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10 avril 2011

Le Voyage dans le passé - Stefan Zweig


"Le Voyage dans le passé" est une nouvelle inédite - exhumée en 1976 et traduite en français en 2008 - de l'écrivain autrichien Stefan Zweig.

" En vieillissant, on cherche sa propre jeunesse et on éprouve des joies stupides à partir de petits souvenirs." p.59

Après de brillantes études de chimie financées par de longues années de labeur, le jeune Louis entre au service du conseiller G., directeur de la grande usine de Francfort, dont il finit par devenir le secrétaire particulier.
Installé dans la maison du conseiller, le jeune homme ne se sent pas à sa place dans cet endroit qui le renvoie à son enfance servile et démunie. Il lui faudra faire la connaissance de l'épouse du conseiller pour que cette demeure lui devienne si familière qu'il n'aura plus envie de la quitter.
A l'annonce de son départ au Mexique pour deux ans, Louis prend conscience de son amour pour celle qu'il nommera sa "bien-aimée".
Forcés de vivre leur amour dans la clandestinité puis à distance, les deux amants connaîtront la guerre et avec elle, une séparation qui aboutira à des retrouvailles près de 9 ans plus tard...
Louis et sa bien-aimée retrouveront-ils cette flamme qui les liait autrefois ?

Il est des nouvelles qu'on apprécie pour ce qu'elles sont, des histoires courtes dont on sait qu'elles n'auraient pu être autrement.
Et puis il y en a d'autres comme "Le Voyage dans le passé" qui nous laissent cette impression frustrante de roman avorté, comme si quelqu'un avait arraché certaines pages pour les remplacer par un résumé de deux lignes.
J'ai eu le sentiment de lire en accéléré, au point qu'en tournant la dernière page je me suis dit "quoi, c'est tout?".
Je me suis demandée si au fond ce n'était pas là la volonté de l'auteur que de balayer la guerre d'un revers de plume pour nous faire ressentir à quel point cette période bien que grave apparaisse comme vide de sens pour les deux héros dès lors qu'ils sont séparés, comme si en plus de ne pas être présents l'un pour l'autre, ils s'absentaient de leur propre vie.
J'ajouterais que l'épouse du conseiller m'est apparue comme un personnage secondaire qui n'est d'ailleurs jamais nommé autrement que par la "bien-aimée" (alors qu'elle est bel et bien partie prenante dans cette histoire); le récit étant avant tout centré sur Louis dont on ne sait même pas si il s'inquiète pour elle durant la guerre...
Certes, il n'en reste pas moins que l'histoire se tient, que le style de Zweig est toujours aussi beau et précis pour ce qui est de décrire la palette de sentiments humains dans leurs moindres nuances.
Ici encore, il est question de passion intense mais contrariée - à croire que les héros de Zweig ont de l'amour une expérience qui n'est jamais à la hauteur de la puissance de leurs sentiments - et la fin ouverte de cette nouvelle laisse croire à une interrogation dont la réponse est laissée à la libre appréciation du lecteur : l'amour traverse-t-il le temps, les épreuves, la distance ?

" Cependant l'amour ne devient vraiment lui-même qu'à partir du moment où il cesse de flotter, douloureux et sombre, comme un embryon, à l'intérieur du corps, et qu'il ose se nommer, s'avouer du souffle et des lèvres. Un tel sentiment a tant de mal à sortir de sa chrysalide, qu'une heure défait toujours d'un coup le cocon emmêlé et qu'ensuite, tombant de tout son haut dans les plus profonds abîmes, il s'abat, avec une telle force décuplée, sur un coeur terrorisé." p.27

Une nouvelle que j'ai aimée mais que j'aurais voulu un peu plus dense.

D'autres avis chez BOB !

6 avril 2011

Laissez-moi (Commentaire) - Marcelle Sauvageot


"Laissez-moi" est un récit épistolaire - publié en 1934 - et l'unique oeuvre de la française Marcelle Sauvageot, décédée à 34 ans des suites d'une tuberculose.

Le 7 novembre 1930, Marcelle Sauvageot qui lutte depuis deux ans contre une tuberculose récalcitrante, se voit contrainte de séjourner dans un sanatorium.
Victime de douleurs et d'insomnie, elle se raccroche comme elle peut à l'espoir de guérir comme à cet amour dont elle sent pourtant bien qu'il lui échappe.
Son amant ne peut mesurer ce qu'elle traverse et, ne supportant plus de la savoir malade, lui fait parvenir une lettre dans laquelle il l'informe de son mariage avec une autre et lui propose son amitié.
"Laissez-moi" apparaît comme la réponse et l'adieu d'une femme éconduite et laissée à son triste sort par un homme qui a préféré se retrancher du côté de la vie...

" La certitude que quelqu'un continue à aimer et à attendre, pour qui le reste n'est qu'un dérivatif momentané et sans pouvoir, est un grand bonheur pour un malade : il a la sensation que la vie qu'il a laissée s'est aperçue de son absence ; il ne peut pas imaginer un avenir neuf ; faible et souffrant de la rupture brutale avec le passé, ce qu'il demande à "plus tard", c'est de continuer en mieux ce qui était autrefois.
J'aimerais conserver en moi comme un talisman le souvenir d'hier soir. Fermons les yeux pour que l'illusion revienne. C'est la même chose qu'en rêve : il ne faut pas bouger. Je t'aime." p.24

Repéré il y a près de deux ans chez Leiloona, ce livre était introuvable jusqu'à...avant-hier quand ô miracle je suis tombée dessus par hasard chez un bouquiniste.
Autant dire que j'ai laissé tomber toutes affaires cessantes ma lecture du moment pour me plonger dans ce récit qui n'est ni plus ni moins qu'un coup de coeur !

" Laissez-moi" ne saurait être rattaché à un seul genre. Si l'oeuvre se présente sous la forme d'un corpus épistolaire rédigé à l'adresse de l'amant, elle apparaît surtout comme une correspondance de l'auteure avec elle-même, ce qui la rapproche du journal ou du récit.
Digne, lucide sans être aigrie, Marcelle Sauvageot se met à nu pour aborder les souffrances intimes que lui inspire la rupture et le désamour progressif d'un homme qui se plaisait à pointer chacun de ses défauts pour se donner de nouveaux motifs de séparation.
Les illusions sont retombées et à la lueur de sa nouvelle condition de femme quittée, elle ré-évalue un passé commun et les douloureux sentiments qu'il éveille désormais en elle.
A travers ses propos se glisse une vision moderne du couple et du rôle généralement assigné aux femmes (efface-toi et encense ton mari à toute occasion), point de vue associé à son souci d'indépendance comme à son refus de l'amour fusionnel.
Parce qu'elle aime toujours cet homme, elle choisit de cesser tout rapport avec lui car elle sent bien que l'amitié qu'il lui propose sonne faux ( le fameux "Je préfère qu'on reste amis" pour se donner bonne conscience) et ne ferait que réveiller en elle des sentiments qui ne seraient pas partagés.
"Laissez-moi" est son cri d'adieu et la preuve que l'on peut puiser de ses faiblesses une force insoupçonnée.

" Si j'arrivais à vous faire sentir cette misère, vous vous hâteriez de l'oublier; et pour vous rassurer, vous diriez ce que tout homme bien portant dit des lieux où l'on souffre : ce n'est pas si terrible qu'on le dit. Je ne vous dirai rien. Mais laissez-moi : vous ne pouvez plus être avec moi. Laissez-moi souffrir, laissez-moi guérir, laissez-moi seule. Ne croyez pas que m'offrir l'amitié pour remplacer l'amour puisse m'être un baume; c'en sera peut-être un quand je n'aurai plus mal. Mais j'ai mal; et, quand j'ai mal, je m'éloigne sans retourner la tête. Ne me demandez pas de vous regarder par-dessus l'épaule et ne m'accompagnez pas de loin. Laissez-moi. " p.83

On a déjà tellement écrit sur la rupture et le malheur amoureux et pourtant... Sous le couvert d'une écriture sèche et dépourvue d'envolées lyriques, Marcelle Sauvageot s'emploie à dresser un point de vue singulier, d'une précision rare mais si criant de vérités qu'une intense émotion surgit à chaque ligne. Il m'a d'ailleurs fallu essuyer toute la pluie qui s'était abattue sur mon visage afin d'y voir clair pour rédiger ce billet...

Un sublime cri du coeur qui se lit d'un seul souffle et qui me marquera encore longtemps !

D'autres avis : Leiloona - Pascale


9 mars 2011

Papillon - Yukio Mishima


"Papillon" se compose de deux nouvelles publiées en 1948 et tirées du recueil "Une matinée d'amour pur" de l'écrivain japonais Yukio Mishima.

"Papillon" évoque l'amour de l'officier Kiyohara pour la jeune Hanako avec laquelle il assista avant la guerre à une représentation de Madame Butterfly. Le souvenir de cet émouvant récital se confond avec la réalité de sa propre vie lorsque bien des années plus tard, il revoit la jeune femme désormais mariée.

Dans "La lionne", Shigeko décide de faire souffrir Hisao, son mari volage avec qui elle a eu un fils, lorsqu'elle apprend son intention de la quitter pour Tsuneko, la fille de son patron.

Mishima a choisi de reprendre à son compte deux célèbres tragédies pour aborder dans ces nouvelles le thème de l'amour passionnel et non-partagé.
" Mais ne rien vouloir croire, ce n'est pas ça, l'amour. Admettre le désintérêt de son mari conduit parfois à douter de son propre amour. En ce monde, croire seulement en l'amour est un doux rêve. Passe encore s'il s'agit d'un amour réciproque, mais si l'un n'est pas aimé par l'autre..." p.71

La première revisite Madame Butterfly de Puccini, l'histoire de Cio-Cio-San (Papillon en japonais), une jeune geisha tombée amoureuse d'un marin de passage du nom de Pinkerton.
Alors que tous deux sont mariés et parents d'un enfant, Pinkerton s'en va pour ne revenir que 3 ans plus tard, marié à une américaine.
Madame Butterfly n'encaisse pas le choc et choisit de se suicider.

"La lionne" s'inspire quant à elle de la tragédie grecque "Médée" d'Euripide. Totalement éprise de Jason qu'elle aidera à obtenir la Toison d'Or, Médée sacrifie tout à son amour et n'hésite pas à trahir les siens.
Mais lorsqu'elle apprend que Jason a jeté son dévolu sur la fille du roi Créon, elle décide de se venger de la pire des manières.

Les personnages en souffrance occupent le devant de la scène. Entièrement dominés et guidés par la violence de leurs sentiments, ils trouvent refuge dans la nostalgie ou, au contraire, dans la cruauté, non par fatalité mais par choix.
Fidèle à lui-même, Mishima dresse ici une vision désenchantée du genre humain dans le Japon d'après-guerre.
" Elle était belle sans aucun doute. Mais c'était la beauté d'une femme dont la confiance en son apparence avait été anéantie par un homme, une beauté insaisissable, une beauté à laquelle plus rien ne s'appliquait. Les cernes noirs de ses yeux clamaient assez nettement sa terrible souffrance. Shigeko avait fini par avoir l'habitude déplaisante de voir les gens comme à travers des paupières mi-closes." p.65

Mon avis sur ce recueil est mitigé, comme c'était le cas pour "Dojoji et autres nouvelles". "Papillon" est assurément plus originale que "La lionne" mais j'ai eu un peu de mal à différencier les époques et à distinguer la cantatrice d'Hanako dans l'histoire. Même si en la relisant une seconde fois, j'ai compris que cette impression de flou était voulue, j'ai trouvé dommage que le sens de l'histoire ne me soit pas apparu directement.
"La lionne" est une nouvelle assez terrifiante mais dont l'issue se révèle sans surprises tant le profil de Shigeko multiplie les indices quant aux événements à venir.

Je me rends compte que la littérature japonaise me renvoie toujours à ce même sentiment d'inaccessibilité. Les romans et nouvelles que j'ai lus jusqu'à présent m'ont tous à la fois intrigué et perturbé, sans que je n'arrive jamais vraiment à me l'expliquer.
Je crois que ce qui me dérange notamment dans la littérature japonaise (et la littérature asiatique en général) est cette éternelle mise en scène de la mort.
Tout semble calculé, ritualisé. Les suicides exigent une préparation au préalable, les meurtres sont prémédités.
Les personnages qui peuplent cette littérature sont souvent torturés par une lourde souffrance mais parviennent pourtant à agir de sang-froid, n'outrepassant jamais les limites de la dignité, si bien que j'ai souvent l'impression d'un manque de naturel, de spontanéité.
En termes de communication, cela se traduit par une absence totale d'épanchement, un goût prononcé pour le secret, le repli sur soi, la fermeture à l'autre, les actes symboliques prévalant bien souvent sur les mots.

Cela étant dit, je ne renonce pas aux romans japonais pour autant. Je continuerai à en lire avec curiosité car, malgré mes réserves, j'aime la confrontation culturelle et les réflexions que suscitent en moi mes lectures de "touriste" :)

5 mars 2011

Un soupçon légitime - Stefan Zweig


"Un soupçon légitime" est une nouvelle inédite signée Stefan Zweig - probablement rédigée par l'auteur en 1939 et traduite en français en 2009.

Betsy et son mari, un couple de retraités fraîchement installés dans une petite maison près de Bath, voient débarquer de nouveaux arrivants avec lesquels ils nouent rapidement des liens.
Attristés par la solitude de leur voisine Ellen dont le mari John passe la journée au travail, le couple les persuade d'adopter un chien pour tenir compagnie à la jeune femme.
Mais, dès l'arrivée du jeune Ponto, les choses prennent un tournant inattendu. John, d'un tempérament déjà propice à l'excès, s'accapare l'animal pour l'entourer d'une affection démesurée. Le chiot grandit et se montre de plus en plus tyrannique...

Bon sang de bonsoir ! J'ai eu du mal à rédiger ce billet et ce pour au moins deux raisons...
Tout d'abord parce qu'il m'a fallu trouver un moyen de ne pas spoiler l'histoire comme l'a fait le quatrième de couverture mais aussi parce que me voilà bien forcée de reconnaître que pour une fois - et je n'aurais pas cru la chose possible - Stefan Zweig m'a déçue :/
Je suis tentée de croire que si l'auteur s'est abstenu de faire publier cette nouvelle de son vivant, ce n'était sans doute pas sans raison.
Malheureusement, il y a toujours des éditeurs prêts à écumer les fonds de tiroir pour publier des textes inédits qui se vendront sur la seule base de la réputation de l'auteur.
Et ça marche ! Je dois avouer que Stefan Zweig est pour ainsi dire le seul auteur dont j'achète les écrits presque à l'aveuglette, avec cette certitude de ne jamais être déçue, quelque puisse être le sujet de l'oeuvre en question.
J'étais tombée sur cette nouvelle il y a quelques semaines et je n'avais pas pu résister, certaine qu'elle ne ferait pas long feu dans ma PAL.
Et voilà que hier justement, alors que je tentais d'analyser le comportement exclusif et jaloux de mon chat ("Cette fille débloque complètement ma parole!"), cette nouvelle s'est rappelée à mon souvenir !

Il est ici question d'un homme excessif par nature qui va jeter son dévolu sur un chien - Ponto - au point de l'idolâtrer et de laisser l'animal régner en maître dans sa maison.
Le chien sent l'emprise qu'il exerce sur son maître et s'habitue tellement à être l'objet de toutes les attentions qu'il joue de son pouvoir en vrai despote.
Malheureusement, dès lors que son maître reporte son affection ailleurs du jour au lendemain, le chien ne comprend pas ce qui se passe, ruse pour attirer l'attention jusqu'à commettre l'irréparable.

Dans cette nouvelle, le chien apparaît bel et bien comme un personnage à part entière que l'auteur, connu pour la finesse psychologique de ses portraits, caractérise si précisément que cet animal nous apparaît sous un jour étonnamment humain.
Bien sûr une bête reste une bête et la fin de cette nouvelle - malheureusement on ne peut plus prévisible - se charge bien de nous le rappeler en faisant de ce chien un véritable psychopathe !
Et c'est là que le bât blesse ! Si je reconnais que les animaux peuvent ressentir de la jalousie et se laisser volontiers guider par leur instinct pour défendre leur territoire, je déplore que l'auteur ait choisi de forcer le trait en prêtant à ce chien de mauvaises pensées tellement humaines que j'en suis presque arrivée à oublier le caractère tragique de cette histoire.
Bien sûr on retrouve avec plaisir l'élégance du phrasé et le vocabulaire étoffé de l'auteur. Le personnage de John, le maître, rappelle le goût de Zweig pour ces personnages de monomaniaques qui aiment toujours plus que de raison et ne peuvent exprimer leur passion que dans la démesure, s'abandonnant entièrement à une obsession qui les consume au point de les asservir.
Mais franchement, si vous voulez découvrir Zweig ou continuer à l'apprécier, prenez n'importe quelle nouvelle mais pas celle-ci...


12 février 2011

Les Hauts de Hurle-Vent - Emily Brontë


"Les Hauts de Hurle-Vent" est l'unique roman de l'écrivaine anglaise Emily Brontë, publié en 1847 soit la même année que le non moins célèbre "Jane Eyre" rédigé par sa soeur Charlotte Brontë.

Mr Earnshaw, veuf, vit à Hurle-Vent avec ses deux enfants, Catherine et Hindley. Un soir, alors qu'il rentre de voyage, il ramène avec lui un jeune garçon, Heathcliff, à qui il témoigne rapidement plus de tendresse qu'à ses propres enfants.
Si ce nouvel arrivant ne cesse d'alimenter la jalousie d'Hindley, Catherine elle finit par accepter ce second frère au point que tous deux deviennent rapidement inséparables.
Hindley est envoyé dans un collège pour une durée de 3 ans, se marie et revient à la mort de son père. Toujours animé d'une vive jalousie vis-à-vis d'Heathcliff qu'il considère comme un vulgaire bohémien, il bénéficie au titre de maître de maison de toute la latitude nécessaire pour faire transférer son ennemi juré dans le quartier des domestiques et l'éloigner de sa soeur.
Soutenu par sa femme, Hindley parvient à faire de sa soeur une jeune femme du monde qui ne tarde pas à épouser le fils de leurs locataires, Edgar Linton.
Blessé par ce mariage, Heathcliff quitte la demeure puis revient pour apprendre qu'il a toujours été le favori dans le coeur de Catherine.
Après que celle-ci meure en mettant au monde sa fille Catherine(bis), Heathcliff est pris d'une haine viscérale envers le frère et le mari dont il promet de se venger de la plus terrible manière...

"Les Hauts de Hurle-Vent", un titre qui pourrait être celui d'un film d'épouvante ! Bon sang quelle histoire...Tant de noirceur concentrée dans un seul et même roman ! Des personnages tous plus égocentriques et torturés les uns que les autres (à l'exception de Nelly Dean, la courageuse femme de charge qui n'a décidément pas la langue dans sa poche), la palme revenant évidemment à l'odieux Heathcliff !
Dans une région qui ne semble traversée que par une seule saison, deux maisons situées à 4 miles l'une de l'autre sont le théâtre d'une fresque familiale qui s'étale sur une quarantaine d'années faites d'incessantes querelles entre 3 générations toutes plus impulsives les unes que les autres.
Les femmes y sont capricieuses, manipulatrices et hystériques, les hommes violents, cupides et dénués de sens moral et les enfants sont relégués à de simples instruments chargés d'assouvir la vengeance de leurs aînés.
Au centre et à l'origine de toute cette haine, Heathcliff et ce désir absolu de revanche qui se mue en une malédiction s'abattant sur ses ennemis avant de se reporter sur leur descendance.
C'est à travers le récit de Nelly Dean, seule figure maternelle, témoin, arbitre et souvent complice malgré elle de cette folie ambiante, que l'histoire se déploie.
Celle-ci rend compte d'une atmosphère sombre rendue à la fois par la description d'un cadre et de décors tristes ( ce temps maussade qui n'en finit pas, ces demeures laissées aux humeurs de leurs habitants) comme par le manque de gaieté et d'affection dont font preuve les personnages de cet infernal huis-clos.
Bien sûr, le style d'Emily Brontë est élégant comme sait l'être l'écriture de son époque mais il est d'autant plus saisissant qu'il offre une peinture si sinistre de l'être humain par l'entremise de dialogues cinglants entre des protagonistes qui ne cessent de se souhaiter mutuellement de périr en enfer et prennent un plaisir non dissimulé à se regarder souffrir. Lovely, isn't it?
" Je sais très exactement ce qu'il souffre en ce moment, par exemple ; ce n'est d'ailleurs qu'un simple avant-goût de ce qu'il souffrira.
Il ne sera jamais capable de sortir de son abîme de grossièreté et d'ignorance. Je le tiens mieux que ne me tenait son coquin de père, et je l'ai fait descendre plus bas, car il s'enorgueillit de son abrutissement. Je lui ai appris à mépriser comme une sottise et une faiblesse tout ce qui n'est pas purement animal.
Ne croyez-vous pas que Hindley serait fier de son fils, s'il pouvait le voir? Presque aussi fier que je le suis du mien. Mais il y a une différence : l'un est de l'or employé comme pierre de pavage, l'autre du fer blanc poli pour jouer un service d'argent. Le mien n'a aucune valeur en soi ; pourtant j'aurai le mérite de le pousser aussi loin qu'un si pauvre hère peut aller.
Le sien avait des qualités de premier ordre, elles sont perdues ; je les ai rendues plus qu'inutiles, funestes. Moi, je n'ai rien à regretter ; lui, il aurait à regretter plus que qui qui ce soit." p.263

Et tout cela viendrait d'une histoire d'amour empêchée entre Heathcliff et Catherine? Au risque de m'attirer les foudres des lecteurs sensibles aux liens qui unissent ces deux-là, je parlerais plutôt de complicité (malsaine) que d'amour pour qualifier la nature de cette relation.
Certes, Heathcliff et Catherine sont sans nul doute taillés dans la même écorce, tous deux semblant tirer un même malin plaisir à manipuler et se moquer de leur entourage, mais ils ne se montrent pas plus charitables l'un envers l'autre.

" Ce serait me dégrader moi-même, maintenant, que d'épouser Heathcliff. Aussi ne saura-t-il jamais comme je l'aime; et cela, non parce qu'il est beau, Nelly, mais parce qu'il est plus moi-même que je ne le suis. De quoi que soient faites nos âmes, la sienne et la mienne sont pareilles, et celle de Linton est aussi différente des nôtres qu'un rayon de lune d'un éclair ou que la gelée du feu." p.111

Bien des vies auraient été préservées si tous deux avaient eu la noblesse d'âme de ne pas laisser leur égoïsme contaminer des innocents mais il faut bien avouer que sans le drame initial que fut leur séparation, "Les Hauts de Hurle-Vent" ne seraient pas ce qu'ils sont...

" Mais la traîtrise et la violence sont des lances à deux pointes ; elles blessent ceux qui y ont recours plus grièvement que leurs ennemis." p.216

J'aurais voulu développer ce billet davantage mais que dire qui n'ait pas déjà été dit sur ce roman? On aura beau l'expliquer en long, en large et en travers, évoquer tour à tour les drames qu'il abrite, le caractériser par rapport aux courants romantique et gothique, lui trouver des ressemblances avec "Roméo et Juliette" ou "Jane Eyre", il n'en reste pas moins que "Les Hauts de Hurle-Vent" est avant tout un roman singulier, aussi captivant qu'éprouvant, qu'il est indispensable de découvrir de ses propres yeux.
Les miens ont encore un peu de mal à s'en remettre, je dois bien l'avouer.

Allez, rien de tel que de finir ce billet par une note musicale ! Un bel hommage à ce roman (et une chorégraphie qui me fait toujours rire) !




"Les Hauts de Hurle-Vent" a fait l'objet d'une lecture commune avec Lili Galipette et Anne dont je file lire les billets !