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8 juin 2013

Je suis un écrivain frustré - José Angel Manas


Publié en Espagne en 1996 et traduit en français en 1998, "Je suis un écrivain frustré" est un roman de l'écrivain espagnol José Angel Manas, également auteur des romans "Historias del Kronen" et "Mensaka" (tous deux adaptés au cinéma).

J. le dit lui-même : s'il est bon professeur et excellent critique, il est aussi un piètre écrivain, incapable d'aligner deux phrases sans se voir confronté à la page blanche.
Une situation d'autant plus frustrante que J. côtoie au quotidien son ami Mozart, professeur de littérature tout comme lui mais surtout écrivain à succès ayant en plus épousé Carmen, la femme dont tous deux étaient amoureux à l'Université.
Que ne donnerait-il pas pour pouvoir lui clouer le bec et connaître enfin la gloire ?
C'est alors que Marian, l'une de ses plus brillantes élèves, lui demande si il accepterait de lui donner son avis sur le roman qu'elle a écrit...

Introverti, asocial, envieux, vulgaire, désagréable, jouisseur très porté sur le sexe et la bibine, à défaut de pouvoir prétendre au talent, J. a tout de l'écrivain frustré et insupportablement égocentrique.
Si sa conscience le taraude souvent, ce n'est que pour attiser en lui la peur paranoïaque d'être découvert, et non pour le remettre sur le droit chemin.
Car si il est une chose de plus en plus évidente au fil du roman, c'est que J. ne s'embarrasse pas de questions morales et préfère se protéger en affirmant qu'il agit au nom de l'Art !
Dès le moment où il s'enthousiasme pour le roman écrit par Marian, J. glisse de plus en plus dans la folie, allant jusqu'à se persuader que ce roman est le sien.
Le pire c'est qu'il parvient à décrocher un prix littéraire ! L'occasion pour l'auteur d'aborder un milieu qui dans ce cas-ci s'avère peu regardant.

Malgré tout le mépris que j'ai pu ressentir pour cet homme, je me suis demandée jusqu'où celui-ci était prêt à aller pour assouvir sa soif de reconnaissance (comment fera-t-il pour le second roman ?)
Très loin, croyez-moi ! J'ai d'ailleurs trouvé la dernière scène avec Marian vraiment scabreuse même si je reconnais qu'elle n'est pas si étonnante que cela quand on connaît le bonhomme...
Tout au long de ma lecture, j'ai ressenti comme un malaise du fait que le roman est écrit sous la forme d'une longue confession. Je me sentais comme la complice de la folie de J., pourtant incapable de faire quoi que ce soit. Une sensation étonnamment contrebalancée par l'humour de l'auteur qui, à travers la légèreté de son personnage, réussirait presque à faire oublier toute l'injustice et la cruauté qui se jouent dans ce roman.

"Je suis un écrivain frustré" ou quand la réalité rejoint la fiction. A moins que ce ne soit l'inverse ?
A lire :)


L'avis de Ys

11 avril 2013

Crimes exemplaires - Max Aub



Publié en Espagne en 1957 et traduit en français en 1997, "Crimes exemplaires" est un recueil de courts textes rédigés par l'écrivain espagnol d'origine allemande Max Aub.

"Crimes exemplaires" rassemble près de 130 confessions émanant d'êtres ayant laissé libre court à leurs pulsions meurtrières.
Les protagonistes comme les victimes sont anonymes, ces dernières ayant pour seul point commun de s'être trouvées au mauvais endroit au mauvais moment.
Toutes ont été assassinées pour des motifs divers, souvent futiles voire complètements absurdes, en réaction à une situation jugée injuste et insupportable.
Les coupables n'expriment aucun repentir et ne tirent aucune fierté de leur geste, justifiant celui-ci comme résultant d'une exaspération passagère qui a dérapé.
Il n'est pas rare qu'une certaine fausse mauvaise foi s'invite entre les lignes.

" Je suis couturier. Je ne le dis pas pour me flatter, ma réputation est bien établie : je suis le meilleur couturier du pays. 
Cette femme tenait absolument à ce que je l'habille. Une fois arrivée chez elle, de son manteau elle se fit une veste et cela comme si c'était sa propriété absolue.
A ce vêtement vert elle assortit l'écharpe orange de son ensemble gris de l'année passée et des gants  couleur de rose.
Subrepticement j'ai attaché son voile à la roue de la voiture. Le démarrage a fait le reste.
C'est au vent seulement qu'on doit jeter la pierre." p.39

" Il m'a brûlé avec une cigarette, très fort. Je ne dis pas qu'il l'ait fait volontairement, mais la douleur est la même. Il m'a brûlé et m'a fait mal, j'ai vu rouge et je l'ai tué.
Moi non plus, je n'avais pas l'intention de le faire, mais j'avais cette bouteille à la main." p.41

La mort et le meurtre se répandent ici en tellement d'anecdotes que mis bout à bout, ces courts textes renvoient l'acte meurtrier à une certaine banalité, faisant de celui-ci un geste du quotidien aux raisons diverses.
C'est à peine si je me rendais compte de ce qui se passait que le crime était déjà commis. Ce qui ne m'a pas empêchée de sourire plus d'une fois en songeant à certaines situations qui auraient pu me pousser au meurtre (mon très bruyant ancien voisin par exemple ^^).
Tout est dit en quelques phrases ciselées dont se dégage une certaine impertinence, une insouciance toute enfantine.
Amateurs d'humour noir, cet ouvrage est à savourer :)

" Il m'avait éclaboussé de haut en bas. Ceci passe encore...Mais il avait surtout entièrement trempé mes chaussettes. Et ça ne je puis pas le supporter. Je n'y résiste pas. Pour une fois qu'un piéton tue un malheureux chauffeur, on ne va pas ameuter la terre entière." p.102

26 septembre 2012

Ce que cache ton nom - Clara Sanchez



En librairie depuis aujourd'hui, "Ce que cache ton nom" est un roman de l'écrivaine espagnole Clara Sanchez, également auteure de "Un million de lumières".

Enceinte d'un homme dont elle n'est pas amoureuse, Sandra est venue trouver refuge à Dianium dans la maison d'été de sa soeur. Victime d'un malaise au cours d'une promenade sur la plage, elle rencontre les Christensen, un vieux couple de Norvégiens qui décident de la prendre sous leur aile.
Peu habituée à ce que l'on s'occupe d'elle, Sandra se laisse choyer et convaincre d'emménager chez les octogénaires moyennant quelques menus services.
Suite à une mystérieuse lettre provenant d'un ami de longue date tout juste décédé, Julian, un vieil homme rescapé du camp de Mauthausen, débarque lui aussi à Dianium avec pour mission de traquer un couple de nazis à la retraite...

J'ai découvert ce roman sous forme d'épreuves non corrigées et je dois dire que pour une fois, mes yeux n'ont pas trop eu à souffrir des nombreuses coquilles généralement présentes dans ce format.
Bien que l'intrigue tarde à se mettre en place, on se doute assez vite du rapprochement entre Sandra et le vieux Julian.
Complètement paumée à l'annonce de sa grossesse, la jeune femme passe son temps à lézarder sur la plage en se demandant si elle sera une mère à la hauteur pour son enfant. Comment envisager l'avenir ? Le père en fera-t-il partie ? De quoi vivra-t-elle ? Au bout d'un moment, ses interrogations à répétition m'ont quelque peu lassée.
Lorsqu'elle rencontre les Christensen, elle voit en eux de chaleureux grand-parents de substitution dont la richesse ne gâche rien. Mais au bout d'un certain temps, elle finit par éprouver un malaise de plus en plus tenace qu'elle ne parvient pas vraiment à s'expliquer. Sa rencontre avec Julian lui fera envisager le vieux couple sous un tout autre angle que ce qu'elle s'imaginait au départ.
Julian est un personnage assurément plus intéressant car plus complexe. Alors que Sandra songe constamment à ce que lui réserve le futur, le vieil homme semble entièrement tourné vers son douloureux passé et cette haine qui l'a amené à traquer toute sa vie d'anciens tortionnaires nazis et ainsi empêché de connaître le bonheur, malgré la présence de sa femme et sa fille.
Tiraillé entre son obsessionnelle soif de vengeance et les scrupules éprouvés vis-à-vis des conseils de sa défunte femme et de sa fille, il entend bien mener sa dernière mission à terme avant de se ranger définitivement.

Comme je l'annonçais plus haut, il faut attendre une bonne centaine de pages avant que l'intrigue ne commence à se dérouler. La trame s'épaissit au moment de la rencontre entre Sandra et Julian puisque, désormais alertée de la véritable identité de ses bienfaiteurs, la jeune femme commence alors à fouiner là où elle ne devrait pas.
Malheureusement, si j'ai constaté une tension égale d'un bout à l'autre de ce roman et souvent tremblé devant les risques inconsidérés que prennent les deux héros, je n'ai jamais réellement ressenti cette mise en danger habituellement présente dans les thrillers.
Certes les principaux protagonistes ne sont plus tout jeunes (80 ans bien sonnés pour la plupart) mais ils disposent de jeunes recrues toutes prêtes à intimider les curieux voire plus si nécessaire.
J'ai achevé cette lecture avec une impression confirmée de tiédeur, notamment lors de la scène qui confronte Julian aux Christensen, comme si ce roman n'avait jamais vraiment décollé. Toute cette histoire se termine un peu trop bien pour Julian et Sandra à mon goût.
Vu le milieu hostile dans lequel ils baignent et la promesse d'un "thriller aux accents hitchcockiens" annoncée dans le résumé, je m'attendais à un thriller un peu moins bavard et surtout plus peps...



Je remercie néanmoins Laetitia Joubert et les éditions Marabout de m'avoir offert ce livre

D'autres avis : Mango - Daniel Fattore - Pimprenelle




28 mars 2012

Tout ce que nous aurions pu être toi et moi si nous n'étions pas toi et moi - Albert Espinosa


"Tout ce que nous aurions pu être toi et moi si nous n'étions pas toi et moi" est le premier roman de l'écrivain espagnol Albert Espinosa. Il paraîtra en librairie dès le 11 avril.

Marcos attend la dose de Cétamine qui devrait lui permettre de se passer de sommeil pour le restant de ses jours. Profondément bouleversé par la mort de sa mère, cette seule dose l'empêcherait de rêver d'elle et de prolonger chaque nuit la douleur de sa perte.
Sur le point de s'injecter le produit, il aperçoit au milieu de la place voisine une femme qui exerce sur lui une évidente attraction, sentiment qui lui était jusque là inconnu.
Alors qu'il s'apprête à aller à sa rencontre, son chef l'appelle pour lui demander de le rejoindre d'urgence afin d'utiliser son don sur un extraterrestre.
Marcos tente de lire en lui mais se heurte à un mur. Se pourrait-il que cet étranger possède comme lui ce pouvoir de ressentir les souvenirs des autres ? Que peut-il donc lui apprendre sur cette femme qui a choisi de le suivre ?

Je pense qu'à la lecture du résumé, vous aurez compris que ce livre n'est pas vraiment banal.
Marcos est un curieux personnage dont on ne sait pas grand chose si ce n'est que sa mère a eu une importance capitale dans sa vie.
Tous deux ont parcouru le monde ensemble au gré des spectacles de danse mis en scène par sa mère. Leur relation était fusionnelle et marquée par la personnalité forte de cette femme qui, telle un mentor, encourageait son fils à tendre l'oreille, à observer attentivement le monde et les êtres autour de lui.
Une femme qui possédait ses théories sur tout et abordait sans tabou le sujet de l'amour et du "moi sexuel".
Le décès de cette femme indispensable lui a fait perdre ses repères tant il se définissait à travers elle.
Tout au long du récit, des souvenirs communs se rappellent à lui. Il se remémore ses propos qui résonnent telles des injonctions l'ayant toujours accompagné, voire même façonné.
Cet homme qui semble mort en même temps que sa mère sera sauvé par cette double rencontre avec l'étranger et cette mystérieuse femme qui, chacun à leur manière, lui apprendront qu'il existe un "après", d'autres possibilités qui s'offrent à lui dont il n'avait jusque là pas conscience.

L'ambiance qui règne dans ce roman est particulière, un brin fantastique, comme hors du temps. La référence à Murakami dans le résumé est judicieuse tant on a l'impression de se retrouver dans un Madrid où la vie continue de s'écouler à 3h du matin , une sorte d'univers parallèle au temps suspendu.
Cette référence vaut également pour cette écriture sensorielle qui accompagne les pensées intérieures et les souvenirs de Marcos.
J'ai également pensé à du Van Cauwelaert pour le côté mystique et au "Petit Prince" de Saint-Exupéry pour le caractère initiatique de ce roman.

Pour vraiment apprécier cette histoire, il faut pouvoir laisser de côté son esprit cartésien, rentrer dans le jeu et se laisser séduire par la théorie fantaisiste énoncée dans ce roman, chose que je n'ai pas réussi à faire.
J'ai également eu un certain mal à m'attacher à ce personnage fade qu'est Marcos. Entre les théories envahissantes de sa mère et ce don qui lui permet de sonder les souvenirs des autres, j'ai eu l'impression que cet homme ne vivait que par procuration, sans existence propre.
Il est des livres qui ne sont tous simplement pas faits pour nous.

Je remercie néanmoins Laetitia Joubert et les de m'avoir offert ce livre !

25 mars 2010

L'ombre du vent - Carlos Ruiz Zafon


"L'ombre du vent" est un roman de l'écrivain espagnol Carlos Ruiz Zafon, publié en 2004 et comportant une suite intitulée "Le Jeu de l'ange" et sortie en 2009.
Un extrait faisant office de pitch selon moi.

" Bea m'écoutait avec une attention qui ne laissait transparaître ni prévention ni jugement. Je lui révélai ma première visite au Cimetière des Livres Oubliés et la nuit passée à lire L'Ombre du Vent. Je lui parlai de ma rencontre avec l'homme sans visage et de cette lettre signée Pénélope Aldaya que je portais toujours sur moi sans savoir pourquoi. Je lui racontai comment je n'avais jamais réussi à embrasser Clara Barcelo ni aucune autre, comment mes mains avaient tremblé en sentant le frôlement des lèvres de Nuria Monfort sur ma peau quelques heures plus tôt.
Je lui dis comment, jusqu'à ce moment-là, je n'avais pas compris que cette histoire était une histoire de gens seuls, d'absences et de disparitions, et comment, pour cette raison, je m'étais réfugié en elle au point de la confondre avec ma propre vie, comme quelqu'un qui s'échappe d'une page de roman parce que ceux qu'il a besoin d'aimer sont seulement des ombres qui vivent dans l'âme d'un étranger." p.198

Eté 1945. Ce roman nous emmène à Barcelone à la rencontre d'un père et de son fils Daniel partis visiter le Cimetière des Livres Oubliés, un sanctuaire abritant plusieurs centaines de milliers d'ouvrages abandonnés faute de lecteurs.
Daniel, autorisé à choisir un livre, jette son dévolu sur un ouvrage de Julian Carax intitulé "L'ombre du vent".
Ce que Daniel ignore encore à ce moment-là, c'est que sa rencontre avec ce livre signera à tout jamais la fin de la vie telle qu'il la connaissait, une vie pleine de secrets et de personnages intrigants qui vaudront à Daniel de mener une enquête durant plusieurs années...

Je ne vais pas y aller avec le dos de la cuillère, j'ai beaucoup aimé ce roman ! Dès les premières pages, je me suis sentie happée par les mystères entourant les différents personnages rencontrés par Daniel.
Des personnages bien construits mais tous torturés (parfois un peu trop, aucun ne semblait avoir eu une vie paisible et dénuée de drames).
J'ai été particulièrement frappée par le côté mystérieux de toutes les femmes intervenant dans ce récit. Il n'y en a d'ailleurs pas une dont Daniel ne soit pas, à un moment donné, tombé amoureux ( ce qui m'a parfois un peu exaspérée j'avoue).
J'ai apprécié que l'auteur distille les éléments de l'enquête au fil des pages (à défaut de tout dévoiler d'un coup) et les emboîte les uns dans les autres (même si, du fait d'une lecture étalée en plusieurs jours, j'ai eu un peu de mal à m'y retrouver :/)
Une fois que l'on s'est accroché à ce roman, on ne peut plus en sortir avant la fin ! D'autant plus que, du fait de la mise en abîme (le roman dans le roman), j'ai réellement ressenti l'obsession de Daniel pour ce livre et cette impression d'être la seule personne à en détenir encore un exemplaire, unique clé de l'intrigue.
En plus d'être une intrigue fouillée, "L'ombre du vent" est également un véritable hommage aux livres et à la lecture.

"Chaque livre, chaque volume que tu vois, a une âme. L'âme de celui qui l'a écrit, et l'âme de ceux qui l'ont lu, ont vécu et rêvé avec lui. Chaque fois qu'un livre change de mains, que quelqu'un promène son regard sur ses pages, son esprit grandit et devient plus fort." p12
Comment ne pas aussi souligner l'importance de l'humour à travers le personnage de Fermin Romero de Torres, compagnon d'enquête de Daniel et ami dévoué et, il faut bien le dire, plutôt déjanté (il m'a fait penser à l'âne dans Shrek).

" La télévision est l'Antéchrist, mon cher Daniel, et je vous dis, moi, qu'il suffira de trois ou quatre générations pour que les gens ne sachent même plus lâcher un pet pour leur compte et que l'être humain retourne à la caverne, à la barbarie médiévale et à l'état d'imbécilité que la limace avait déjà dépassé au Pléistocène. Ce monde ne mourra pas d'une bombe atomique, comme le disent les journaux, il mourra de rire, de banalité, en transformant tout en farce et, de plus, en mauvaise farce." p.120

"
Les femmes, à part quelques exceptions comme votre voisine Merceditas, sont plus intelligentes que nous, ou en tout cas plus sincères avec elles-mêmes quand il s'agit de savoir ce qu'elles veulent. Ca n'a rien à voir avec ce qu'elles vous disent, à vous ou au reste du monde. Vous affrontez une énigme de la nature, Daniel.
La femme, c'est Babel et labyrinthe. Si vous la laissez réfléchir, vous êtes perdu.
Souvenez-vous en : coeur chaud, tête froide. L'a b c du séducteur." p.211

Un livre que j'ai donc beaucoup apprécié et qui, selon moi, ne finira pas au Cimetière des Livres Oubliés. Je le relirai certainement avant de découvrir "Le Jeu de l'ange"!



Merci à Abeille pour cette lecture commune !

Tout plein d'autres avis chez BOB !