moment. " p. 406 (suivi du sourire niais de la lectrice)

Malheureusement pour Jane, Mr Rochester semble avoir oublié un léger détail, il est déjà marié et sa femme est bien vivante, enfermée par ses soins au plus haut étage du manoir.

" Je contemplais mes désirs chéris, hier si florissants et lumineux; ils étaient étendus, cadavres roides, glacés, livides, à qui rien ne pourrait jamais rendre vie. Je contemplais mon amour : ce sentiment qui appartenait à mon maître et qu'il avait créé; il frissonnait dans mon coeur, comme un enfant malade dans un berceau trop froid : la souffrance et l'angoisse s'étaient emparées de lui; il ne pouvait plus se réfugier dans les bras de Mr Rochester et se réchauffer contre sa poitrine. " p.459

Accablée par le chagrin, Jane quitte précipitamment le manoir et est retrouvée dans un état catatonique par les demoiselles Rivers et leur frère Saint-John (dont elle apprendra plus tard qu'ils sont de la même famille) qui lui offrent un poste d'institutrice au village.

" Je ne dois pas oublier que ces petites paysannes mal fagotées valent autant, par la chair et le sang, que les rejetons de la plus noble généalogie, et que les germes naturels de l'excellence, du raffinement, de l'intelligence, des bons sentiments, ont autant de chance d'exister dans leur coeur que dans celui des filles les mieux nées." p.553

Suite à la mort de sa tante, Jane apprend qu'elle hérite d'une somme importante léguée par son oncle. Son cousin lui propose le mariage mais elle refuse, trop curieuse de savoir ce qu'est devenu son seul et unique amour Mr Rochester...
Qu'adviendra-t-il de ces deux héros? Réponse dans le livre :)

"Jane Eyre" est le portrait d'une femme de condition modeste mais également le récit d'une époque dont on aurait peine à regretter les moeurs tant celles-ci semblaient rigides et peu enclines à envisager la liberté des femmes.
Charlotte Brontë s'adresse constamment au lecteur dans un récit écrit à la première personne du singulier qui témoigne de la volonté de l'auteure de s'affirmer en tant que femme et qui ne se cache pas de revendiquer l'égalité entre les deux sexes.

" Les femmes sont censées être très paisibles en général, mais les femmes ont tout autant de sensibilité que les hommes; il leur faut des occasions d'exercer leurs facultés et un champ d'action tout comme à leurs frères; elles souffrent de contraintes trop rigides, d'une stagnation trop complète, exactement comme en souffriraient des hommes; et c'est par étroitesse d'esprit que leurs compagnons plus privilégiés décrètent qu'elles devraient se borner à faire des entremets et à tricoter des chaussettes, à jouer du piano ou à broder des sacs.
Il est sot de les condamner ou de se moquer d'elles quand elles cherchent à faire ou à apprendre plus de choses que la coutume n'a déclarées nécessaires aux personnes de leur sexe." p.180

J'ai été séduite par le personnage de Jane Eyre qui, bien qu'évoluant dans un milieu austère et hypocrite, parvient à préserver son coeur pur et à trouver la bonté quand celle-ci se présente à elle.
Quant à l'écriture, elle présente cet aspect suranné qui plonge le lecteur hors du temps et donne tout son charme au récit.
Un classique à lire absolument.

Ayant lu ce roman en VF, j'ai toutefois découvert les épisodes réalisés par la BBC en VO.
Bien que l'esprit du roman s'y retrouve tout à fait, j'ai tout de même deux remarques à faire concernant cette adaptation.
L'enfance de Jane Eyre a, selon moi, été brassée trop rapidement. Je sais bien qu'une série ou un film ne peut jamais fournir autant de détails qu'un roman mais j'ai trouvé que le début de l'histoire présenté sous forme de flashbacks avait été évoqué trop brièvement.
J'ai constaté que plusieurs éléments du livre avaient été amplifiés dans le but, je suppose, d'ajouter de la tension dramatique à l'histoire.
Je pense notamment aux retrouvailles de Jane et Mr Brocklehurst lors desquelles le directeur annonce publiquement la prétendue tendance au mensonge de Jane et la fait rester debout sur un tabouret durant 30 minutes dans le livre et plusieurs heures dans la série.
J'aurais d'autres exemples à donner mais je ne veux pas gâcher la découverte de la série qui, comme je le disais, reflète à merveille l'esprit du roman.

"Jane Eyre" était une lecture commune à laquelle j'ai eu la joie de participer en même temps que Mango, Marie, Emilie et Abeille.
"Jane Eyre" est également le second roman lu dans le cadre du Matilda's contest et le premier pour le Challenge English classics de Karine:) et le Challenge J'aime les classiques de Marie-L.
Vous voyez que les challenges ne sont pas difficiles à accomplir ^^