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31 décembre 2013

Pour une nuit d'amour - Emile Zola


"Pour une nuit d'amour" rassemble deux nouvelles extraites du recueil "Le Capitaine Burle"(1882) de l'écrivain français Emile Zola.

Le jeune et timide Julien Michon ferait n'importe quoi "Pour une nuit d'amour" avec Thérèse de Marsanne, sa belle voisine à qui il joue de la flûte tous les soirs.
Mais lorsque celle-ci consent à lui accorder ses faveurs, ce n'est pas sans conditions...
Louis Roubien avait tout pour être heureux : des terres fertiles acquises à force de travail acharné, une ferme florissante, une famille soudée. "L'Inondation" qui intervient lorsque déborde la Garonne va lui faire perdre tout ce à quoi il tient...

Réjouissez-vous de votre bonheur tant qu'il en est encore temps car la vie peut aussi se montrer cruelle ! C'est ce que semble nous dire Zola à travers ces deux nouvelles qui commencent toutes deux tels des contes de fées pour se terminer en cauchemars.
Il évoque un genre humain qui peut se montrer vil et manipulateur dans "Pour une nuit d'amour" là où il met en cause les caprices de la nature dans "L'Inondation".
Zola, à force de mille détails enchanteurs, possède le talent de faire en sorte que le lecteur ne voie rien venir.

" Depuis six mois seulement, il se risquait à jouer, les croisées ouvertes.
Il ne savait que des airs anciens, lents et simples, des romances du siècle dernier, qui prenaient une tendresse infinie, lorsqu'il les bégayait avec la maladresse d'un élève plein d'émotion.
Dans les soirées tièdes, quand le quartier dormait, et que ce chant léger sortait de la grande pièce éclairée d'une bougie, on aurait dit une voix d'amour, tremblante et basse, qui confiait à la solitude et à la nuit ce qu'elle n'aurait jamais dit au plein jour." p.18

Et les retournements de situation n'en sont que plus puissants ! Les images et décors idylliques, se referment sur les personnages, pris en traîtres.

En quelques lignes, Zola détruit tout ce qu'il a mis plusieurs pages à bâtir, laissant le lecteur impuissant, à l'image de ses héros surpris dans leur insouciance et dont l'issue tragique semble inévitable.
Dans "L'Inondation", j'ai vraiment cru assister en direct à la lente et terrible progression d'un tsunami déferlant sur un petit village, emportant tout sur son passage, et sentir la terreur de ses pauvres gens pris au piège par une montée des eaux discontinue.

" L'eau, alors, commença l'assaut. Jusque là, le courant avait suivi la rue; mais les décombres qui la barraient à présent, le faisaient refluer. Ce fut une attaque en règle.
Dès qu'une épave, une poutre, passait à la portée du courant, il la prenait, la balançait, puis la précipitait contre la maison comme un bélier. Et il ne la lâchait plus, il la retirait en arrière, pour la lancer de nouveau, en battait les murs à coups redoublés, régulièrement. Bientôt, dix, douze poutres nous attaquèrent ainsi à la fois, de tous les côtés. L'eau rugissait.
Des crachements d'écume mouillaient nos pieds. Nous entendions le gémissement sourd de la maison pleine d'eau, sonore, avec ses cloisons qui craquaient déjà.
Par moments, à certaines attaques plus rudes, lorsque les poutres tapaient d'aplomb, nous pensions que c'était fini, que les murailles s'ouvraient et nous livraient à la rivière, par leurs brèches béantes." p.91

Avant de commencer la lecture de ce recueil, j'avais encore en tête "Germinal", lecture scolaire forcée d'il y a 15 ans dont j'avais conservé le souvenir d'un style rigoureux mais surtout très lourd.
Ici, il n'en est rien et je ressors même de cette lecture avec l'envie de découvrir "Nana" et "Thérèse Raquin" encore dans ma PAL :)


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14 novembre 2013

Histoires terribles - Edgar Allan Poe/Danielle Martinigol


En librairie depuis le 28 août dernier, "Histoires terribles" est une anthologie des oeuvres d'Edgar Allan Poe réalisée par l'écrivaine française Danielle Martinigol.

L'ouvrage est subdivisé en cinq parties, chacune consacrée aux influences qu'a pu exercer Poe sur les genres : policier (les enquêtes du détective Auguste Dupin), fantastique ("Metzengerstein", "Le chat noir", "William Wilson", "Le coeur révélateur", "Bérénice", "Ligeia", "Le corbeau", "La chute de la maison Usher"), SF ("Les aventures de Hans Pfaall"), satirique ("La semaine des trois dimanches", "Le mille et deuxième conte de Shéhérazade") et sur les récits d'aventures ("Les aventures d'Arthur Gordon Pym de Nantucket" ayant influencé Jules Verne et Lovecraft).
Les différents extraits d'oeuvres sont ainsi classés selon un ordre thématique.

Grosse méprise au moment où j'ai accepté ce livre des éditions Flammarion puisque je n'avais tout simplement pas compris qu'il s'agissait d'une anthologie et non d'un recueil d'oeuvres intégrales d'Edgar Allan Poe.
Pour ma défense, sur la couverture il est indiqué "Textes présentés par Danielle Martinigol" et non "Extraits présentés par Danielle Martinigol".
Et à l'arrière "Dix-sept des plus grands textes d'Edgar Allan Poe nous entraînent au coeur des ombres".
Enfin bref, j'ai tourné la première page dudit ouvrage, ai commencé à lire et devant les extraits, spoilers et autres, je me suis dit qu'il valait sans doute mieux commencer par lire en entier les textes complets.
Ce qui explique mes récents billets sur "Le chat noir et autres nouvelles" et "Double assassinat dans la rue Morgue suivi de la Lettre volée".

Que dire de cet ouvrage ? Déjà je pense qu'il se destine vraiment aux enfants et que sa brièveté ne contentera sans doute pas un adulte.
L'auteure survole certains extraits significatifs d'oeuvres de Poe pour souligner quelques thèmes, constantes, apports de son oeuvre dans plusieurs genres.
Tout cela est vraiment loin d'être inintéressant mais les analyses sont quand même très succintes.
Une bonne introduction à l'oeuvre de Poe pour les jeunes lecteurs (mais je conseillerais quand même de lire une première fois les textes en question avant de se lancer dans cet ouvrage-ci).

Je remercie Brigitte et les éditions Flammarion de m'avoir envoyé ce livre.

challenge album



10 novembre 2013

Double assassinat dans la rue Morgue suivi de La lettre volée - Edgar Allan Poe


Publiées entre 1841 et 1845, "Double assassinat dans la rue Morgue suivi de La lettre volée" sont deux nouvelles écrites par l'écrivain américain Edgar Allan Poe, également auteur des textes "Le chat noir et autres nouvelles".

Le détective Dupin et son ami enquêtent sur le "Double assassinat dans la rue Morgue". Une jeune fille et sa mère ont été sauvagement assassinées mais aucun de leurs biens ne semble avoir été dérobé.
Des témoins affirment avoir entendu une voix à l'accent étranger. La police piétine mais Dupin a quant à lui son idée sur l'identité du coupable.
Dupin et son acolyte reçoivent la visite imprévue du préfet de police de Paris qui sollicite l'avis de Dupin concernant l'affaire de "La lettre volée".
Un document de haute importance a été subtilisé dans les appartements royaux par un ministre  dont la police connaît l'identité. Le problème est ailleurs. Après avoir fouillé partout, aucun agent n'est parvenu à mettre la main sur la précieuse lettre.
Avec son flair légendaire, Dupin réussira-t-il là où la police a échoué ?

" Dans des investigations du genre de celle qui nous occupe, il ne faut pas tant se demander comment les choses se sont passées, qu'étudier en quoi elles se distinguent de tout ce qui est arrivé jusqu'à présent.
Bref, la facilité avec laquelle j'arriverai , - ou suis déjà arrivé,- à la solution du mystère, est en raison directe de son insolubilité apparente aux yeux de la police." p.43
"Double assassinat dans la rue Morgue" est le premier volet des aventures du détective Dupin. "La lettre volée" est quant à lui le troisième et dernier opus de ce triptyque.
Pourquoi le Livre de Poche n'a-t-il pas ajouté "Le Mystère de Marie Roget" afin que le recueil soit complet ? Le mystère reste entier...
Ces deux nouvelles ont toutes deux pour narrateur l'ami de Dupin. Un ami qui s'avère absolument inutile aux enquêtes de Dupin, mais lequel se trouve être un fervent admirateur et reporter de ses brillantes capacités d'analyse.
Tout comme l'ami en question, le lecteur attendra patiemment (ou pas) que Dupin arrête de se faire mousser et veuille bien lui faire part de ses déductions pour finalement cracher le morceau.
Autant dire que dans ces deux nouvelles, Poe - considéré comme le précurseur du genre policier - ne ménage aucune place à l'enquête.
Le lecteur, témoin passif de l'arrogance de Dupin, ne se voit absolument pas offrir l'occasion de débusquer le coupable. Rien ne lui permet de participer en s'essayant aux devinettes car aucun indice suffisant ne suggère une piste.

Contrairement au "Chat noir et autres nouvelles", je n'ai pas du tout apprécié ce recueil-ci, qui n'a provoqué en moi qu'agacement et ennui.
Et sachant qu'Arthur Conan Doyle s'est inspiré de Poe pour écrire les aventures de Sherlock Holmes, je ne suis plus très sûre du coup de vouloir découvrir ce dernier...

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30 octobre 2013

Le chat noir et autres nouvelles - Edgar Allan Poe



"Le chat noir et autres nouvelles" rassemble 8 nouvelles écrites par l'écrivain américain Edgar Allan Poe.

"Le chat noir" ou la confession d'un homme dont la vie a basculé le jour où il a adopté Pluton.
Alors qu'il s'est établi dans un château décoré de nombreuses toiles, un homme croise "Le portrait ovale", un tableau qui recèle une terrible histoire...
En visite chez un ami ayant sombré dans la folie, un homme fera une étrange rencontre et assistera à "La chute de la maison Usher".
Fuyant un fléau qui sévit dans tout le pays, le prince Prospero se retire avec ses gens dans une abbaye fortifiée et y donne un grand bal. Un étrange convive y fait une troublante apparition, affublé du "Masque de la Mort Rouge".
Dans "Le coeur révélateur", un homme décide de supprimer un vieil homme dont l'oeil le terrorise. La police le soupçonnera-t-il ?
Les familles hongroises Metzengerstein et Berlifitzing se détestent depuis des siècles. La prophétie annonçant le triomphe de "Metzengerstein" n'arrange rien à l'affaire...
"Le puits et le pendule" : confession d'un condamné à mort rudement mis à l'épreuve...
En voyage dans le sud de la France, un homme est pris de l'envie subite de visiter un asile d'aliénés aux méthodes peu ordinaires. Il découvre ainsi "Le système du docteur Goudron et du professeur Plume".

" Il y avait des figures vraiment arabesques, absurdement équipées, incongrûment bâties; des fantaisies monstrueuses comme la folie; il y avait du beau, du licencieux, du bizarre en quantité, tant soit peu terrible, et du dégoûtant à foison.
Bref, c'était comme une multitude de rêves qui se pavanaient ça et là dans les sept salons.
Et ces rêves se contorsionnaient en tous sens, prenant la couleur des chambres; et l'on eût dit qu'ils exécutaient la musique avec leurs pieds, et que les airs étranges de l'orchestre étaient l'écho de leurs pas.
Et, de temps en temps, on entend sonner l'horloge d'ébène de la salle de velours. Et alors, pour un moment, tout s'arrête, tout se tait, excepté la voix de l'horloge. Les rêves sont glacés, paralysés dans leurs postures.
Mais les échos de la sonnerie s'évanouissent, - ils n'ont duré qu'un instant,- et à peine ont-ils fui, qu'une hilarité légère et mal contenue circule partout.
Et la musique s'enfle de nouveau, et les rêves revivent, et ils se tordent ça et là plus joyeusement que jamais, reflétant la couleur des fenêtres à travers lesquelles ruisselle le rayonnement des trépieds.
Mais, dans la chambre qui est là-bas tout à l'ouest, aucun masque n'ose maintenant s'aventurer; car la nuit avance, et une lumière plus rouge afflue à travers les carreaux couleur de sang et la noirceur des draperies funèbres est effrayante; et à l'étourdi qui met le pied sur le tapis funèbre l'horloge d'ébène envoie un carillon plus lourd, plus solennellement énergique que celui qui frappe les oreilles des masques tourbillonnant dans l'insouciance lointaine des autres salles." p.73
L'automne (et l'hiver aussi en fait) est une saison qui se prête fort bien à la (re)lecture de récits aux ambiances brumeuses et carrément flippantes.
C'est donc tout naturellement que je me suis tournée vers ce recueil d' Edgar Allan Poe, considéré comme le précurseur du genre fantastique mais pas que (je vous en reparle dans mon prochain billet).
Les 8 nouvelles dont il est question ici présentent de nombreux thèmes communs : au-delà,  perversité, résurrection et apparitions surnaturelles, diabolisation de l'art et des animaux, enfermement volontaire ou non, matériel ou mental.
Les décors et les lieux choisis par Poe (cave, manoir, asile, prison, château isolé ou maison à l'abandon) et le parti de situer ses histoires principalement la nuit participent au caractère sombre de chacune.
Sans compter que l'auteur excelle dans l'art de ces menus détails qu'on n'oublie pas de sitôt...
La narration à la première personne sous forme de confession ou par un témoin saisi d'effroi implique d'autant plus le lecteur dans ces récits de l'étrange qui le laisseront un peu paranoïaque (dans mon cas du moins).
Un régal que ce recueil, contrairement à ses nouvelles policières que je n'ai pas trop appréciées et dont je vous parlerai dans mon prochain billet.

Notez que la collection Folio Junior destine ce recueil à un jeune public dès 11 ans. N'ayant pas d'enfants, je ne suis pas très bien placée pour déterminer des limites d'âge en matière de lecture.
Mais il me semble que 11 ans est un âge un peu jeune pour découvrir certaines de ces nouvelles.

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24 août 2013

Les confessions de Mr Harrison - Elizabeth Gaskell


Publié en 1851 et traduit en français en 2010, "Les confessions de Mr Harrison" est un court roman de l'écrivaine britannique Elizabeth Gaskell, notamment célèbre pour ses romans "Cranford" et "Nord et Sud".

Le docteur Will Harrison passe la soirée avec un vieil ami célibataire qui lui demande de lui prodiguer quelques conseils pour se trouver une épouse.
C'est alors que celui-ci lui raconte son voyage à Duncombe quelques années plus tôt.
Il n'était qu'un tout jeune médecin lorsqu'il débarqua au sein de cette petite communauté essentiellement composée de veuves et de vieilles filles, pour y assister le Dr Morgan.
Immédiatement considéré comme l'homme à marier, il fait l'objet de toutes les attentions de ces dames, et ce bien malgré lui étant donné que son inclination se porte sur une mystérieuse inconnue.
Comment Mr Harrison a-t-il réussi à se soustraire de tant de mariages arrangés à son insu ?

Dès son arrivée à Duncombe, Mr Harrison donne l'impression d'être pris en charge et de n'avoir aucun mot à dire. Le Dr Morgan, qui prend très à coeur son rôle de mentor, l'abreuve de recommandations d'usage quant à sa manière de s'habiller et de se comporter en société et lui choisit même sa demeure.

Défilant tel une bête de cirque, il s'attire bien malgré lui les faveurs de certaines dames, ce qui donnera lieu à une série de malentendus qui le placeront dans des situations délicates.
Et pour ne rien arranger, le voilà en plus victime de l'indiscrétion et des blagues douteuses d'un vieil ami de passage à Duncombe !

En choisissant de prendre un jeune médecin londonien pour narrateur, l'auteure offre ainsi un regard extérieur sur une communauté repliée sur elle-même et réticente au moindre changement.
Un différend opposera ainsi par deux fois le jeune médecin au Dr Morgan qui craint de tester de nouveaux remèdes en provenance de la capitale.
Le jeune homme devra s'imposer et user d'une certaine audace pour asseoir sa réputation.
Présentée comme un véritable poulailler, la société de Duncombe apparaît comme encline aux commérages de la part de certaines femmes au caractère bien trempé et à l'imagination galopante !
Durant ma lecture, je me suis souvent retrouvée partagée entre rires et agacement face à l'effet boule de neige provoqué par ces femmes et leur emballement désespéré.
Malgré quelques épisodes moins cocasses, l'histoire comme on s'en doute, se finit bien.
Bien qu'en regard des romans austeniens, ce petit roman manque un peu de finesse et de mordant dans les portraits et le déploiement des intrigues, il ne manque néanmoins pas de charme :)


D'autres avis : George - Keisha

13 avril 2013

La mort d'Ivan Ilitch - Léon Tolstoï


Publiée en 1886, "La mort d'Ivan Ilitch" est une nouvelle née sous la plume de l'écrivain russe Léon Tolstoï, notamment célèbre pour ses romans "Anna Karénine" et "Guerre et Paix".

" Plus la vie avançait, plus elle devenait mortelle." p.104

Ivan Ilitch, conseiller à la Cour d'Appel, est mort à l'âge de 45 ans des suites d'une maladie incurable. L'occasion de retracer les grandes lignes d'une existence "très simple, très ordinaire, et très effrayante".
Avant de tomber malade, Ivan Ilitch pouvait se targuer d'un parcours de vie sans embûches mais sans éclat particulier. Ayant épousé sans plus de conviction Prascovia Fiodorvna, il était avant tout marié à son travail, chose bien commode lorsqu'il s'agissait d'échapper aux disputes lancées par sa femme.
L'arrivée de la maladie et surtout l'éventualité de la mort qui l'accompagne le font complètement reconsidérer tout ce qu'il a autour de lui.
C'est que plein d'insouciance et avec l'assurance de toujours faire les choses comme il faut, il n'avait jamais songé à la mort comme un phénomène susceptible de le concerner un jour.
Au delà de la douleur physique, l'homme souffre surtout de la solitude, constatant que son épouse le tient pour responsable de son état, que ses enfants ne semblent pas en être affectés et que ceux qu'ils pensaient être ses amis l'apprécient plus par intérêt que pour le seul plaisir de sa compagnie.
Ivan Ilitch a toujours vécu dans le respect des convenances et constate avec chagrin que ses proches ont fait de même. Pourquoi ne lui témoignent-ils aucune pitié et entretiennent-ils cette illusion autour de sa maladie alors qu'ils le savent condamné ?
Comment peuvent-ils éluder la question de sa mort imminente alors que lui-même ne parvient pas à apprivoiser cette idée ?
Si Ivan Ilitch a toujours fait en sorte de se rendre aimable, était-il pour autant aimé ?
Le premier chapitre, consacré à la veillée funèbre, annonce d'emblée la couleur en dépeignant la cruelle hypocrisie ambiante dont était entouré le défunt.

" Etait-ce le matin, était-ce le soir, vendredi ou bien dimanche, tout cela était pareil, une seule et même chose : la même douleur lancinante, ininterrompue, torturante; la conscience que la vie s'écoulait, inexorablement, mais qu'elle était encore là ; que cette mort terrifiante se rapprochait toujours davantage, elle, qui était la seule réalité, et toujours les mêmes mensonges.
Que signifiaient alors les jours, les semaines et les heures de la journée ?" p.87

Pour ma première rencontre avec Tolstoï, j'ai préféré "commencer léger" et je dois dire que je suis plutôt satisfaite de ce choix dans la mesure où loin d'être ampoulé, le style de cette nouvelle s'est révélé accessible et fort agréable.
Le parcours d'Ivan Ilitch et surtout les angoisses et les questionnements qui se posent à lui au soir de sa vie m'ont inspiré un sentiment de tendre pitié.
Chacun de nous n'a qu'une seule vie et il arrive que des êtres se persuadent durant des années d'en connaître le sens pour finalement réaliser qu'ils étaient complètement à côté de la plaque ou pire, emportent sur leur lit de mort des questions restées sans réponses.
Une petite nouvelle qui donne à réfléchir sur notre propre sort le jour venu et sur nos réactions face à la disparition des êtres qui nous sont proches.
Une jolie découverte qui m'encourage à dépoussiérer mon exemplaire d'"Anna Karénine" :)








26 novembre 2012

L'étrange cas du Dr Jekyll et de Mr Hyde - Robert Louis Stevenson


Publiée en 1886, "L'étrange cas du Dr Jekyll et de Mr Hyde" est une nouvelle écrite par l'écrivain écossais Robert Louis Stevenson, également auteur du célèbre "L'Ile au Trésor".

Dr Jekyll et Mr Hyde ou le récit d'une expérience qui a mal tourné.
A Londres, au cours d'une année non précisée mais que l'on devine située à la fin du 19ème siècle, le notaire Mr Utterson s'entretient avec son cousin du mystérieux Mr Hyde, un être aussi laid que malfaisant que celui-ci affirme avoir vu agresser une petite fille avant de se retrancher dans la demeure du bon Dr Jekyll.
Utterson n'est pas au bout de ses surprises puisqu'il apprend que son vieil ami le Dr Jekyll vient de léguer tous ses biens à Mr Hyde dans le cas où il lui arriverait malheur endéans les 3 mois.
Inquiet, Utterson se rend alors chez le Dr Lanyon, un ami commun, qui lui affirme que lui et Henry Jekyll se sont disputés pour cause de différents scientifiques.
Et tandis qu'Utterson tente de comprendre ce qui peut bien avoir poussé son ami à héberger cet ignoble individu, plusieurs meurtres sont perpétrés en ville...

 " Permettez que j'emprunte mon propre chemin de ténèbres. J'ai attiré sur moi un châtiment et un péril qu'il m'est impossible de nommer. Je suis le plus grand des pêcheurs, je suis également la plus grande des victimes.
Je n'aurais jamais cru que le monde puisse renfermer un endroit de souffrances et de terreurs aussi déshonorantes. Vous ne pouvez faire qu'une chose pour soulager mon destin, Utterson, c'est respecter mon silence." p.69

L'histoire du Dr Jekyll et de Mr Hyde a donné lieu à de nombreuses (ré)interprétations. Pour ma part, la seule que je connaisse pour l'avoir vue un millier de fois date de 1990 et consiste en un téléfilm dans lequel Michael Caine campait magistralement le personnage du Dr Jekyll.



Je me souviens de ces vendredis soirs passés devant la télé avec mon frère chez mon père où nous venions un weekend sur deux. Il arrivait fréquemment que nous enregistrions les films pour les revoir ensuite. Trompant la vigilance de mon père qui tombait de sommeil au bout du premier film de la soirée, nous restions tous deux scotchés à l'écran, attendant impatiemment le second film, beaucoup plus trash que le premier :)
J'ai ainsi vu à l'âge de 8 ans "Carrie au bal du Diable", adaptation du roman de Stephen King qui m'a véritablement traumatisée (bon sang la scène avec la mère et les couteaux de cuisine ! Pendant longtemps, je n'ai plus osé regarder le socle à couteaux de notre propre cuisine, comprendra qui pourra ^^), "Misery"( ah les pauvres jambes de Paul Sheldon !) et bien d'autres encore parmi lesquels figure "Jekyll &Hyde".
Ce n'était pas le film le plus gore du lot et pourtant c'est sans doute celui qui aura le plus bercé marqué mon enfance abondamment nourrie de Disney et de contes peuplés de personnages clairement définis comme bons ou mauvais; puis questionnée ensuite quant à cette possibilité que puissent coexister le bien et le mal au sein d'une même personne.
Malgré mon vif intérêt pour ce film, je n'avais toutefois jamais poussé la curiosité jusqu'à chercher l'histoire originale, préférant conserver intacts mes souvenirs VHS.
Allez savoir pourquoi j'ai fini par me décider, réalisant qu'à l'instar de "Dracula" ou de "Frankenstein", il est finalement des histoires que l'on connaît sans vraiment les connaître, parce qu'on en a vu une adaptation ciné ou qu'on en a tellement entendu parler par d'autres.
En faisant une recherche sur les différentes éditions existantes, je suis tombée sur la présente couverture qui m'a tout de suite tapée dans l'oeil (ce qui m'arrive plutôt rarement dans la mesure où je ne considère pas l'esthétique d'un ouvrage comme un facteur déterminant à son achat).
Comble de chance, j'ai justement pu acquérir dans la même collection (Marabout Fantastic) "Dracula" et "Frankenstein".

 

Etant donné que Marabout a décidé de ne plus rééditer cette collection, à moins d'avoir beaucoup de chance dans votre librairie, je vous conseille de vous orienter vers Am****ou autre si vous souhaitez acquérir l'un de ces ouvrages.

Sur ce, il serait peut-être temps que je vous explique en quoi l'histoire du Dr Jekyll et de Mr Hyde m'a plu et continue de me plaire.
Plus j'y pense, plus je me dis que ce n'est pas tant l'aspect épouvante (les lecteurs assidus de ce blog savent que je ne suis pas naturellement attirée par le genre) que tout le questionnement psychologique et éthique entourant le Dr Jekyll/Mr Hyde qui fait mon intérêt pour cette histoire.
Stevenson entretient un certain mystère autour de ce Dr Jekyll, médecin respectable et aimé de tous que l'on s'attend, vu l'époque, à voir marié et père de famille.
Or il n'en est rien (le personnage joué par Cheryl Ladd dans le téléfilm a donc été créé de toutes pièces) et l'on devine déjà chez le médecin un certain goût pour la réclusion.
Bien qu'à l'aise en société, le Dr Jekyll occupe son temps libre à des recherches de l'ordre du transcendantal et du mystique, ce qui n'est pas du goût de tout le monde, particulièrement de celui de ses confrères.
Comme il le dit lui-même dans sa confession qui parachève la nouvelle, il s'est toujours intéressé à la "nature duelle de l'être humain", estimant que chacun possède en lui une part de bien et une part de mal indissociables.
Tiraillé lui-même par ces deux composantes de l'âme, il décide un jour de se prendre lui-même pour sujet d'expérimentation, usant d'une obscure chimie qui lui permet ainsi de créer ou plutôt de révéler Mr Hyde.
Le premier résultat dépasse ses attentes. Libre et en sécurité dans cet autre corps inconnu de tous, délesté de sa vertu et du contrôle de soi, Henry Jekyll peut ainsi agir à sa guise et assouvir ses pulsions longtemps réfrénées, en dépit et aux dépens des autres.

" Comme je l'ai dit, les plaisirs que, sous mon déguisement, je me hâtai de chercher étaient immondes, inutile d'employer un autre mot. Mais entre les mains d'Edward Hyde, ils ne tardèrent pas à virer au monstrueux.
Lorsque je revenais de mes expéditions, j'étais souvent en proie à une sorte d'étonnement face à ma dépravation par procuration. Le démon familier que j'avais extirpé de mon âme et lâché en toute liberté à ses propres réjouissances était empreint d'une malignité et d'une bassesse absolues; la moindre de ses actions, la moindre de ses pensées étaient centrées sur lui-même; il se repaissait avec une avidité bestiale du plaisir que lui procuraient toutes les tortures imaginables qu'il infligeait aux autres; il était implacable comme une statue de marbre.
Parfois, Henry Jekyll était horrifié par les crimes d'Edward Hyde, mais la situation échappait aux lois humaines, ce qui apaisait insidieusement sa conscience.
Après tout, c'était Hyde, et lui seul, qui était coupable. Jekyll n'avait pas changé; il se réveillait toujours doté des mêmes qualités apparemment intactes; il s'empressait même, quand cela était possible, de réparer le mal fait par Hyde. Ainsi sa conscience sommeillait. " p.128
Mais, comme on pouvait s'y attendre, ça dérape. Le médecin est allé trop loin et finit par devenir esclave d'une expérience - cette "double vie irréversible" - qu'il ne maîtrise plus.
C'est bien cette perte de contrôle (il ne décide plus quand il est bon ou mauvais), et non un élan de remords face à ses crimes, qui place le Dr Jekyll face à un second dilemme. Après s'être interrogé sur la façon de dissocier le bien du mal au sein d'un seul être, il se demande à présent comment éradiquer définitivement le second...

Comme le Dr Jekyll, je suis d'avis que chaque individu possède une part de bien et de mal différemment réparties en fonction de chacun. Je pense aussi qu'aucun individu ne peut se targuer de n'avoir jamais commis aucun pêché quel qu'il soit, cédé à la moindre lâcheté ou proféré moins d'un mensonge, d'une menace ou d'une toute petite mauvaise pensée à l'égard de quelqu'un.
De là à dire que chacun de nous est un serial-killer qui se cherche, bon quand même... :)

Je recommande donc ce coup de coeur (mais ça vous l'aurez aisément deviné) pour son ambiance nébuleuse qui n'est pas sans rappeler celle de "Jack l'Eventreur" (même époque, même ruelles sombres londoniennes, même climat de tension), son écriture très visuelle qui vous happe de gré ou de force et pour la grande habilité de son auteur à se plonger au coeur de la noirceur de l'âme humaine.

A bon entendeur :)




6 mai 2012

La Séquestrée - Charlotte Perkins Gilman


Publié aux USA en 1890, "La Séquestrée" est une nouvelle de l'écrivaine américaine Charlotte Perkins Gilman, auteure d'une dizaine de romans et essais et de plus de 180 nouvelles.

En attendant la fin des travaux de leur future demeure, un médecin et son épouse emménagent dans une maison de location en retrait de la ville. John, le mari, décide de les installer dans une ancienne chambre d'enfants, la seule pourvue de fenêtres grillagées.
Il faut dire que l'épouse souffre d'une maladie des nerfs pour laquelle le diagnostic de son mari préconise le repos et le renoncement à tout ce qui pourrait faire empirer son état. La fréquentation des amis est ainsi perçue comme dangereuse et toute activité intellectuelle, à commencer par l'écriture, se veut sévèrement proscrite.
Cloitrée dans cette chambre qui lui refuse le sommeil, l'épouse développe une obsession autour du papier peint jaune cramoisi qui orne les murs. Bientôt s'en dégagent des formes étranges dont elle est bien décidée à percer le secret.

" J'ai mis longtemps à comprendre ce qu'était cette forme floue, en retrait, mais je suis certaine à présent qu'il s'agit d'une femme.
De jour, elle est asservie, tranquille. Je suppose que c'est ce motif qui la retient ainsi séquestrée. Cela me tourmente. M'absorbe pendant des heures.
Je reste étendue de plus en plus longtemps. John dit que cela me fait du bien et que je dois dormir le plus possible.
Il a même pris l'habitude de me forcer à me coucher une heure après chaque repas.
C'est une mauvaise habitude, j'en suis convaincue, car, voyez-vous, il m'est impossible de dormir.
Du coup, cela m'incite à la fourberie car je ne leur dis pas que je suis éveillée - oh non !
Le fait est que je commence à avoir un peu peur de John." p.35

J'avais entendu parler de cette nouvelle chez George et si j'étais bien décidée à me la procurer, je me demandais comment je réussirais à acquérir cet ouvrage qui n'est plus édité.
C'était sans compter sur le hasard d'une visite dans l'une de mes cavernes d'Ali-Baba (comme j'aime les bouquinistes !).
Voici une nouvelle plutôt courte mais pas moins représentative de la condition des femmes en cette fin de 19ème siècle ouverte à la modernité tant qu'elle n'incluait pas l'émancipation féminine.
La brillante postface de Diane de Margerie, très justement intitulée "Ecrire ou ramper", nous instruit de ce qu'étaient les moeurs de l'époque et des possibilités restreintes qui se voyaient offertes aux femmes.
Impossible pour elles de concilier carrière et mariage. La première option, pourvu qu'elle soit financièrement réalisable, engendrait une telle pression sociale qu'il fallait bien finir par céder à la seconde, avec les terribles conséquences que cela engendrait.
Réduites à leurs rôles d'épouse et de mère, astreintes à l'accomplissement de leurs devoirs conjugaux, nombreuses furent ces femmes à se soustraire de leur condition pour se réfugier dans ce qui fut qualifié de "neurasthénie".
Se heurtant à l'incompréhension des hommes, culpabilisant de ne pouvoir se satisfaire de ce que ceux-ci attendaient d'elles, elles se soumettaient toutefois à leur jugement, optant pour une passivité traduite en un repos forcé et espérant ainsi retrouver leur équilibre.

La paranoïa qu'engendre la vision de ce papier peint chez cette femme, séquestrée au sens matériel et psychique, trahit en réalité une révolte silencieuse présentée comme un combat intérieur au nom de toutes ces autres femmes qui comme elles rampent à même le sol, renoncent à l'imagination créatrice, subissent le manque de liberté inhérent à leur condition.
"La Séquestrée", débarrassée de son ton volontairement naïf, fait état d'une folie foncièrement lucide, réinterprétée et encadrée de façon pernicieuse par le genre masculin.
Cette nouvelle qui fait largement écho à la vie de l'auteure renvoie également, comme nous le rappelle la postface, aux destins de ses contemporaines Alice James (soeur d'Henry) et Edith Wharton qui avait également régulièrement recours aux visions fantomatiques (Le Miroir, Ethan Frome) pour permettre à ces héros d'accéder à une vérité que leur refuse le monde extérieur.
"La Séquestrée" ou l'histoire d'une femme et de bien d'autres qui se débattent dans l'existence et partent à la rencontre d'elles-mêmes.
Si tout comme moi vous avez la chance de croiser cet ouvrage délicatement subversif, ne le laissez surtout pas filer !

" Pourtant je dois m'exprimer d'une façon ou d'une autre, je dois réfléchir - c'est un tel soulagement ! Mais l'effort est en train de dépasser le sentiment de délivrance." p.27

D'autres avis : George - L'Ogresse

16 août 2011

Raison et sentiments - Jane Austen


Publié en 1811, "Raison et sentiments" est le premier roman de Jane Austen, romancière anglaise également auteure du célèbre "Orgueil et préjugés" ou encore de "Lady Susan".

Sur son lit de mort, Henry Dashwood fait promettre à John, son fils aîné, de veiller aux intérêts de sa belle-mère et de ses 3 demi-soeurs, Elinor, Marianne et Margaret.
Subissant l'influence de son épouse, John se laisse convaincre de ne leur octroyer aucune rente et s'installe à Norland Park avec l'intention de les faire déménager.
Fort heureusement, l'un de leurs cousins, John Middleton, les invite à venir s'établir dans le cottage qui jouxte sa demeure de Barton.
Cependant, alors que la famille Dashwood s'apprête à quitter le Sussex pour le Devonshire, Elinor se rapproche de son beau-frère, Edward Ferrars tandis que sa soeur Marianne succombe aux charmes de John Willoughby.
La mère Dashwood se réjouit d'avance de ces deux unions qui pourraient largement contribuer à améliorer leur condition.
Mais les événements se dérouleront-ils comme prévu?

"Raison" et "sentiments" en réfèrent directement aux caractères respectifs des deux personnages principaux que sont Elinor et Marianne.
Elinor, l'aînée, se veut toute en retenue et apte à conserver son calme en toute circonstance. On pourrait aisément dire d'elle qu'elle est "bonne", sauf qu'en deux siècles, l'expression a fait du chemin...
Elle trouve en la personne d'Edward Ferrars, un homme pourtant timide et dénué d'ambition, la droiture et la sincérité qu'elle recherche chez un homme.
Marianne se révèle quant à elle une âme romanesque encline à laisser son coeur faire fi des convenances pour choisir l'élu de son coeur. Willoughby représente pour elle l'homme idéal, sûr de lui, bavard, animé par les mêmes passions qu'elle.
Toutes deux aimeront un homme qui leur vaudra mille inquiétudes et les décevra, et chacune d'elle vivra son désarroi au gré des vicissitudes de son caractère.
Hormis les deux hommes qui occupent toutes leurs pensées, autour d'elles gravitent une mère qui ne cessera de les soutenir dans leurs sentiments mais aussi le colonel Brandon, homme taciturne et grave qui passe pour un célibataire endurci et Mrs Jennings, marieuse bienveillante mais maladroite, toujours à l'affût du moindre commérage.
Cette galerie de personnages évolue dans un paysage vallonné, pittoresque - tel que l'affectionnait Jane Austen - où l'on se promène volontiers pour s'isoler dans son chagrin ou pour échanger des confidences.
Tous évoluent dans des cercles fermés dans lesquels tout finit un jour par se savoir, tant il est de mise de se mêler de la vie des uns et des autres, sans discrétion aucune.
Les conversations tournent presque exclusivement autour des unions à venir et du confort matériel que celles-ci représenteront pour les jeunes gens concernés.
C'est un monde superficiel que Jane Austen nous dépeint à nouveau ici. Mais Elinor et Marianne se démarquent de ce milieu sans scrupules par leur simplicité, leur noblesse de coeur, leur intégrité et leur volonté commune de faire avant tout un mariage d'amour.

Il est connu que les scénarios élaborés par Austen aboutissent à des dénouements heureux. Les "méchants" récoltent ce qu'ils ont semé et les bonnes actions finissent par être récompensées.
Mais ce qui est particulièrement intéressant chez Austen, c'est la façon dont elle met à l'épreuve ses personnages, "pour leur bien", afin d'examiner quelle incidence le chagrin peut avoir sur leur nature profonde.
Le chagrin d'Elinor est intérieur, silencieux là où la douleur de Marianne transparaît dans ses moindres faits et gestes. Et pourtant, toutes deux souffrent du même mal.

J'ai retrouvé avec plaisir le phrasé majestueux de Jane Austen, cette aisance dans l'écriture qui laisse pourtant, à nous contemporains, l'impression que chaque phrase se veut recherchée, façonnée.
Cependant, malgré la tendresse éprouvée pour ces deux soeurs (et surtout pour ce pauvre colonel Brandon!), j'ai trouvé qu'il leur manquait quelque force de volonté.
Si j'ai été sensible à leurs situations respectives, je me suis parfois ennuyée à voir leurs atermoiements durer sur des pages et des pages.
En cela, j'ai largement préféré "Orgueil et préjugés" et ses figures intransigeantes !
Une légère déception donc en regard de certaines longueurs mais un plaisir toujours vif à lire la prose de Jane Austen.


"Raison et sentiments" était une lecture commune avec Soukee, Marion, Sofynet, Mélusine, Frankie, Reveline, Sabbio, L'Ogresse de Paris et Michel dont je file voir les billets !

21 avril 2011

" Ô mon George, ma belle maîtresse... " - Alfred de Musset et George Sand


"Ô mon George, ma belle maîtresse" est un recueil regroupant la majorité des lettres échangées entre les écrivains George Sand et Alfred de Musset.

" Mais quand tu seras seul, quand tu auras besoin de prier et de pleurer, tu penseras à ton George, à ton vrai camarade, à ton infirmière, à ton ami, à quelque chose de mieux que tout cela ; car le sentiment qui nous unit s'est formé de tant de choses, qu'il ne peut se comparer à aucun autre.
Le monde n'y comprendra jamais rien, tant mieux, nous nous aimerons, et nous nous moquerons de lui." p.31

Juin 1833. A 29 ans, forte de ses succès littéraires "Indiana" et "Valentine", George Sand a le vent en poupe. Malheureusement, les amours ne suivent pas.
Mais lors d'un dîner, elle fait la rencontre du vicomte Alfred de Musset, de 6 ans son cadet, qu'elle invite à venir lui rendre visite.
Une correspondance débute alors mais s'interrompt rapidement car les deux écrivains, devenus amants, ne se quittent plus.
Lorsque George Sand contracte une dysenterie qui l'oblige à garder le lit, Musset préfère aller voir ailleurs que de rester au chevet de sa bien-aimée.
Alors qu'il tombe malade à son tour, elle se réfugie dans les bras de son médecin, Pietro Pagello.
Les échanges épistolaires reprennent de plus belle, les amants se rabibochent, se séparent à nouveau et remettent le couvert jusqu'au début de l'année 1835 où George Sand décide de quitter définitivement Musset.

" Mais ton coeur, mais ton bon coeur, ne le tue pas, je t'en prie. Qu'il se mette tout entier ou en partie dans tous les amours de ta vie, mais qu'il y joue toujours son rôle noble, afin qu'un jour tu puisses regarder en arrière et dire comme moi, j'ai souffert souvent, je me suis trompé quelquefois mais j'ai aimé.
C'est moi qui ai vécu et non pas un être factice créé par mon orgueil et mon ennui.
J'ai essayé ce rôle dans les instants de solitude et de dégoût, mais c'était pour me consoler d'être seul, et quand j'étais deux, je m'abandonnais comme un enfant, je redevenais bête et bon comme l'amour veut qu'on soit." p.62

La première lettre de ce recueil date du 23 juillet 1833 mais les archives attestent de l'existence de lettres datant du mois de juin. J'ignore pour quelle raison l'éditeur a jugé bon de sucrer ces premiers échanges...
Dans cette lettre, Musset témoigne à George Sand sa profonde admiration pour son roman "Lélia" et lui déclare ses sentiments dès le lendemain tout en appréhendant sa réaction.
La correspondance reprend à Venise le 27 mars 1834 lorsque Musset, guéri, regagne Paris sans George Sand.
Il reconnaît lui avoir fait beaucoup de mal mais se dit heureux de ne pas l'avoir détournée de l'amour puisqu'elle peut compter sur un homme qui l'aime.
Restée sans nouvelles de sa part, George Sand s'inquiète de son état de santé et affirme ne rien regretter de leur histoire puisque c'était là leur destinée que de ne jamais se comporter en amants ordinaires.
Elle lui fait part de ses tendances au spleen, de ses soucis financiers (son orgueil lui fera d'ailleurs toujours refuser son aide), lui soumet des manuscrits et le charge de certaines courses (la fin de chacune de ses lettres se veut d'ailleurs étonnamment pragmatique).
De son côté, Musset tente péniblement de reprendre goût à la vie et à l'amour.
Malgré leur séparation, tous deux continuent à maintenir cette amitié singulière qui les unit tendrement.

" Dans mes jours d'angoisse et d'injustice, j'étais jalouse de tous les biens que tu pouvais et que tu devais me préférer. Aujourd'hui je t'aime sans fièvre et sans désespoir. Je voudrais te mettre sur le trône du monde et t'inviter à venir quelquefois fumer et philosopher dans ma cellule.
Te voir arrivé à l'éclat que doit avoir ta destinée et te voler au monde de temps en temps pour te donner les joies du coeur, c'est ce que j'ambitionne et c'est ce que j'espère." p.41

Ces lettres sont cependant pleines de contradictions ! Tous deux se souhaitent l'un à l'autre d'être heureux et de trouver l'amour mais pleurent à l'idée d'en être exclus.
Sand requiert la présence de Pagello pour prendre soin d'elle mais éprouve tout autant le besoin de materner un homme, en l'occurrence Musset qu'elle se plaît à appeler son "enfant".
Quant à Musset qui se dit heureux de la savoir comblée par un autre, ses dernières lettres montrent bien que leur amitié ne lui a jamais suffi.
La correspondance s'achève d'ailleurs brutalement, lorsque George Sand comprend que leur bonheur à tous les deux exige qu'ils rompent tout contact.

" Qu'allons-nous devenir? Il faudrait que l'un de nous eût de la force, soit pour aimer, soit pour guérir, et ne t'abuse, nous n'avons ni l'une ni l'autre, et pas plus l'un que l'autre." p.135

J'ai passé quelques heures dans l'intimité de deux êtres très doués pour parler d'amour, beaucoup moins pour le vivre sans se déchirer...
Comme le dit très justement George Sand, "L'amour c'est le bonheur qu'on se donne mutuellement". A l'évidence, ces deux-là ne savaient pas s'aimer sans se faire souffrir l'un et l'autre.
Dommage pour eux, mais tant mieux pour le lecteur qui peut se délecter de cette prose passionnée et délicieusement surannée.

" Exercer les nobles facultés de l'homme est un grand bien, voilà pourquoi la poésie est une belle chose. Mais doubler ses facultés, avoir deux ailes pour monter au ciel, presser un coeur et une intelligence sur son intelligence et sur son coeur, c'est le bonheur suprême. Dieu n'en a pas fait plus pour l'homme; voilà pourquoi l'amour est plus beau que la poésie." p.78

La correspondance entre George Sand et Alfred de Musset est consultable dans son intégralité et gratuitement sur le site Gallica. Cliquez sur l'image ci-dessous pour y accéder.

Correspondance de George Sand et d



19 avril 2011

Madame Bovary - Gustave Flaubert


Paru en 1857, "Madame Bovary" est un roman du célèbre écrivain français Gustave Flaubert, également auteur de "L'Education sentimentale" et de "Salammbô".

"Madame Bovary" retrace le parcours - ou disons plutôt la descente aux enfers - d'Emma Bovary, une jeune femme romantique toujours à l'affût du moindre événement et qui, pour échapper à l'ennui du quotidien, s'abandonne aux rêveries que lui inspirent ses lectures, nourrissant sans cesse l'espoir qu'un jour, le rêve se confonde avec la réalité.

Charles Bovary, médecin à Tostes, est dépêché à la ferme des Bertaux pour remettre en place la jambe cassée de Mr Rouault, le maître des lieux.
Tombé sous le charme de sa fille Emma, Charles s'empresse de l'épouser. Si le couple affiche un bonheur paisible en apparence, il n'en est rien en réalité. Seul Charles est heureux. Emma, elle, ne ressent en rien la passion telle que décrite dans ses lectures.
Les journées se suivent et se ressemblent et, plus le temps passe, plus Emma se détache de ce mari dont le manque de curiosité et d'ambition l'irrite au plus haut point.
Sujette à de fréquentes sautes d'humeur, la jeune femme se laisse tant aller que son mari, dans l'idée qu'un changement de décor lui ferait le plus grand bien, décide de quitter Tostes pour rejoindre Yonville. Emma est alors enceinte.
C'est dans ce bourg qu'Emma connaîtra les joies éphémères de l'adultère auprès de Léon et de Rodolphe. Mais les dettes, engrangées à la mesure de ses caprices, et les déceptions s'accumulent au point de la faire renoncer définitivement à ce bonheur idyllique auquel elle aspirait tant.

" Au fond de son âme, cependant, elle attendait un événement. Comme les matelots en détresse, elle promenait sur la solitude de sa vie des yeux désespérés, cherchant au loin quelque vague blanche dans les brumes de l'horizon.
Elle ne savait pas quel serait ce hasard, le vent qui le pousserait jusqu'à elle, vers quel rivage il la mènerait, s'il était chaloupe ou vaisseau à trois ponts, chargé d'angoisses ou plein de félicités jusqu'aux sabords.
Mais, chaque matin, à son réveil, elle l'espérait pour la journée, et elle écoutait tous les bruits, se levait en sursaut, s'étonnait qu'il ne vînt pas, puis au coucher du soleil, toujours plus triste, désirait être au lendemain." p.73

Je me souviens encore de l'impression d'ennui que m'avait laissé ce roman lu pour la première fois à l'âge de 16 ans. Je n'en avais d'ailleurs gardé qu'un souvenir diffus qui, à peu de choses près, pourrait se résumer aux propos tenus par Jean Teulé lors d'une émission de La Grande Librairie : "Madame Bovary, c'est l'histoire d'une bourgeoise qui s'emmerde en province."
Quand Manu m'a proposé une lecture commune de "Contre-enquête sur la mort d'Emma Bovary" (mon billet sera publié jeudi), j'ai saisi l'occasion de me replonger dans le texte original pour me rafraîchir la mémoire mais aussi pour donner une seconde chance à ce roman dont les nuances, je m'en rends compte, m'avaient échappées à l'adolescence.
A l'époque, j'avais pris en pitié cette pauvre Emma, victime de ce mari qui, faisant tout de travers, ne réussissait pas à la rendre heureuse. Mon avis est à présent beaucoup plus contrasté.

A l'évidence, Emma ne fait pas partie de ces êtres qui peuvent trouver le bonheur en eux-mêmes mais bien de ceux dont la félicité repose entièrement sur l'amour de quelqu'un.
Or cette personne n'est pas son mari.
Certes, Charles Bovary apparaît comme un homme plutôt fade et ennuyeux.

" La conversation de Charles était plate comme un trottoir de rue, et les idées de tout le monde y défilaient, dans leur costume ordinaire, sans exciter d'émotion, de rire ou de rêverie. Il n'avait jamais été curieux, disait-il, pendant qu'il habitait Rouen, d'aller voir au théâtre les acteurs de Paris.
Il ne savait ni nager, ni faire des armes, ni tirer le pistolet, et il ne put, un jour, lui expliquer un terme d'équitation qu'elle avait rencontré dans un roman." p.48

Mais le dévouement extrême qu'il porte à Emma est si touchant que j'en suis venue à mépriser cette femme de ne pas réussir à l'aimer malgré tout, ou du moins à lui accorder une chance.
Or dès le début, les dés sont pipés.
Au motif de sacrifier sa vie, Emma agit sans scrupules envers sa famille. Egocentrée, elle néglige sa fille, trompe son mari, dilapide son argent et le manipule afin qu'il cède au moindre de ses caprices.
Et Charles, trop aveuglé par son admiration pour elle, lui passe tout, se contente du peu d'affection qu'elle consent à lui donner et ne se rend compte de rien !
L'absence de communication dans ce couple est à ce point flagrante qu'elle en devient désespérante. Extrême dans son indifférence à l'égard de son mari comme dans sa tendresse envers ses amants, Emma ne peut s'exprimer qu'à travers des crises de nerfs et Charles ne pense jamais à lui demander la raison de ses tourments.
Des personnages secondaires beaux parleurs, intéressés et lâches (la palme revenant à Monsieur Lheureux, le boutiquier) aux décors inanimés, tout concourt à pousser Emma à mettre fin à l'agonie de toute une vie pour privilégier la délivrance.

Amateurs de rebondissements et d'action, passez votre chemin. Fin psychologue, Flaubert excelle à faire ressentir progressivement au lecteur l'ennui, la frustration, l'inertie et la platitude d'une existence qui mène au désespoir et au renoncement.
Le style est travaillé, parfois un peu poussiéreux pour le lecteur contemporain mais toujours flamboyant.
Bien que j'aie relevé quelques longueurs (mais quel roman classique n'en a pas?), j'ai réussi à passer au travers, non en sautant des pages comme la première fois, mais en sachant apprécier le travail et le talent de l'auteur à installer et maintenir une ambiance de bout en bout comme à doter ses personnages d'une consistance et d'une trajectoire rectiligne qui les mène exactement là où ils doivent être.
Le roman converge naturellement vers une fin sans réelle surprise (le mot "fatalité" est d'ailleurs prononcé par Charles Bovary dans les toutes dernières lignes) mais néanmoins bouleversante, moins pour Emma que pour Charles (enfin c'est mon avis).

" N'importe! elle n'était pas heureuse, ne l'avait jamais été. D'où venait donc cette insuffisance de la vie, cette pourriture instantanée des choses où elle s'appuyait?
Mais, s'il y avait quelque part un être fort et beau, une nature valeureuse, pleine à la fois d'exaltation et de raffinements, un coeur de poète sous une forme d'ange, lyre aux cordes d'ayrain, sonnant vers le ciel des épithalames élégiaques, pourquoi, par hasard, ne le trouverait-elle pas? Oh! Quelle impossibilité ! Rien, d'ailleurs, ne valait la peine d'une recherche ; tout mentait ! Chaque sourire cachait un bâillement d'ennui, chaque joie une malédiction, tout plaisir son dégoût, et les meilleurs baisers ne vous laissaient sur la lèvre qu'une irréalisable envie d'une volupté plus haute." p.335

Si vous ne l'avez pas encore vu, je vous recommande l'adaptation cinématographique réalisée par Claude Chabrol en 1991, avec en vedette Isabelle Huppert dans le rôle d'Emma Bovary et Jean Yanne dans celui de l'apothicaire.


Un classique à (re) découvrir ! Je ne suis d'ailleurs pas prête à le quitter de sitôt puisque, comme indiqué au début de ce billet, je compte vous parler bientôt de "Contre-enquête sur la mort d'Emma Bovary" de Philippe Doumenc ainsi que de "Madman Bovary" de Claro.

NDLR : le hasard veut que je publie ce billet aujourd'hui, le jour de la Sainte-Emma. Bonne fête à elles :)

D'autres avis chez BOB !

16 avril 2011

Pauline - George Sand


"Pauline" est un roman - publié en 1839 - de l'écrivaine française George Sand, célèbre notamment pour ses romans "La mare au diable" et "La Petite Fadette" ou encore pour sa correspondance avec Alfred de Musset.

Vieille fille avant l'heure, Pauline vit à Saint-Front aux côtés de Madame D., sa mère aveugle dont elle assume la charge. Lorsqu'elle reçoit la visite de Laurence, son amie comédienne dont elle n'avait plus de nouvelles, elle réalise à quel point les récits de cette vie parisienne trépidante la renvoient à son existence solitaire et vide de sens.
Les deux amies entretiennent une correspondance régulière et la résignation douloureuse dans laquelle sombre Pauline ne manque pas de toucher le coeur de Laurence.
Ainsi, à la mort de Madame D., Laurence décide de prendre Pauline sous son aile et l'invite à quitter sa province pour venir emménager à Paris, dans la maison qu'elle partage avec ses deux soeurs et sa mère, Madame S.
Pauline semble trouver sa place dans la maisonnée mais les mois passant, elle commence à souffrir de ce que le cercle d'amis de Laurence ne soit composé que de gens plus âgés.
C'est alors qu'apparaît Montgenays, un jeune rentier vaniteux dont la fourberie ne manquera pas de semer la zizanie entre les deux amies...

Il y a quelques mois, je ne connaissais à peu près rien de l'univers de George Sand. Mais la lecture de la biographie rédigée par Evelyne Bloch-Dano, "Le dernier amour de George Sand", a réussi à piquer ma curiosité.
Lors d'un passage en librairie, je suis tombée sur "Pauline" dont le résumé et le format m'ont fait dire que ce récit serait la mise en bouche idéale pour découvrir la plume de George Sand.
A vrai dire, je suis plutôt satisfaite de ce choix !

" Il est des âmes qui ne manquent pas d'élévation, mais de bonté. On aurait tort de confondre dans le même arrêt celles qui font le mal par besoin et celles qui le font malgré elles, croyant ne pas s'écarter de la justice. Ces dernières sont les plus malheureuses ; elles vont toujours cherchant un idéal qu'elles ne peuvent trouver, car il n'existe pas sur la terre, et elles n'ont point en elles ce fonds de tendresse et d'amour qui fait accepter l'imperfection de l'être humain.
On peut dire de ces personnes qu'elles sont affectueuses et bonnes seulement quand elles rêvent." p.115

"Pauline" met en présence deux femmes issues de milieux radicalement différents. Tandis que l'une subit sa vie, l'autre la mène tambour battant.
Mais en dépit de ce qui les distingue, ces deux femmes sont liées par une amitié sincère et respectueuse, générée par une admiration réciproque.
Pourtant, sans se l'avouer, Pauline nourrit une certaine jalousie à l'égard de son amie qui bénéficie de toutes les attentions, un sentiment insidieux qui se muera progressivement en une haine dont Montgenays sera le catalyseur.

" On n'a jamais rien à espérer et l'on a tout à craindre d'un homme qui n'est ni bon, ni méchant." p.90

La première partie du roman offre une peinture assez piquante de la vie provinciale, les villageois étant présentés comme des gens simples facilement impressionnables, mesquins et à l'affût du moindre événement qui réussirait à pimenter leur routine.
Tous s'extasient à l'arrivée de Laurence qui est au centre de leurs préoccupations. Pauline est laissée de côté mais occupe le devant de la scène dans la seconde partie consacrée à l'intrigue amoureuse qui l'opposera à Laurence.
Je me suis beaucoup attachée au personnage de Laurence, cette jeune femme libre, courageuse, ne devant rien à personne, et qui voit ses bonnes intentions sans cesse mal interprétées par Pauline qui la considère comme sa rivale.
Le dénouement de cette histoire m'a laissé un goût amer dans la bouche, tant j'étais triste de voir ces deux amies se déchirer à cause des manipulations d'un seul homme !

Beaucoup ont reproché à l'auteure son penchant pour les discours moralisateurs insérés dans ses oeuvres. Il est vrai que dans ce roman, George Sand se pose en "juge et partie".
En tant que narratrice, elle donne à ses personnages certaines directions pour les condamner l'instant d'après et faire passer ses idées sur certains sujets comme les religions.

" Elle trouvait dans le catholicisme la nuance qui convenait à son caractère, car toutes les nuances possibles se trouvent dans les religions vieillies; tant de siècles les ont modifiées, tant d'hommes ont mis la main à l'édifice, tant d'intelligences, de passions et de vertus y ont apporté leurs trésors, leurs erreurs ou leurs lumières, que mille doctrines se trouvent à la fin contenues dans une seule, et mille natures diverses y peuvent puiser l'excuse ou le stimulant qui leur convient. C'est par là que les religions s'élèvent, c'est aussi par là qu'elles s'écroulent." p.67

Ce constat m'a plu dans la mesure où ces insertions m'ont permis de réfléchir tout du long à la portée de ce que j'étais en train de lire.
George Sand a parfaitement su rendre compte des pensées torturées de ses personnages et je dois bien avouer que sa grande maîtrise de la langue a forcé mon admiration ! J'ai hâte de découvrir ses autres oeuvres !

Un autre avis : Claudialucia

26 mars 2011

Au fil de la vie - Rainer Maria Rilke


"Au fil de la vie" est un recueil, publié en 1898, composé de 11 nouvelles signées de l'écrivain et poète autrichien Rainer Maria Rilke, célèbre pour son roman "Elégies de Duino" et "Lettres à un jeune poète", sa correspondance de plusieurs années avec un jeune officier.

Dans "La fête de famille" et "L'anniversaire", un homme et une femme célèbrent chacun à leur manière l'énième anniversaire de ce frère parti trop tôt.
"Le secret" nous dépeint l'étrange amitié qui lie Clotilde et Rosine, cette dernière étant fermement décidée à découvrir ce que son amie dissimule dans un coffret verrouillé.
"La fuite" évoque le désir de liberté de Fritz et Anna, un jeune couple forcé de se fréquenter en cachette de leurs parents.
"Toutes en une", "L'enfant Jésus" et "Unis" nous font faire connaissance avec Betty, Werner et Gerhard, trois jeunes gens malades qui cherchent le réconfort au gré de leur imagination.
Dans "Bonheur blanc", Théodor Fink appréhende de revoir son frère mourant et fait une bien étrange rencontre.

Frères et soeurs en deuil, vieilles filles, jeunes malades au bord de la mort. Les personnages qui peuplent ces nouvelles ne sont guère heureux.
Tous partagent la peur de l'inconnu, de cette mort qu'ils attendent et redoutent.
Ils ont perdu cette étincelle qui les raccroche à la vie et se retrouvent seuls avec leurs angoisses, sans Dieu pour les secourir.
" Qu'est-ce que la piété? Le plaisir qu'on prend à des églises sombres et à des arbres de Noël illuminés, la gratitude que l'on éprouve pour un quotidien tranquille que ne vient troubler aucune tempête, l'amour qui a perdu son chemin et qui cherche, qui tâtonne dans l'infini sans rivages.
Et une nostalgie qui joint les mains au lieu de déployer ses ailes." p.129

Le style de Rilke est teinté d'une mélancolie poétique. En revanche, je cherche encore l'humour promis par le résumé du livre...
L'écriture est assurément belle, sans doute un peu trop travaillée car j'ai eu l'impression que l'émotion s'effaçait au profit de phrases bien tournées. Je n'ai pas réussi à être transportée par ces nouvelles, si ce n'est par "L'enfant Jésus", l'histoire d'un conte de Noël qui a mal tourné...

" La mort est un changement de numéro. La petite Elisabeth était maintenant couchée dans la chambre du bas dont elle avait souvent vu, de sa fenêtre, les murs extérieurs blancs.
Elle avait rapetissé et prenait, avec ses pieds refroidis, peu de place dans le simple lit de bois auquel était déjà fixé le nouveau numéro. Le numéro de la tombe, là dehors.
Celle-ci était déjà prête; mais elle n'était pas noire et béante comme la gueule d'un animal monstrueux. L'arrivée de la nuit commençait d'y tisser un linceul de neige chatoyant de blancheur, rendant l'endroit aussi gracieux et attirant que le petit lit d'un enfant de riches.
Et la petite Betty dans sa chambre silencieuse était couchée si câline et si confiante qu'on eût pu croire qu'elle le savait.
Ses petites mains d'une blancheur de cire tenaient, comme pour jouer, une petite croix de bois, sa chevelure rayonnait comme une auréole depuis le nuage de dentelle de son oreiller mortuaire, et autour de ses lèvres minces et pâles s'épanouissait un sourire mélancolique : c'est ainsi qu'une couronne d'immortelles enlace une page de missel jaunie." p.92
Un autre avis : Jules

12 février 2011

Les Hauts de Hurle-Vent - Emily Brontë


"Les Hauts de Hurle-Vent" est l'unique roman de l'écrivaine anglaise Emily Brontë, publié en 1847 soit la même année que le non moins célèbre "Jane Eyre" rédigé par sa soeur Charlotte Brontë.

Mr Earnshaw, veuf, vit à Hurle-Vent avec ses deux enfants, Catherine et Hindley. Un soir, alors qu'il rentre de voyage, il ramène avec lui un jeune garçon, Heathcliff, à qui il témoigne rapidement plus de tendresse qu'à ses propres enfants.
Si ce nouvel arrivant ne cesse d'alimenter la jalousie d'Hindley, Catherine elle finit par accepter ce second frère au point que tous deux deviennent rapidement inséparables.
Hindley est envoyé dans un collège pour une durée de 3 ans, se marie et revient à la mort de son père. Toujours animé d'une vive jalousie vis-à-vis d'Heathcliff qu'il considère comme un vulgaire bohémien, il bénéficie au titre de maître de maison de toute la latitude nécessaire pour faire transférer son ennemi juré dans le quartier des domestiques et l'éloigner de sa soeur.
Soutenu par sa femme, Hindley parvient à faire de sa soeur une jeune femme du monde qui ne tarde pas à épouser le fils de leurs locataires, Edgar Linton.
Blessé par ce mariage, Heathcliff quitte la demeure puis revient pour apprendre qu'il a toujours été le favori dans le coeur de Catherine.
Après que celle-ci meure en mettant au monde sa fille Catherine(bis), Heathcliff est pris d'une haine viscérale envers le frère et le mari dont il promet de se venger de la plus terrible manière...

"Les Hauts de Hurle-Vent", un titre qui pourrait être celui d'un film d'épouvante ! Bon sang quelle histoire...Tant de noirceur concentrée dans un seul et même roman ! Des personnages tous plus égocentriques et torturés les uns que les autres (à l'exception de Nelly Dean, la courageuse femme de charge qui n'a décidément pas la langue dans sa poche), la palme revenant évidemment à l'odieux Heathcliff !
Dans une région qui ne semble traversée que par une seule saison, deux maisons situées à 4 miles l'une de l'autre sont le théâtre d'une fresque familiale qui s'étale sur une quarantaine d'années faites d'incessantes querelles entre 3 générations toutes plus impulsives les unes que les autres.
Les femmes y sont capricieuses, manipulatrices et hystériques, les hommes violents, cupides et dénués de sens moral et les enfants sont relégués à de simples instruments chargés d'assouvir la vengeance de leurs aînés.
Au centre et à l'origine de toute cette haine, Heathcliff et ce désir absolu de revanche qui se mue en une malédiction s'abattant sur ses ennemis avant de se reporter sur leur descendance.
C'est à travers le récit de Nelly Dean, seule figure maternelle, témoin, arbitre et souvent complice malgré elle de cette folie ambiante, que l'histoire se déploie.
Celle-ci rend compte d'une atmosphère sombre rendue à la fois par la description d'un cadre et de décors tristes ( ce temps maussade qui n'en finit pas, ces demeures laissées aux humeurs de leurs habitants) comme par le manque de gaieté et d'affection dont font preuve les personnages de cet infernal huis-clos.
Bien sûr, le style d'Emily Brontë est élégant comme sait l'être l'écriture de son époque mais il est d'autant plus saisissant qu'il offre une peinture si sinistre de l'être humain par l'entremise de dialogues cinglants entre des protagonistes qui ne cessent de se souhaiter mutuellement de périr en enfer et prennent un plaisir non dissimulé à se regarder souffrir. Lovely, isn't it?
" Je sais très exactement ce qu'il souffre en ce moment, par exemple ; ce n'est d'ailleurs qu'un simple avant-goût de ce qu'il souffrira.
Il ne sera jamais capable de sortir de son abîme de grossièreté et d'ignorance. Je le tiens mieux que ne me tenait son coquin de père, et je l'ai fait descendre plus bas, car il s'enorgueillit de son abrutissement. Je lui ai appris à mépriser comme une sottise et une faiblesse tout ce qui n'est pas purement animal.
Ne croyez-vous pas que Hindley serait fier de son fils, s'il pouvait le voir? Presque aussi fier que je le suis du mien. Mais il y a une différence : l'un est de l'or employé comme pierre de pavage, l'autre du fer blanc poli pour jouer un service d'argent. Le mien n'a aucune valeur en soi ; pourtant j'aurai le mérite de le pousser aussi loin qu'un si pauvre hère peut aller.
Le sien avait des qualités de premier ordre, elles sont perdues ; je les ai rendues plus qu'inutiles, funestes. Moi, je n'ai rien à regretter ; lui, il aurait à regretter plus que qui qui ce soit." p.263

Et tout cela viendrait d'une histoire d'amour empêchée entre Heathcliff et Catherine? Au risque de m'attirer les foudres des lecteurs sensibles aux liens qui unissent ces deux-là, je parlerais plutôt de complicité (malsaine) que d'amour pour qualifier la nature de cette relation.
Certes, Heathcliff et Catherine sont sans nul doute taillés dans la même écorce, tous deux semblant tirer un même malin plaisir à manipuler et se moquer de leur entourage, mais ils ne se montrent pas plus charitables l'un envers l'autre.

" Ce serait me dégrader moi-même, maintenant, que d'épouser Heathcliff. Aussi ne saura-t-il jamais comme je l'aime; et cela, non parce qu'il est beau, Nelly, mais parce qu'il est plus moi-même que je ne le suis. De quoi que soient faites nos âmes, la sienne et la mienne sont pareilles, et celle de Linton est aussi différente des nôtres qu'un rayon de lune d'un éclair ou que la gelée du feu." p.111

Bien des vies auraient été préservées si tous deux avaient eu la noblesse d'âme de ne pas laisser leur égoïsme contaminer des innocents mais il faut bien avouer que sans le drame initial que fut leur séparation, "Les Hauts de Hurle-Vent" ne seraient pas ce qu'ils sont...

" Mais la traîtrise et la violence sont des lances à deux pointes ; elles blessent ceux qui y ont recours plus grièvement que leurs ennemis." p.216

J'aurais voulu développer ce billet davantage mais que dire qui n'ait pas déjà été dit sur ce roman? On aura beau l'expliquer en long, en large et en travers, évoquer tour à tour les drames qu'il abrite, le caractériser par rapport aux courants romantique et gothique, lui trouver des ressemblances avec "Roméo et Juliette" ou "Jane Eyre", il n'en reste pas moins que "Les Hauts de Hurle-Vent" est avant tout un roman singulier, aussi captivant qu'éprouvant, qu'il est indispensable de découvrir de ses propres yeux.
Les miens ont encore un peu de mal à s'en remettre, je dois bien l'avouer.

Allez, rien de tel que de finir ce billet par une note musicale ! Un bel hommage à ce roman (et une chorégraphie qui me fait toujours rire) !




"Les Hauts de Hurle-Vent" a fait l'objet d'une lecture commune avec Lili Galipette et Anne dont je file lire les billets !

16 octobre 2010

Vingt-Quatre Heures d'une femme sensible - Constance de Salm


Ouvrage épistolaire publié en 1824, "Vingt-Quatre Heures d'une femme sensible" est l'oeuvre de Constance de Salm, femme de lettres française particulièrement admirée pour sa beauté et fondatrice d'un salon littéraire fréquenté par Stendhal et Alexandre Dumas fils.
Il est ici question de la jalousie d'une femme laquelle, ayant aperçu son cher et tendre au bras d'une autre à l'opéra, attend impatiemment de ses nouvelles afin de pouvoir couper court à sa terrible attente.

Au fil de 46 lettres, la narratrice passe par tous les états possibles. A la vue de son bien aimé en compagnie d'une autre femme et parce que celui-ci ne lui a adressé qu'un salut furtif au terme de la soirée, son sang ne fait qu'un tour. Elle cesse de dormir et de s'alimenter. Elle en veut à cette mystérieuse Madame de B. de s'être fait remarquer. Elle essaie de se convaincre que son amant ne la trahira pas, lui fait porter ses lettres et apprend qu'il est parti avec Madame de B. durant la nuit sans laisser un mot.
Elle culpabilise, se demande ce qu'elle a bien pu faire de travers pour mériter qu'il l'abandonne ainsi alors qu'il ne lui a jamais adressé quelque reproche.
Que faire alors ? Se rendre chez lui pour découvrir le fin mot de l'histoire? Oui, non, oui.
Après avoir remué de fond en comble son cabinet, elle trouve enfin ce qu'elle était venue chercher. Mais cette découverte la calmera-t-elle pour autant?
Déni, adieux virant au tic de langage, supplication, renoncement, elle n'est pas encore au bout de ses peines...

Il est curieux de constater comme à partir d'un seul événement, l'ignorance doublée d'une imagination des plus fertiles peut donner lieu à toute une série de réactions extrêmes.
Même si la narratrice reconnaît volontiers que peu de choses suffisent à la rendre jalouse, elle n'arrive cependant pas à se raisonner pour pouvoir contrôler sa dépendance affective.
Exclusive, elle se laisse consumer par cette jalousie qui lui empoisonne l'existence.
Que son amant soit ou non à ses côtés, elle tremble à l'idée que 1000 choses puissent les séparer et le moins que l'on puisse dire, c'est que le dénouement de cette histoire lui donnera une bonne leçon.

Nul doute que Stefan Zweig se soit inspiré de ces lettres en écrivant "Vingt-quatre heures de la vie d'une femme" voire même "Lettre d'une inconnue" mais il se dégage de l'écriture de Constance de Salm des accents tragiques totalement absents de l'oeuvre de Zweig.
Le monologue de cette femme jalouse laisse transparaître toutes les facettes de son obsession et ce dans toute sa démesure, un comportement qui se veut d'autant plus amplifié par le caractère très théâtral de ses interventions (raison pour laquelle certaines lectrices ont jugé ce portrait de femme trop artificiel).
Là où les personnages de Zweig semblent garder un certain orgueil, le personnage de Constance de Salm se montre incapable de conserver une forme de dignité. Certaines la plaindront, d'autres lui reprocheront son manque de self-control voire la trouveront vraiment trop sacrificielle et égocentrique.
J'ai ressenti un peu de tout ça durant ma lecture et je ne le regrette absolument pas.
Il faut dire que je me délecte toujours de cette prose élégante du 19ème :)

" Si je ne vous écrivais pas, que ferais-je de mon temps, de moi-même? L'amour tient tant de place dans la vie ! C'est quand il n'est plus là que l'on sent le poids de ces longues minutes qui doivent s'écouler sans lui ; c'est quand nous l'avons perdu que nous voyons qu'il était le motif de toutes nos actions, le charme de toutes nos pensées, le foyer de tous nos sentiments ; c'est alors seulement que nous comprenons bien ses véritables délices, et que, privés de la plus chère moitié de nous-mêmes, nous errons dans le vide de notre âme, et ne jetons plus autour de nous que des regards tristes et désenchantés.
Voilà ce que j'éprouve. Vous ne m'aimez plus, tout est changé pour moi ; je ne suis plus même ce que j'étais avant de vous connaître. Je n'ai plus cette force, ce courage qui me distinguait, disait-on, des autres femmes.
J'ai perdu jusqu'à ce noble orgueil qui tant de fois a fait bouillonner mon sang à la seule pensée d'un affront souvent imaginaire. Vous m'abandonnez, et je pleure ; vous m'outragez, et je veux mourir.
Déchue des grandeurs de l'amour, je suis aussi déchue de moi-même ; je rentre dans la route commune de la vie, je ne suis plus qu'une femme ordinaire." p.95

En lisant ces lettres, j'ai repensé à "L'Enfer", terrible film de Claude Chabrol avec Emmanuelle Béart et François Cluzet et qui s'achevait sur l'air de "Et si tu n'existais pas" de Joe Dassin.




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