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25 juin 2012

Le Temps du déluge - Margaret Atwood


Publié aux USA en 2009 et paru en français le 8 mars dernier, "Le Temps du déluge" est un roman de l'écrivaine canadienne Margaret Atwood, notamment auteure de "La servante écarlate", "Le dernier homme" ou encore "Captive".

En l'an 25, la Terre a vu sa population décimée par un virus foudroyant surnommé le Déluge des airs. Seules deux femmes, Toby et Ren, semblent y avoir survécu.
Barricadée dans l'immeuble dont la toiture abritait autrefois le Jardin d'Edenfalaise, Toby se rappelle la perte de son existence officielle et la fuite pour échapper à la fureur de Blanco et rejoindre les Jardiniers de Dieu.
Extrémistes verts chapeautés par Adam 1er, les membres de cette communauté luttaient activement pour la restauration de l'équilibre de la Terre, la fin du gaspillage des ressources et la protection de toutes les créatures de Dieu.
Il fut un temps où Ren vivait elle aussi parmi les Jardiniers, avant que sa mère ne décide de retourner à Sentégénic.
Enfermée à Zécailles où elle travaillait comme prostituée de luxe, elle se demande à quoi ressemble à présent le Monde Exfernal... Y a-t-il d'autres rescapés ?

Ma lecture du "Dernier homme" m'avait laissée dans l'ignorance de ce qu'étaient au juste les Jardiniers de Dieu.
Ma curiosité fut cette fois satisfaite car il est ici principalement question de cette communauté.
Sous l'égide d'Adam 1er relégué par plusieurs Adam et Eve, les Jardiniers de Dieu cultivent une aversion pour tout ce qui déroge au respect de la nature et des animaux.
Toute utilisation de protéines animales sous quelque forme que ce soit est jugée sacrilège et contraire aux voeux végans.
Pas question pour les femmes de se couper les cheveux. L'hygiène se réduit à une douche et un changement de vêtement par semaine afin de ne pas gaspiller l'eau.
Il est formellement interdit de jurer et dans le souci de ménager les arbres, défense de laisser de quelconques traces écrites.
Chaque jour de l'année donne lieu à une célébration ponctuée d'un discours d'Adam 1er et d'un chant issu des Cantiques dont le contenu a principalement trait aux ennemis, à l'arrivée imminente de l'Apocalypse, à la mort et évidemment à Dieu.
Je dois bien reconnaître que cet aspect-là, beaucoup plus accentué que dans "La servante écarlate", a quelque peu plombé ma lecture. Il faut dire que j'ai depuis toujours un problème avec tout ce qui touche au religieux et au mystique.
Là pour le coup, j'étais plus que servie et j'avoue avoir traversé certains passages en diagonale...

" A en croire Adam Premier, la Chute de l'Homme était multidimensionnelle. Les primates ancestraux avaient commencé par tomber des arbres; puis ils avaient chu du statut de végétariens à celui de carnivores. Et ensuite de l'instinct à la raison, et de là à la technologie; des signaux élémentaires à la grammaire complexe, et de là à l'humanité; de l'absence de feu à l'utilisation de celui-ci, et de là à l'usage des armes; et du rut saisonnier à une sexualité débridée.
Puis ils avaient renoncé à vivre dans la joie de l'instant pour s'abîmer dans la contemplation angoissée du passé enfui et de l'avenir lointain." p.198

C'est là mon seul bémol car pour le reste, j'ai à nouveau pris plaisir à m'immerger dans cet univers mêlant fiction et considérations économiques, politiques, sociologiques et religieuses ancrées dans notre réalité.
Encore une fois, Margaret Atwood a pris soin de caractériser ses personnages par le prisme de leur vie intérieure, de manière à pouvoir examiner toutes les facettes de ce sentiment de solitude qui les tenaille dans l'enfermement comme dans leurs relations aux autres.
J'ai aimé voir Toby et Ren se construire par rapport à un passé commun difficile, leur débrouillardise et leur force face à la rudesse des hommes, leur intelligence instinctive qui les tenait éloignées d'un endoctrinement total.
J'ai également retrouvé Jimmy/Snowman, personnage central du "Dernier homme" auquel la fin ouverte réservait un sort incertain.
Véritables témoins de leur temps, Toby, Ren, Snowman ont du mal à trouver leur place à Sentégénic, siège de l'opulence malsaine et du bonheur factice, comme dans cette vie monacale faite de privations et instiguée par les Jardiniers de Dieu.
Dans un milieu comme dans l'autre, le fanatisme règne en maître, les instincts sont réprimés alors qu'à l'extérieur des murs, au sein des plèbezones occupées par les déserteurs, les prostituées, les trafiquants, règne l'anarchie la plus totale.
A croire que les Hommes se veulent tout simplement incapables de modération.
Toby, Ren et Snowman cotoient ces différents milieux sans toutefois y adhérer pleinement, un retrait qui confère à leur vision du monde une certaine neutralité et permet par conséquent au lecteur de juger par lui-même.

"Le dernier homme" et "Le Temps du Déluge" peuvent se lire indépendamment.
Toutefois les deux romans, prenant place à la même époque, se complètent à merveille et participent à la construction d'un univers fictionnel mais pourtant si troublant (car pas si éloigné du nôtre) qui vaut vraiment la peine d'être découvert à travers une vue d'ensemble.
Je pense que vous apprécierez d'autant plus ces deux romans si vous n'espacez pas trop leur lecture.

" En vérité, la plupart des gens ne s'intéressent pas aux autres Espèces, du moins quand les temps sont durs. Ce dont ils se soucient avant tout, c'est de ne pas mourir de faim, ce qui est bien naturel : leur vie en dépend, après tout. Mais de quoi se soucie Dieu ? Notre évolution nous a conduits à croire en des dieux, ce qui nous confère sans doute un avantage évolutionnaire.
Une vision trop matérialiste des choses - celle qui veut que nous soyons le résultat d'une expérience conduite par une protéine animale, par exemple - apparaît comme trop désespérante à la majorité des gens et les conduit au nihilisme.
Conclusion : nous devons encourager la populace à aller dans un sens favorable à la biosphère en lui faisant comprendre que Dieu nous a confié la Terre et qu'Il compte sur nous pour l'entretenir.
- En introduisant Dieu dans l'histoire, tu introduis aussi un châtiment, avait fait remarquer Toby.
- En effet, avait admis Adam Premier. Mais je n'ai pas besoin de te dire que, même sans Lui, il y a quand même un châtiment.
Sauf que les gens sont moins susceptibles d'y croire. S'il doit y avoir châtiment, ils préfèrent qu'il y ait un bourreau. Les catastrophes arbitraires, ça ne leur plaît pas." p.249

L'avis de Keisha


MERCI aux de m'avoir offert ce livre !

3 juin 2012

Le dernier homme - Margaret Atwood


Paru en 2003 aux USA et traduit en français en 2005, "Le dernier homme" est le 11ème roman de la romancière canadienne Margaret Atwood, notamment auteure du génialissime "La Servante écarlate", de "La Femme comestible" ou plus récemment de "Le Temps du déluge".

Suite à la propagation d'un virus foudroyant à l'échelle planétaire, il semblerait bien que Snowman soit le dernier specimen d'une espèce en voie d'extinction.
Mais alors qui sont donc les Crakers, ces êtres vierges de toute histoire et dénués de vices ? D'où proviennent les porcons, les louchiens, les rasconses et autres créatures hostiles arpentant comme lui cette Terre dévastée à la recherche de nourriture ?
Snowman sait qu'il est nécessaire à sa survie de retourner vers les plèbezones et traverser les Compounds si il veut atteindre Sentégénic, cette forteresse qui a vu naître la folie d'un homme et causé la perte de millions d'autres.
Alors qu'il prépare son expédition, Snowman ressasse ses souvenirs. Une mère scientifique disparue du jour au lendemain - ce qui lui valut année après année d'être interrogé par la brigade des CorpseCorps -. Oryx, apparition puis femme aimée qui le hantera durant des années et le poursuit encore dans ses rêveries.
Crake, son meilleur ami, jeune homme secret, fervent adepte des manipulations génétiques au point de se consacrer entièrement à ce projet visionnaire qui a conduit Jimmy, l'homme naïf que Snowman était autrefois, à ce no man's land...

J'ai reçu il y a peu "Le Temps du Déluge" et lorsque je me suis aperçue que ce roman partageait le même contexte et se déroulait à une époque identique à celle du "dernier homme", j'ai donc choisi de commencer par ce dernier.
Comme pour "La Servante écarlate", "Le dernier homme" est un roman difficile à résumer tant il apparaît que l'auteure ne se contente pas de nous offrir une histoire mais de nous déployer tout un univers qui, tout en se voulant fictionnel, présente d'étranges résonances avec notre réalité.
Tout l'art de Margaret Atwood réside sans doute dans sa façon de se saisir et d'extrapoler autour de préoccupations actuelles (questions écologiques et environnementales, avancées de la recherche scientifique, omnipotence politique, violence accrue, insécurité) pour spéculer de terribles dérives qui nous rappellent que l'homme est décidément un loup pour l'homme et qu'à force de repousser sans cesse les limites de l'éthique, ce Créateur pourrait bien précipiter tous ses semblables dans la fosse commune.

" La Nature est aux zoos ce que Dieu est aux églises." p.262
" Le monde représente aujourd'hui un vaste champ d'expériences incontrôlées (...) et patauge à fond dans les conséquences imprévues." p.291

Fascinant, dérangeant, alarmiste certainement quand il s'agit d'évoquer la disparition de la couche d'ozone et des ressources naturelles, la régénération cellulaire ( le lifting c'est le Moyen-Age) et cérébrale, de repousser à l'extrême les limites du clonage pour rendre les dons d'organes accessibles à tous ou encore de perdre le contrôle d'un virus galopant soit-disant sorti de nulle part et face auquel l'Ebola passerait pour un rhume.

" Quoi qu'il en soit, il y a recherche et recherche. Qu'est-ce que tu fabriques...cette histoire de cerveau de porc. Tu interfères avec les composantes fondamentales de la vie. C'est immoral. C'est...sacrilège."
Bang, sur la table. Pas la main de son père. La bouteille ?
" Je n'en crois pas mes oreilles ! Qui as-tu donc écouté ? Tu es cultivée, toi-même tu as effectué ce genre de manipulations ! Ce ne sont que des protéines, tu le sais très bien ! Il n'y a rien de sacré en matière de cellules et de tissus, ce ne sont que...
- Je connais la théorie. " p.74

Durant toute ma lecture, je me suis demandée si Jimmy/Snowman mesurait réellement tout ce qui se tramait autour de lui, si il parvenait à saisir les enjeux derrière les faux-semblants et les disputes de ses parents scientifiques, à recouper ces informations ayant échappé aux filtres des Corpsecorps, à déceler les véritables intentions de Crake.
Toute sa vie, il aura grandi dans des structures fermées au monde extérieur, à ces plèbezones, sièges de la dépravation sous tous ses formes échappant à toute autorité et donc présentées comme dangereuses.
Aurait-il pu se douter du fléau à venir ? Etait-il impliqué, manipulé malgré lui ?

Bien sûr, on retrouve dans ce roman les composantes de "1984", de "Mad Max" ou encore de "La Servante écarlate". Epoque et lieux indéterminés, castes auto-centrées gérées par une élite et ses forces de l'ordre prétendant oeuvrer au plus grand bien, abolition des pulsions, filtrage des informations et du courrier, population principalement constituée de moutons à l'exception d'une minorité de détracteurs et au final, un être seul avec ses souvenirs et sa conscience, livré à lui-même et obligé de se débrouiller (avec tout l'individualisme que cela comporte) si il veut survivre.

" Accroche-toi aux mots", se dit-il.
Aux mots bizarres, aux mots anciens, aux mots rares. Lambrequin. Nornes. Alacrité. Pibrock. Libidineux.
Lorsqu'ils lui seront sortis de l'esprit, ces mots, ils se disperseront un peu partout, pour toujours. Comme s'ils n'avaient jamais existé." p.89

J'ai préféré "La Servante écarlate" en raison de son thème plus féminin, parce que je ressentais plus de points communs et d'intimité partagée avec Defred qu'avec Snowman, mais aussi en raison du choix narratif de l'auteure.
Dans les 2 romans, les univers sont décrits par petites touches successives mais là où le passé reprend forme dans les mots de Snowman, le quotidien de Defred nous était livré en temps réel, contribuant ainsi à ménager le suspense jusqu'au bout.
Dans le cas du "dernier homme", il est surtout intéressant d'examiner de quelle façon se forgent les personnalités de Jimmy et de Crake au fil de leurs parcours opposés et comment de simples idées balancées entre 2 parties de jeux vidéo peuvent donner lieu à un projet colossal et...immonde.
Comment Crake est-il devenu un leader et de quelle façon a-t-il procédé pour gagner l'adhésion de ses exécutants ?

Quelques zones d'ombre subsistent à la fin (Que font au juste les Jardiniers de Dieu ? Comment les balles virtuelles peuvent-elles causer la mort ?) auxquelles j'espère trouver une réponse dans "Le Temps du déluge".
Un univers pensé et décrit dans les moindres détails (parfois un peu trop, dans les exemples de sites web violents par exemple), une langue précise, réinventée, riche de néologismes mais surtout une analyse profonde et fascinante de l'ascension au pouvoir à travers le détournement de la nature et de la science.
Sur ce, je m'en vais découvrir "Le Temps du Déluge" :)

" La société, affirmèrent-ils, étaient une sorte de monstre, puisqu'elle engendrait principalement des cadavres et des décombres. Elle n'apprenait jamais, répétait perpétuellement les mêmes erreurs imbéciles, échangeait un bonheur à court terme contre un malheur à long terme.
Elle ressemblait à une limace géante qui bouffait inlassablement toutes les autres bioformes de la planète sur son chemin, avalait petit bout par petit bout toute la vie sur terre, puis la chiait par le trou de balle sous formes de saloperies manufacturées en plastique très vite démodées." p.309

23 janvier 2011

La servante écarlate - Margaret Atwood


Publié en 1985 et traduit en français deux ans plus tard, "La servante écarlate" est le 6ème opus de la romancière, poétesse et critique canadienne Margaret Atwood à qui l'on doit notamment des titres tels que "La Femme comestible", "Le Tueur aveugle" ou encore "Le Dernier Homme".

"La servante écarlate" se présente comme le témoignage de Defred, une femme dans la fleur de l'âge qui comme beaucoup de ses semblables est détenue dans une Maisonnée située dans la république de Gilead.
A la tête de chaque Maisonnée se trouve un Commandant accompagné de son épouse. A cette époque traversée par la pollution et des taux de natalité alarmants, la mission des servantes écarlates consiste à servir leur pays en mettant leur corps à disposition du Commandant.
Les femmes ont ainsi vu la totalité de leurs droits bafoués pour être réduites à de simples instruments de procréation...

" Il se peut que rien de tout ceci n'ait à voir avec l'autorité. Il se peut qu'il ne s'agisse pas vraiment de savoir qui peut posséder qui, qui peut faire quoi à qui et s'en tirer indemne, même si il y a eu mort. Il se peut qu'il ne s'agisse pas de savoir qui a le droit de s'asseoir et qui doit être à genoux, ou debout, ou couchée, jambes écartées et ouvertes.
Peut-être s'agit-il de savoir qui peut faire quoi à qui, et être pardonné.
N'allez pas me dire que cela revient au même." p.227

C'est à travers les yeux de Defred que le lecteur découvre cet univers effrayant dominé par la religion qui en définit les lois.
Elle décrit avec précision les pendants de cette communauté repliée sur elle-même, hiérarchisée et hyper-organisée (codes-couleur, tickets de rationnement, langage codé), un microcosme où chaque individu subit la pression constante de se voir dénoncé pour la moindre infraction au règlement.
Les Yeux sont partout. Tout est mesuré, épié, soumis au contrôle. Les amateurs de "1984" ou d'"Equilibrium" y verront cette même terreur vis-à-vis d'un pouvoir soucieux de contribuer au "bien-être collectif".
Humiliées, endoctrinées, déshumanisées et réduites à leur plus simple appareil...reproducteur, chacune de ces femmes aspire à tomber enceinte du Commandant, une situation qui leur permettrait d'échapper au statut d'"anti-femmes" et aux Colonies.

" J'avais coutume de penser à mon corps comme à un instrument de plaisir, ou un moyen de transport, ou un outil pour accomplir mes volontés.
Je pouvais m'en servir pour courir, appuyer sur des boutons, de diverses natures, pour faire advenir des choses. Il y avait des limites, mais pourtant mon corps était léger, unique, solide, ne faisait qu'un avec moi.
Maintenant la chair se dispose différemment. Je suis un nuage, congelé autour d'un objet central, en forme de poire, qui est dur et plus réel que je ne le suis, et qui luit, rouge, à l'intérieur de son enveloppe transparente. Dans cet objet il y a un espace, énorme comme le ciel la nuit, obscur et incurvé comme lui, mais d'un rouge noir plutôt que noir.
Des têtes d'épingle de lumière y gonflent, étincellent puis se recroquevillent, innombrables comme des étoiles.
Chaque mois il y a une lune, gigantesque, ronde, lourde, un présage. Elle passe, s'arrête, reprend sa course et disparaît et je vois le désespoir fondre sur moi comme une famine.
Sentir ce vide, encore, et encore. J'écoute mon coeur, vague après vague, salée et rouge, qui continue, sans relâche, à scander le temps." p.127

La pression qu'engendre ce contrôle du corps féminin est telle qu'elle suscite bien des convoitises chez les unes et les autres. Dans cette course au bébé, la jalousie s'empare des servantes comme des épouses, incapables de donner elles-mêmes un enfant à leur mari.
Defred raconte les processions, les secrets, les rencontres clandestines, les interdits, les châtiments, les jours de naissance, les tâches destinées à "accomplir leur destin biologique", le quotidien de ces femmes privées de connaissance, d'amour et de désir.
Elle revient également sur son passé qui incluait une amie, un mari et une fille dont elle n'a plus de nouvelles, autant de souvenirs qui lui permettent de garder la tête hors de l'eau, en s'accrochant à de petites choses pour tenir bon.

Etant donné que le récit est livré par Defred, les éléments nous parviennent tels qu'ils (ré)apparaissent dans ses souvenirs.
Le lecteur entre au coeur de Gilead grâce aux seuls yeux de Defred, ce qui permet à l'auteure de centrer son récit sur ce qui se passe à l'intérieur et dans les coulisses de la Maisonnée occupée par les femmes.
Une guerre est en marche mais les informations sont volontairement filtrées, ce qui induit inévitablement un manque de contextualisation (pas dérangeant selon moi car les tenants et aboutissants de ce régime totalitaire figurent dans l'épilogue).

Je n'irai pas quatre chemins, j'ai tout simplement ADORE ce roman de bout en bout ! J'ai été à la fois révoltée et captivée par le destin de Defred et de ces nombreuses femmes reléguées à de simples matrices.
L'auteure sème des détails au fur-et-à-mesure dans un style imagé, visuel. Les descriptions sont souvent troublantes car plausibles. Il faut dire que l'auteure conjugue habilement les traces indélébiles laissées par l'Histoire aux problèmes actuels pour faire naître la crainte de voir pareille situation jaillir sous une autre forme.

" Parfois je ne peux penser à moi-même, à mon corps, sans voir mon squelette : ce que je suis, vue par un électron. Un berceau de vie, fait d'os; et à l'intérieur dangers, protéines déformées, cristaux ratés, ébréchés comme du verre.
Les femmes prenaient des médicaments, des pilules, les hommes aspergeaient les arbres, les vaches mangeaient l'herbe, toute cette pisse épicée a coulé dans les rivières. Sans parler des explosions d'usines atomiques, le long de la faille de San Andreas, sans défaillance humaine, au moment des tremblements de terre, et la souche mutante de syphilis, qu'aucune moisissure ne pouvait arrêter.
Certaines l'ont fait elles-mêmes, se sont fait coudre hermétiquement au catgut, ou ravager avec des produits chimiques. Comment ont-elles pu disait Tante Lydia, oh, comment ont-elles pu faire une chose pareille? Jézabels ! Mépriser les dons de Dieu !" p.189

Dans cet univers où tout n'est qu'interdit, toute sensation évoquée semble prendre une autre dimension, d'autant plus exacerbée que son objet est souvent rare et dangereux.
La narratrice s'attache à mettre des mots sur tout ce qu'elle voit et vit et l'on sent à travers ses paroles toute la retenue dont elle doit faire preuve pour réprimer ses émotions et ses envies.
Nul besoin pour Defred d'en rajouter une couche. Si le ton se veut plutôt neutre, prudent, les faits parlent pour elle et les descriptions trahissent une solitude à laquelle on ne peut que compatir.

Un gros gros gros coup de coeur que je recommande non seulement à toutes les femmes mais également à chaque lecteur qui s'intéresse à la progression insidieuse et à l'évolution d'un régime totalitaire qui s'organise autour d'un bouc-émissaire et d'un pouvoir peu scrupuleux.
A lire absolument !!!

D'autres avis chez Mango et Cécile QD9 ainsi que chez BOB !

"La servante écarlate" fait partie de la sélection étrangère du Prix QD9 lancé par Cécile.

26 novembre 2010

Votre mort nous appartient - Antoine Lencou


"Votre mort nous appartient" est une nouvelle publiée en 2009 et signée de l'écrivain français Antoine Lencou.
Roïn Venkoo est un homme mal dans sa peau et dans son époque. Marié à Olcéana Xinava, une créatrice de mode fantasque et égocentrique, il mène une vie sans plaisir dans ce monde cloisonné où les hommes servis par des machines et des androïdes restent confinés chez eux, travaillant à domicile et communiquant majoritairement par l'intermédiaire de réseaux de communication. Les religions ont disparu sous le poids de la promesse d'une vie éternelle et depuis que le Forum Féminin Familial désapprouve la grossesse, le taux de natalité est en chute.
Aliéné par cette société régie par une virtualité permanente, Roïn décide d'introduire une requête auprès du Service des Suicidés.
Mais son désir d'en finir avec la vie se heurte à une administration peu compatissante qui ne lui accorde un rendez-vous que dans 6 mois.
" Vous n'imaginez pas la quantité de dérogations nécessaires à l'obtention d'un permis de suicide, la prise en charge de l'euthanasie et le remplacement de votre poste vacant. Sans compter que les services d'enregistrement des décès sont complètement surchargés avec la nouvelle loi sur la classification et l'évaluation des âmes sauvegardées sur support holographique." p.9

Or Roïn n'en peut plus d'attendre et décide de se jeter du haut d'un immeuble.
A son réveil, il se rend compte qu'il a survécu et qu'il est sur le point de connaître sa sentence pour avoir outrepassé la loi. Le juge fait annuler sa demande de suicide pour une durée de 107 ans et l'oblige à intégrer l'administration.

" Il avait surtout oublié que la société, sa société, ne pouvait tolérer un décès qui n'entrait pas dans ses préceptes de vie. Elle l'avait donc ressuscité, et ses interrogations de son vivant laissaient place à des craintes sur son après-mort. Qui était-il devenu? Comment? Dans quelles conditions? Chaque cellule de ses chairs, chaque pore de sa peau, chaque pensée de sa conscience lui posaient tous la seule et même question : suis-je encore moi-même? Nul - et surtout pas lui - ne pouvait l'affirmer. Il en souffrait le martyre." p.37

Roïn choisit d'être affecté à l'Administration des Défunts. Bien que les décès surviennent encore, les âmes sont conservées sur support magnétique et peuvent être réimplantées dans un corps si besoin est. La mission de Roïn consiste à repérer les doublons et à les effacer.
Mais au bout de quelques jours, le jeune homme constate une faille dans le système...
" Décidément, il ne comprenait pas sa société, ses aspirations et ses desseins. Sans doute, ces enregistrements étaient à l'origine de son propre devenir. La technologie et la médecine de son époque les avaient transformés en une arme contre la mort, et la plupart de ses concitoyens, sinon la totalité, voyaient en eux le progrès ultime, définitif. Mais à quel prix? Celui de leur avilissement." p.57

Découpé en 25 chapitres courts, "Votre mort nous appartient" nous plonge dès les premières lignes dans un univers aux accents futuristes, lisse et aseptisé, au sein duquel les technologies régissent les rapports entre les êtres humains.
Portés par un individualisme exacerbé, les hommes vivent en autarcie dans des appartements minimalistes mais modulables à souhait et qui contiennent tout ce qui est nécessaire à une vie d'assisté. Qui ne rêverait pas de se faire masser par un coussin qui lui tend les bras ou de se voir offrir n'importe quel rafraîchissement par sa table de salon?
A l'évidence plus humain que les autres individus de son espèce, Roïn est un incompris, une âme sensible et réfléchie à qui cette oisiveté ne suffit pas. Contrairement aux autres, il aime se rendre au travail et prendre l'air pour admirer le monde extérieur.
C'est pourtant depuis son salon que Roïn devra s'en remettre à une table espionne et un coussin hacker pour mener l'enquête et prouver la faillibilité du système en place, un système qui a fait de la mort son fond de commerce.

" L'avenir appartient à ceux qui savent l'anticiper." p.19

Même si au cours de ma lecture, j'ai ressenti comme un goût de déjà lu/vu (je pense notamment aux oeuvres d'Orwell et de Wells, le tout baignant dans une absurdité toute kafkaïenne), j'ai trouvé l'intrigue cohérente et les personnages fort bien brossés et surtout, j'ai pris plaisir à voir les dérives de notre société (surpopulation, pollution, rentabilité maximum, mécanisation croissante des services, invasion du virtuel,...) soumises à l'imagination et à la plume vive et souvent drôle d'Antoine Lencou !

MERCI à et à de m'avoir offert ce livre !


18 avril 2010

Mortelle est la nuit - Isaac Asimov


"Mortelle est la nuit" et "Chante-cloche" sont deux nouvelles extraites du recueil "Histoires mystérieuses"(1954) de l'écrivain américain d'origine russe Isaac Asimov, célèbre pour ses oeuvres de science-fiction et particulièrement son "Cycle de Fondation".
"Chante-cloche" nous fait faire la connaissance du pilote spatial Louis Peyton, un cinquantenaire qui a pour habitude peu commune de passer chaque mois d'août dans l'abri anti-atomique qui lui sert de lieu de villégiature.
Sauf que cette année, il part en voyage...sur la Lune, accompagnant un certain Cornwell dans une quête qui fera leur richesse à tous les deux. Mais alors que satisfaits de leur mission, ils s'apprêtent à plier bagage, Cornwell se fait désintégrer.
La police enquête sur ce qui pourrait bien être le premier meurtre spatial. Mais comment coincer le coupable avec certitude? Seul le Dr Urth, extraterrologiste pourra élucider ce mystère...

"Mortelle est la nuit" . Venus des 4 coins de l'univers pour assister à une grande convention d'astronomie, Kaunas, Ryger et Talliaferro profitent de l'occasion pour se retrouver entre anciens camarades de classe qui ne se sont plus revus depuis 10 ans.
Contrairement à eux, Villiers n'a pas réussi à obtenir son diplôme d'astronomie. Le voilà justement qui interrompt la réunion des 3 compères, affirmant qu'il est sur le point de révéler une découverte capitale pour l'histoire de l'astronomie : le transfert de masse.
Malheureusement, le futur Spok n'aura pas le temps de mettre son projet à exécution puisqu'il trouvera la mort dans la nuit. C'est à nouveau le savant Dr Urth qui sera chargé de confondre le meurtrier parmi les 3 seuls coupables potentiels.

Pourquoi ai-je voulu lire ces nouvelles alors que je suis une totale quiche en matière de science-fiction? Principalement parce que le recueil se défendait de mêler science-fiction et enquête policière.
Ma lecture avait bien commencé. Je découvrais les premières pages de "Chante-cloche" avec curiosité, en essayant de ne pas buter sur chaque mot qui résonnait étrangement à mon esprit de néophyte. Vous arrive-t-il d'emprunter le stratojet agravifique pour vous rendre au travail? Où préférez-vous l'aéroglisseur subgravifique?
Bref. Si cette première nouvelle m'a bien plu, c'est sans doute parce qu'en dépit de théories scientifiques dont quelques éléments m'échappent encore, j'y trouvais encore certains repères. Nul besoin d'être détenteur d'un diplôme en sciences pour comprendre comment le meurtrier a cru s'en tirer à bon compte.

Mais les choses se sont plus ou moins corsées lorsque j'entrepris la lecture de "Mortelle est la nuit" qui me fit dire que je n'étais décidément pas la lectrice visée par ce genre de récit.
En l'espace de quelques pages, je me suis retrouvée catapultée au milieu d'une réunion de scientifiques/geeks évoquant des théories dont mon esprit ne fut pas en mesure de saisir toute la complexité. Ou plutôt si, j'ai bien compris que tout cela était fort compliqué...
J'ai ressenti la désagréable impression que l'auteur s'était servi d'une enquête policière pour étaler son savoir, ce qui a eu pour effet de me tenir en quelque sorte à distance de l'enquête.
" Ryger lui-même consentit à parler de Cérès après avoir écouté le dialogue chuchotant de ses compagnons. Le gros problème était celui du cycle de rotation de la planète. Une période de deux heures. Ce qui signifiait que la vitesse angulaire des astres qui passaient dans le ciel était douze fois supérieure à ce qu'elle était sur la Terre. Il fallait tout multiplier par trois, les télescopes, les radioscopes et autres bidules, pour avoir une continuité dans l'observation tellement leur passage était accéléré.
- Pourquoi ne vous êtes-vous pas implantés sur un pôle, s'enquit Kaunas.
- Cette solution serait valable pour Mercure et pour le Soleil, répondit Ryger sur un ton impatient. Même aux pôles, il y a distorsion et on ne peut étudier que cinquante pour cent du ciel. Evidemment, si le Soleil éclairait toujours la même face de Cérès comme il en va sur Mercure, nous aurions en permanence un ciel nocturne sur lequel les étoiles tourneraient lentement avec une période de trois ans." p.90

Dans les deux cas, j'ai toutefois fort apprécié le personnage du Dr Urth, un savant-fou faussement inoffensif, à l'esprit plus fin que son anatomie le laisserait croire et qui vient ajouter un côté un brin déluré aux deux récits.

En somme, une lecture pas impossible mais plutôt ardue que les fans du genre sauront mieux que moi apprécier à sa juste valeur. Quant aux autres, je leur souhaite de pouvoir s'accrocher...