
Publié en 1954, "Le livre de ma mère" est un roman d'Albert Cohen, écrivain suisse particulièrement connu pour son oeuvre majeure "Belle du Seigneur".
Dans ce livre qui aurait pu s'intituler "Le livre sur ma mère", l'auteur évoque la première femme de sa vie, la seule et l'unique, cette mère douce et sacrificielle qui toute sa vie durant se dévoua au bonheur de sa famille, quitte à mettre sa vie de femme complètement de côté.
A partir de détails intimes retraçant leur parcours depuis leur arrivée à Marseille, l'auteur revient sur le pendant de cette relation fusionnelle mère-fils : l'isolement et l'absence de vie sociale du fait de leurs origines orientales ont contribué à leur repli l'un sur l'autre.
" Il y avait aussi les pâtisseries où elle écoutait un peu la conversation des dames bien, tout en mangeant un gâteau, consolation des isolés. Elle participait comme elle pouvait, se contentait humblement de ces pauvres divertissements, toujours spectatrice, jamais actrice.
Sa vie, c'était encore d'aller toute seule au cinéma. Ces personnages sur l'écran, elle était admise en leur compagnie. Elle pleurait aux malheurs de ces belles dames chrétiennes.
Elle a été une isolée toute sa vie, une timide enfant dont la tête trop grosse était collée avidement à la vitre de la pâtisserie du social. Je ne sais pas pourquoi je raconte la vie triste de ma mère. C'est peut-être pour la venger." p.59
Tous deux passaient beaucoup de temps ensemble entre le théâtre et les promenades en été et lorsqu'il s'en alla étudier à l'université de Genève, sa mère prit l'habitude de lui rendre visite quelques semaines par an.
Chaque séjour était une fête et l'occasion pour une mère de veiller sur son fils. Guettant chacun de ses retours, elle ne pouvait trouver le sommeil avant de le savoir bien rentré.
Admirative, naïve, nigaude, gourmande, toujours en quête de l'approbation de ce fils surprotégé, cette femme à la fois si présente pour son fils et si peu pour elle-même ne peut qu'attendrir.
Difficile de ne pas céder aux larmes à la lecture d'un tel hommage. L'auteur multiplie les anecdotes, de joyeux petits moments de vie qui laissent entrevoir toute la complicité d'une mère et d'un fils mais qui se heurtent rapidement à la triste réalité : cette femme-là n'est plus et emporte avec elle l'enfance de son fils.
" Pleurer sa mère, c'est pleurer son enfance. L'homme veut son enfance, veut la ravoir, et s'il aime davantage sa mère à mesure qu'il avance en âge, c'est parce que sa mère, c'est son enfance. J'ai été un enfant, je ne le suis plus et je n'en reviens pas." p.33
" Oui, allons dormir, le sommeil a les avantages de la mort sans son petit inconvénient. Allons nous installer dans l'agréable cercueil. Comme j'aimerais pouvoir ôter, tel l'édenté son dentier qu'il met dans un verre d'eau près de son lit, ôter mon cerveau de sa boîte, ôter mon coeur trop battant, ce pauvre bougre qui fait trop bien son devoir, ôter mon cerveau et mon coeur et les baigner, ces deux pauvres milliardaires, dans des solutions rafraîchissantes tandis que je dormirais comme un petit enfant que je ne serai jamais plus. Qu'il y a peu d'humains et que soudain le monde est désert." p.99
L'auteur exprime ses regrets et tente de se pardonner à lui-même de ne pas avoir toujours su rendre à cette femme l'amour qu'elle lui prodiguait, lui préférant souvent la compagnie de maîtresses ou la laissant à l'écart du milieu mondain qu'il fréquentait, par crainte que cette femme si simple ne lui fasse honte.
Vous l'aurez compris, "Le livre de ma mère" est à la fois une déclaration d'amour d'un fils à sa mère mais également la confession d'un homme devenu brusquement orphelin.
Le lecteur bascule facilement d'une émotion à une autre car le ton amusé de l'anecdote finit toujours par céder la place aux accents tragiques, lorsque l'auteur se rend compte que ses souvenirs appartiennent désormais au passé.
" La douleur, ça ne s'exprime pas toujours avec des mots nobles. Ca peut sortir par de petites plaisanteries tristes, petites vieilles grimaçant aux fenêtres mortes de mes yeux." p.136
" Avoir de la douleur, c'est vivre, c'est en être, c'est y être encore." p.141
"Le livre de ma mère" est une histoire mêlée de complicité et de rendez-vous manqués racontée par un homme brisé que la nostalgie empêche de continuer à vivre, une pure merveille que je ne peux que vous conseiller !
" Le terrible des morts, c'est leurs gestes de vie dans notre mémoire. Car alors, ils vivent atrocement et nous n'y comprenons plus rien." p.85
" Les souvenirs, cette terrible vie qui n'est pas de la vie et qui fait mal." p.164
"Le livre de ma mère" était ma 6ème lecture dans le cadre du Challenge Coups de coeur organisé par Theoma. Ce fut le coup de coeur choisi par Calypso, autant dire que je le partage complètement !
Un autre avis : Theoma








