24 septembre 2013

Fiançailles - Chloé Hooper




En librairie depuis le 12 septembre, "Fiançailles" est un roman de l'écrivaine australienne Chloé Hooper, également auteure de "Grand homme" et "Un vrai crime pour livre d'enfant".

Autrefois architecte à Londres où elle a accumulé un certain nombre de dettes, Liese Campbell vit à présent à Melbourne, travaillant pour son oncle agent immobilier.
Elle fait la rencontre d'Alexander Colquhoun, riche propriétaire terrien qui cherche un appartement.
Au fil de leurs rendez-vous, Liese et Alexander entament une liaison...rémunérée, l'occasion idéale pour Liese de rembourser ses dettes et quitter l'Australie.
Juste avant son départ, Alexander lui propose une coquette somme d'argent en échange d'un weekend passé avec lui dans sa ferme du bush.
Autant dire que Liese est loin de soupçonner ce qui l'attend...

" Un froid glacial m'envahit. Je l'avais invité dans ma pièce la plus intime. Une fois dedans, il s'était emparé de mon fantasme et l'avait complètement désarticulé.
Jusqu'à ce que, par le plus grand, le plus improbable des hasards, je comprenne que je m'étais échouée dans un endroit froid, humide, inconnu.
J'étais dans la pièce qui se trouvait à l'intérieur de sa tête à lui et il avait fermé la porte à clé." p.149


Durant quatre mois, Liese et Alexander ont prétexté une recherche d'appartement pour se voir régulièrement et assouvir leurs fantasmes dans des appartements de location.
Et pour pimenter encore plus les choses, tous deux s'adonnent à un jeu de rôles façon "Pretty Woman", elle s'improvisant prostituée issue des bas fonds et lui, riche chevalier l'arrachant à une vie de misère.
A ce jeu-là, ils se révèlent plutôt mauvais acteurs. Liese n'ayant jamais versé dans la prostitution avant lui et Alexander affichant une curiosité timide, comme si il n'assumait pas vraiment leur relation.
La situation prend rapidement une autre tournure lorsque Liese le rejoint dans sa ferme.
Non seulement le décor se veut des plus austères et des plus glauques mais en plus, contrairement à Liese qui s'évertue à conserver son rôle, Alexander commence à se détacher du sien.
Il semblerait que, loin de la considérer comme une vulgaire prostituée, Alexander se soit réellement entiché d'elle et ait envie de la connaître. Au point de se montrer très intrusif et beaucoup plus sûr de lui, ce qui n'est pas vraiment du goût de Liese.

Et là on s'imagine déjà tomber dans un de ces thrillers au scénario vu et revu. Un huis-clos oppressant mettant en scène Liese séquestrée dans une ferme sinistre au milieu de nulle part par un psychopathe qui va lui en faire baver.
Il faut dire que tout vise à encourager le lecteur dans cette voie : l'ambiance malsaine dont est imprégné tout le roman, le comportement de plus en plus bizarre d'Alexander et une série de détails troublants qui s'accumulent.
Et pourtant...les choses ne vont pas se dérouler comme prévu. L'auteure affectionne vraisemblablement les twists et autres procédés censés embrouiller le lecteur.
Arrivée à la dernière page, je ne savais pas trop quoi penser et j'ai même relu les pages de fin pour m'assurer que je n'avais pas loupé quelques détails en passant.
Au final, les personnalités des deux héros demeurent insaisissables et je me demande encore où se trouvait la limite entre jeu et réalité, à supposer qu'il y en ait une...
De la façon dont je l'ai compris, tout ça m'a semblé trop tiré par les cheveux mais comme vous le voyez, je reste perplexe. Je ne me verrais donc pas vous recommander ou vous déconseiller ce roman.
Si un lecteur passe par ici, je serais curieuse de connaître sa version de l'histoire :)


Je remercie la librairie Dialogues de m'avoir envoyé ce livre.


22 septembre 2013

Contes cruels - Nadine Monfils


Publié en 2008, "Contes cruels" est un recueil composé de 15 nouvelles nées de la plume de l'écrivaine belge Nadine Monfils, notamment auteure de "Les vacances d'un serial-killer" et de "La petite fêlée aux allumettes".

"- Faites attention de ne pas vous perdre hein, mémé, qu'il a dit le gros con, en espérant le contraire
- T'inquiète, que je lui ai dit, j'ai mes hémorroïdes qui font boussole." p.11

Au cours d'une promenade, "La vieille qui marchait dans la merde" croise la route d'un maître-nageur. Une rencontre des plus sulfureuses...
François reçoit la visite de son vieil ami André, accompagné par une femme qui ne ressemble en rien à son épouse. Preuve qu'"Il faut toujours ranger sa femme avant de partir".
"Le bonheur est dans le puits" ou comment Will et Jeanneke se font prendre à leur propre piège.
Marcel et Germaine vivent avec Mémé Josette et désespèrent de la voir mourir pour pouvoir enfin profiter de la "Télé de mes zamours !"
Et si une nounou du nom de "Juju Mackintosh" inspirait un tueur en série ?
"Le messager squetté" évoque la reconversion d'Hubert en annonceur de mauvaises nouvelles.
On peut être à la fois le meilleur ami des animaux et le pire ennemi des femmes, en somme "Un garçon bien élevé".
Parce qu'il a perdu la mémoire, le vieux Joseph fait appel à une sorcière et à un marchand de souvenirs. Or il semblerait que seule "La fée pin-up" soit en mesure de lui venir en aide.
Prostituée en fin de carrière, Conchita devient rectolingothérapeute sur les conseils d'un marabout. En contrepartie de son succès, celle-ci devra réaliser de bonnes actions. Pourquoi ne pas ouvrir "Les restos du cul" ?
Martha et Norbert sont mariés depuis de longues années mais ne couchent pas ensemble. "Vive les poupées gonflables !"
Une jeune fille rend visite à sa tante Philomène au home "Rue de la Verge Noire", occupé par des pensionnaires qui aiment particulièrement jouer avec la nourriture.
Le petit Bubble, fasciné par les braquages de banque et le braqueur Boulette, est loin de soupçonner ce que son "Bon anniversaire, Boulette" aura pour conséquences.
Gérard vit encore chez sa mère et aime se déguiser en femme durant la nuit. Malheureusement, on risque gros à traîner ses talons au bois de Boulogne, comme passer pour "Le tueur en jogging".
"Lolitas cherchent pervers pépères". Papy Marcel s'ennuie dans son home, jusqu'à ce qu'il croise la route d'une nymphette qui l'invite à le suivre chez elle. Ses soeurs se joignent à eux. Qu'attendent-elles au juste du vieil homme ?
"Petit caca Noël" ou comment Johnny, déguisé en Père Noël en vue de braquer plusieurs villas, va réaliser le voeu le plus cher du "petit" Lucien.

" Pour moi, la poésie, c'est comme péter dans un arc-en-ciel." p.48

Mon dieu comme cette couverture est laide, on dirait un vieux Stephen King.
Je ne connaissais encore ni l'univers ni la plume de Nadine Monfils et je dois dire que je suis plutôt satisfaite de cette première rencontre.
Autant vous dire que "Contes cruels" n'est pas à laisser entre toutes les mains...Bien que le côté abracadabrant de certains textes comme "La fée pin-up" ou "Rue de la Verge Noire" puisse faire songer à du Roald Dahl, les histoires qui nous sont contées ici sont généralement malsaines voire assez trash et il est rare que l'une d'entre elles échappe à une anecdote d'ordre sexuel.
On y croise volontiers des femmes castratrices (au sens propre comme au figuré), des braqueurs de banques, des petits vieux, des tueurs, des prostituées et beaucoup de Tanguy ! Bref autant de antihéros sortis du haut du panier et qui font ici figure de cas sociaux pas franchement sains d'esprit.
Le lecteur appréciera ou non l'humour macabre, l'écriture familière de l'auteure ainsi que les nombreux jeux de mots et belgicismes cachés entre les lignes. Pour ma part, j'en redemande :)

" Ma première femme, je l'ai empoisonnée avec de l'arsenic et un mélange de bave de crapaud, pour qu'on ne retrouve pas de trace dans son estomac.
C'est une vieille recette que j'ai trouvée dans le livre de cuisine de ma grand-mère, derrière le boeuf Strogonoff.
La deuxième, je lui ai mis du cyanure dans ses éclairs au chocolat. J'injectais patiemment quelques gouttes, tous les jours, avec une seringue trouvée sous le Pont-Neuf.
La troisième, je l'emmenais chaque midi au McDo. Ca a suffi." p.50



2 septembre 2013

La nostalgie heureuse - Amélie Nothomb (livre audio)


En librairie depuis le 21 août, "La nostalgie heureuse" est un texte autobiographique de la romancière belge Amélie Nothomb, notamment auteure de "Stupeur et tremblements", "Le Voyage d'hiver" ou plus récemment de "Barbe bleue".

"La nostalgie heureuse" est le sentiment qu'éprouve Amélie Nothomb à l'issue de son retour au Japon en avril 2012, un pays dont elle fut arrachée à l'âge de 5 ans, qu'elle retrouve brièvement une fois  diplômée (son expérience fut racontée dans "Stupeur et tremblements") et où elle n'avait plus mis les pieds depuis 16 ans.
Sollicitée pour un reportage, l'auteure revisite les lieux de son enfance en compagnie d'une équipe de télévision. Ce reportage - "Amélie Nothomb, Une vie entre deux eaux" - a d'ailleurs été diffusé sur France 5 l'an dernier.
A la joie des retrouvailles se mêle l'appréhension de confronter ses souvenirs à la réalité d'un pays malmené par le séisme de 2011 et de renouer avec Nishiosan - plus qu'une nounou, une mère de coeur - et Rinri, le fiancé autrefois éconduit et évoqué dans "Ni d'Eve ni d'Adam".

" Les retrouvailles sont des phénomènes si complexes qu'on ne devrait les effectuer qu'après un long apprentissage ou bien tout simplement les interdire."

Je me souviens encore très bien du reportage de France 5. De ce fait, je ne comprends pas trop l'appellation de "roman" utilisée pour qualifier "La nostalgie heureuse" car pour moi, il s'agit plutôt d'une incursion dans les coulisses de l'émission, voire d'un arrêt sur images commenté et augmenté de scènes coupées au montage.
Amélie Nothomb se livre ici sans filets et sans passer par le truchement d'un personnage.
L'enjeu de ce voyage était double. Non seulement elle allait revoir le Japon avec lequel elle vécut "une idylle parfaite", Nishiosan dont elle n'avait plus de nouvelles depuis le tremblement de terre de Kobe, et Rinri dont elle craint la réaction.
Mais elle espère également que ce retour aux sources lui fournira des preuves de son existence, de ce passé nippon tellement embelli par ses souvenirs d'enfant.
Arrivée sur les lieux, le choc est de taille. Le pays a visiblement perdu de sa superbe lors du séisme, et le quartier modeste de son enfance est devenu une banlieue chic.

" Je suis trop occupée à contenir mon coeur brisé. Plus un chagrin est banal, plus il est sérieux. Tout le monde connaît cette expérience cruelle. Découvrir que les lieux secrets de la haute enfance ont été profanés, qu'ils n'ont pas été jugés dignes d'être préservés et que c'est normal, voilà."

Les nouvelles images se heurtent aux souvenirs. La douleur liée au déracinement refait surface mais les repères d'autrefois semblent avoir disparu.
Heureusement, Nishiosan et Riri n'ont pas changé, ils ont simplement vieilli.
Les retrouvailles avec sa nounou sont déchirantes (elles m'avaient décoché une larme lors du reportage et ce fut pire cette fois-ci) et trop brèves, comme un ultime adieu. Avec Rinri, la romancière retrouve la complicité mais aussi "la gêne" éprouvée autrefois.
Il y aura d'autres visites : Kyoto "la plus belle ville du monde" aux dires de l'auteure, Tokyo et ses "cols blancs", Fukushima et sa centrale nucléaire fantôme.
Mais aussi un rendez-vous houleux avec son éditeur japonais.
J'ai d'ailleurs appris que suite à la parution de sa nouvelle "Les Myrtilles" dont les bénéfices furent reversés aux sinistrés du séisme 2011, le Japon - qui boudait ses livres depuis la parution de "Stupeur et tremblements" - avait recommencé à la traduire depuis...
Par contre, pas question de reparler de "Stupeur et tremblements".

J'ai beaucoup aimé ce petit voyage au pays du Soleil Levant, raconté avec beaucoup d'émotion, de modestie (elle évoque souvent son "japonais de cuisine") et de dérision (l'anecdote sur le bonsaî ressuscité par Martin Scorcese est des plus savoureuses, de même que sa réflexion au sujet des noms farfelus donnés à ses personnages).
Amélie Nothomb fait ici montre d'une capacité d'émerveillement et d'une sagesse contagieuses.
Si elle confesse être une nostalgique dans l'âme, elle nous invite néanmoins à prendre le passé pour ce qu'il est.

S'agissant du livre audio en lui-même, j'ai trouvé l'écoute fort agréable. Le texte, régulièrement entrecoupé de mélodies nipponnes, est mis en paroles par Cathy Min Jung, une lectrice d'origine asiatique.
Un choix judicieux sachant que de nombreux mots japonais parsèment le récit.

"La nostalgie heureuse" ravira certainement les fans. En revanche, je me demande si cette intimité partagée avec l'auteure intéressera les autres. Pour ma part, j'avoue avoir été conquise et j'ai ressenti moi aussi cette nostalgie heureuse de mon adolescence, largement bercée par les romans d'Amélie Nothomb et que je ne retrouvais pas dans ses précédents romans.

Si vous avez l'occasion de regarder le reportage avant, c'est encore mieux !

D'autres avis : Argali - Hérisson - Mango - Géraldine

Cliquez ici pour en découvrir un extrait audio

Je remercie les éditions Audiolib de m'avoir envoyé ce livre !

challenge album


31 août 2013

Qu'avons-nous fait de nos rêves ? - Jennifer Egan


Publié aux USA en 2010 et traduit en français en 2012, "Qu'avons-nous fait de nos rêves ?" est le cinquième roman de l'écrivaine américaine Jennifer Egan, notamment auteure des romans "La Parade des anges" et "L'Envers du miroir".
"Qu'avons-nous fait de nos rêves?" s'est vu distingué par le Prix Pulitzer en 2011.

Bennie, Lou, Bosco, Marty, Kitty, Drew, Scotty, Stephanie, Rob, Ted, Jules, Dolly... tous avaient la vie devant eux, des idylles, des chansons et des rêves de gloire plein la tête (et bien souvent un peu voire beaucoup de coke dans le pif). Mais - le mythe du rêve américain étant définitivement passé de mode - au doux refrain de l'insouciante jeunesse succède rapidement toute l'ironie du monde adulte.
Bennie Salazar, leader des Flaming Dildos a-t-il réussi à percer dans la musique ? Fugueuse, kleptomane, sculptrice, Sacha est-elle finalement parvenue à trouver son équilibre ? Drew a-t-il accédé à la présidence américaine ?

"Qu'avons-nous fait de nos rêves?" est un roman assez surprenant. Loin d'arborer une chronologie linéaire, il entrecroise volontiers les endroits, les époques et les protagonistes, permettant de faire découvrir au lecteur ce que sont devenus les uns et les autres, des années 70 à nos jours. 
On ne peut pas dire que l'auteure soit tendre avec ses personnages.
On ne saura rien de la destinée de certains (Rhéa ? Jocelyn ?), d'autres se verront rapidement condamnés tandis que les "survivants" apparaîtront le temps d'un ou deux chapitres.
Faussement décousu (un peu comme dans "Love Actually"), le récit laisse entrevoir que chacun connaît quelqu'un qui connaît quelqu'un, la figure centrale de ce roman étant Sacha, l'assistante de production de Bennie. 
Le tout est décrit dans un style plutôt froid et cantonné au descriptif, comme si les personnages n'avaient pas le temps de se regarder vivre.
Durant toute ma lecture, j'ai eu l'impression que l'auteure me susurrait à l'oreille " C'est comme ça, la vie ne fait pas de cadeaux, pas le temps de s'attendrir ". 
Certains personnages auront des enfants, l'occasion pour l'auteure d'esquisser un portrait tout aussi désenchanté de la nouvelle génération. Plus posés, plus pragmatiques, sans piercings ni tatouages, les jeunes y sont décrits comme accros aux smartphones (elle imagine ainsi un Starfish destiné aux enfants à partir de 5 ans) et aux nouvelles technologies en général.
Ainsi peut-on lire 60 pages du "journal diapos" d'Alison fait en Powerpoint...Original certes, mais assez répétitif et ennuyeux.

Un brin déconcertante de prime abord, la structure de ce roman ne manque pas d'intérêt. En revanche, j'ai eu un peu plus de mal avec l'indifférence et le fatalisme de l'auteure vis-à-vis de ses personnages. Au départ, j'ai cru pouvoir l'expliquer par le fait qu'on passait rapidement d'un personnage à l'autre. Mais non, mon manque d'enthousiasme tient réellement dans le manque d'humanité déployée ici.
Pour un roman justement dédié à l'humain, c'est plutôt dommage...


D'autres avis : InColdBlog - Alex et d'autres sur Babelio

Je remercie néanmoins Babelio et les éditions Points de m'avoir envoyé ce roman !




29 août 2013

Le don du passeur - Belinda Cannone


En librairie depuis le 21 août, "Le don du passeur" est un récit biographique écrit par la romancière et essayiste française Belinda Cannone, notamment auteure des romans "L'Adieu à Stefan Zweig","Entre les bruits" ou encore de l'essai "Petit éloge du désir" qui paraîtra le 12 septembre prochain.

" Mais il était ainsi bâti que pour lui tout était grave : ce que je nomme sa passion.
Car, si elle m'irritait alors, aujourd'hui je la vois comme un de ses legs : tout était important, parce que tout était précieux, vivre était cet engagement de tous les instants dans le solide comme dans l'écume de l'existence - une palpitation, un battement, un éclat." p.77

"Le don du passeur" évoque Joseph Cannone, cet homme "à contre-courant" qui fut le père de l'auteure.
Un "drôle de bonhomme" doté d'une "disposition continue" à l'intelligence de coeur, qui passait parfois pour un fou tant sa générosité, son respect et son souci des gens, des choses, de la nature, son humilité, son émotivité et sa compassion pouvaient se manifester à l'excès, provoquant souvent l'incompréhension ou l'agacement.
Et pourtant c'est ce même homme, présent en filigrane dans chaque texte de l'auteure, qui en véritable "passeur", a transmis à sa fille le don de pouvoir s'émerveiller devant les plus petites choses et communiqué, malgré lui, un système de valeurs et une certaine façon d'être au monde, toujours empreinte de cette modestie naïve qui le caractérisait. 
Pédagogue dans l'âme, toujours prescripteur de conseils pour aider autrui, il n'en a pas moins laissé sa fille libre de penser par elle-même, lui donnant des outils plutôt que de chercher à la diriger dans ses choix. Nul doute que celui-ci, par son amour de la langue et de la littérature, lui ait ouvert la voie vers sa vocation d'écrivain.
Mais, si l'homme pouvait se montrer joyeux, il se révélait aussi mélancolique et jamais apaisé, capable d'une totale abnégation jusqu'à l'auto-flagellation.
Qualités, défauts, les deux notions ne cessent ici de se confondre.

 
"Je croyais que j'allais souvent pleurer. Mais non. Le travail tient l'émotion en respect. Plutôt : pour parvenir à exprimer ce qu'il y a d'émouvant dans ce personnage, je dois fournir un travail qui crée en moi une distance d'avec l'émotion primitive. Que ressentira le lecteur ?" p.45

Puisque l'auteure pose ouvertement la question à son lecteur, je me permets de formuler une réponse.
Loin de moi l'idée de mettre en doute l'amour de Belinda Cannone pour son père (de quel droit me le permettrais-je ?) mais si j'ai bien ressenti une tendresse certaine dans le choix des anecdotes évoquées, il m'a vraiment manqué une chaleur, une vibration dans l'écriture telle que, à sujet plus ou moins équivalent, je l'avais ressentie durant ma lecture de "Le livre de ma mère" d'Albert Cohen.
"Le don du passeur" m'a en quelque sorte fait penser à une coupe de cheveux "effet saut du lit".
Hum...je m'explique. Vous voyez ces ptits djeuns qui arborent une coupe de cheveux d'apparence négligée alors qu'en fait ils ont passé plus d'une heure dans la salle de bains ?
"Le don du passeur" donne par sa construction une impression un peu chaotique, comme si il avait été écrit au fil des idées et des souvenirs de l'auteure.  Ainsi le portrait de son père se dessine-t-il progressivement devant elle (et devant le lecteur).
Pour paraphraser Beigbeder, Belinda Cannone écrit pour savoir ce qu'elle pense de son père, recourant à l'écriture pour remplir le vide et composer, immortaliser le portrait formé par les souvenirs liés à lui.
Malheureusement, sans se révéler artificiel pour autant, ce récit m'a semblé trop en retenue, trop travaillé.
Evoquer son propre père relève de l'intime mais dans le cas présent, j'ai trop souvent eu l'impression de lire un essai sur un personnage (l'auteure dresse beaucoup de parallèles avec "L'Idiot" de Dostoievsky, que je n'ai pas lu, ça n'aide pas).
Au final, j'ai regretté que l'auteure verse trop dans l'analyse au détriment de l'affect.
J'espère être davantage conquise par "L'Adieu à Stefan Zweig" qui m'attend dans ma bibliothèque depuis un bon moment.

Je remercie la librairie Dialogues de m'avoir envoyé ce livre.

challenge album
 

24 août 2013

Les confessions de Mr Harrison - Elizabeth Gaskell


Publié en 1851 et traduit en français en 2010, "Les confessions de Mr Harrison" est un court roman de l'écrivaine britannique Elizabeth Gaskell, notamment célèbre pour ses romans "Cranford" et "Nord et Sud".

Le docteur Will Harrison passe la soirée avec un vieil ami célibataire qui lui demande de lui prodiguer quelques conseils pour se trouver une épouse.
C'est alors que celui-ci lui raconte son voyage à Duncombe quelques années plus tôt.
Il n'était qu'un tout jeune médecin lorsqu'il débarqua au sein de cette petite communauté essentiellement composée de veuves et de vieilles filles, pour y assister le Dr Morgan.
Immédiatement considéré comme l'homme à marier, il fait l'objet de toutes les attentions de ces dames, et ce bien malgré lui étant donné que son inclination se porte sur une mystérieuse inconnue.
Comment Mr Harrison a-t-il réussi à se soustraire de tant de mariages arrangés à son insu ?

Dès son arrivée à Duncombe, Mr Harrison donne l'impression d'être pris en charge et de n'avoir aucun mot à dire. Le Dr Morgan, qui prend très à coeur son rôle de mentor, l'abreuve de recommandations d'usage quant à sa manière de s'habiller et de se comporter en société et lui choisit même sa demeure.

Défilant tel une bête de cirque, il s'attire bien malgré lui les faveurs de certaines dames, ce qui donnera lieu à une série de malentendus qui le placeront dans des situations délicates.
Et pour ne rien arranger, le voilà en plus victime de l'indiscrétion et des blagues douteuses d'un vieil ami de passage à Duncombe !

En choisissant de prendre un jeune médecin londonien pour narrateur, l'auteure offre ainsi un regard extérieur sur une communauté repliée sur elle-même et réticente au moindre changement.
Un différend opposera ainsi par deux fois le jeune médecin au Dr Morgan qui craint de tester de nouveaux remèdes en provenance de la capitale.
Le jeune homme devra s'imposer et user d'une certaine audace pour asseoir sa réputation.
Présentée comme un véritable poulailler, la société de Duncombe apparaît comme encline aux commérages de la part de certaines femmes au caractère bien trempé et à l'imagination galopante !
Durant ma lecture, je me suis souvent retrouvée partagée entre rires et agacement face à l'effet boule de neige provoqué par ces femmes et leur emballement désespéré.
Malgré quelques épisodes moins cocasses, l'histoire comme on s'en doute, se finit bien.
Bien qu'en regard des romans austeniens, ce petit roman manque un peu de finesse et de mordant dans les portraits et le déploiement des intrigues, il ne manque néanmoins pas de charme :)


D'autres avis : George - Keisha

16 août 2013

Des vies d'oiseaux - Véronique Ovaldé




Publié en 2011, "Des vies d'oiseaux" est un roman de l'écrivaine française Véronique Ovaldé, notamment auteure de "Ce que je sais de Vera Candida", "Les hommes en général me plaisent beaucoup" ou encore de "Et mon coeur transparent".

Gustavo et Vida Izzara mènent une vie tranquille avec leur fille Paloma, jusqu'au jour où celle-ci disparaît du jour au lendemain sans laisser d'adresse. Serait-elle partie avec Adolfo, le jeune jardinier engagé par sa mère ?
Un jour, Vida se rend compte que leur maison a été visitée durant leur absence, au moment où une série d'effractions sévit dans les villas avoisinantes.
Le lieutenant Taïbo, qui enquête sur les mystérieux squatteurs, propose à Vida de retrouver sa fille et de se rendre à Irigoy, le village où Vida a grandi et où elle ne pensait pas revenir...

"Vida voulait prendre la totalité de ces fragments parfaits et en faire un trésor tellement inaltérable. Et quand elles étaient ensemble elle savait que c'était impossible et cette impossibilité la plongeait dans un désespoir infini. 
Elle avait l'impression que sa beauté, sa tendre enfance lui échappaient déjà. Qu'elles s'en allaient en particules dans l'air, comme des filaments de sa perfection.
Elle se disait, "Il faut que je la photographie, que je l'enregistre", mais toutes ces opérations étaient vaines et elle échouait à conserver la douceur éphémère de cette fusion de leurs deux corps allongés dans une chambre estivale, l'une à côté de l'autre, les bras de la petite autour de son cou et les lèvres de la petite sur ses paupières.
Elle savait ce qui la faisait rire alors elle la faisait rire et ce rire d'enfant, ce rire qui s'en allait déjà à toute vitesse, lui piétinait le coeur." p.60
 
On retrouve dans ce roman beaucoup de points communs avec "Ce que je sais de Vera Candida".
Outre ces décors faits de villes inventées à consonance étrangère et de paysages exotiques, les personnages féminins principaux - Vida et Rose - se ressemblent beaucoup.
Toutes deux ont vécu un déracinement en rompant avec leur village natal, leurs traditions et leur famille pour s'enfermer dans une prison dorée avec un homme qui leur offre tout sur un plateau d'argent sauf...le bonheur.
A côté de leur besoin de reconnaissance et de leurs longues heures de solitude, le bonheur matériel sonne comme une bien maigre compensation.
Vida et son mari occupent une maison qui se fissure de partout et dont les fenêtres ne s'ouvrent pas.
Autoritaire, matérialiste et macho, son mari Gustavo la recadre constamment lorsqu'il lui vient à l'idée de choisir ses vêtements ou de penser par elle-même...
Si Vida, les années aidant, semble s'être fait une raison, Paloma n'entend pas suivre le même chemin que sa mère.
Une fois encore, "Des vies d'oiseaux" apparaît avant tout comme un roman de femmes, l'occasion d'explorer les relations (toujours tendues) mères-filles et ces aspirations, cette soif de liberté qui les unissent malgré elles; les hommes leur tenant souvent lieu de "prétextes à partir" bien que paradoxalement, elles ne puissent s'émanciper sans l'un d'entre eux.
Tout comme Paloma, Adolfo a fui le foyer familial là où le lieutenant Taïbo peine à accepter le départ de sa femme.
Vida, Paloma, Adolfo et Taïbo apparaissent comme 4 oiseaux tombés du nid, chacun cherchant son équilibre loin d'une cellule familiale/conjugale pernicieuse.

L'auteure jette les bases d'une histoire aux allures de conte latino et, ce faisant, a recours à des personnages assez manichéens voire caricaturaux (le flic quitté par sa femme, l'ado rebelle, le père macho et matérialiste, le badboy amoureux) à l'exception de Vida, mal à l'aise entre le monde qu'elle a laissé derrière elle et celui dans lequel elle vit.
Malheureusement, en dépit de la poésie qui s'invite entre chaque ligne, j'ai trouvé que cette histoire manquait quelque peu de profondeur.
J'ai eu l'impression que tout cela me filait entre les doigts et la fin s'est avérée trop simpliste à mon goût.
J'avais nettement préféré les personnages plus torturés de "Ce que je sais de Vera Candida".
 

D'autres avis : Argali - Sandrine - Liliba -  Clara - Theoma - Géraldine - Canel - Leiloona

"Des vies d'oiseaux" sortira aux éditions J'ai Lu le 21 août prochain.



Comme je reste malgré tout sensible à l'écriture de l'auteure, je suis tentée par son nouveau roman, "La grâce des brigands" qui sera disponible en librairie dès le 22 août.