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6 octobre 2013

Manuel de survie à l'usage des incapables - Thomas Gunzig


En librairie depuis le 22 août, "Manuel de survie à l'usage des incapables" est un roman de l'écrivain belge Thomas Gunzig, notamment auteur de "Mort d'un parfait bilingue", "De la terrible et magnifique histoire des créatures les plus moches de l'univers" ou encore du recueil de nouvelles "Assortiment pour une vie meilleure".

Jean-Jean, agent de sécurité dans un supermarché, installe des caméras de surveillance pour tenter de surprendre la liaison entre la caissière Martine Laverdure et Jacques Chirac Oussomo, responsable du rayon primeurs.
Lorsque la DRH leur annonce leur intention de les licencier pour faute grave, un incident ôte la vie à Martine.
Pendant ce temps, une bande de 4 frères loups (Blanc, Noir, Gris et Brun) issue d'une cité braque un supermarché.
A l'annonce de la mort de leur mère, la meute décide de se venger et se lance à la poursuite de Jean-Jean, se heurtant au passage à Marianne, la femme de celui-ci, dotée de gênes de mamba vert...

" On avait beau tourner la chose dans tous les sens, la seule réponse possible à l'existence de l'homme sur terre, c'est qu'il est là pour contrôler le système, c'est ce qu'il fait de mieux, c'est son plus grand talent.
Et le contrôle du vivant n'a été qu'une étape dans un processus beaucoup plus large, un processus qui plonge ses racines dans cette longue évolution qui dure depuis la domestication du feu, la maîtrise de l'agriculture, l'économie de marché, la copyright de la recette des nuggets par Ray Croc, la privatisation de l'eau potable par Nestlé, la privatisation de l'eau de mer par Apple, la privatisation de la reproduction humaine et l'immense marché qu'elle a ouvert à tous les grands groupes industriels...
Le vivant n'est qu'une étape et d'autres choses se passent à très très haut niveau ! " p.364
Tout comme dans "Mort d'un parfait bilingue", Thomas Gunzig nous dévoile à nouveau une vision désabusée du monde, qui s'incarne cette fois dans un supermarché corrompu par les lois du capitalisme.
Pourquoi s'emmerder à licencier une caissière au motif qu'elle scanne un peu trop lentement alors qu'on peut lui coller une liaison sur le dos et la virer pour faute grave sans indemnités ?
Quant à Jacques Chirac Oussomo, peu importe ses années d'ancienneté, c'est malheureusement "un dommage collatéral"...
Après tout, c'est chacun pour soi. Le rendement passe avant l'humain, interchangeable et relayé à un simple maillon de la grande chaîne de distribution.
Symbole par excellence de ce monde sans scrupules, Marianne se révèle prête à tout pour servir au mieux ses intérêts.
En marge de cet univers implacable, une meute de 4 loups qui n'obéissent qu'à la féroce loi de la jungle sèmeront un bordel tout sauf joyeux dans cette organisation bien rôdée.
La police ? Nul besoin d'intervenir, les assurances rembourseront...
Cible au centre de cette chasse à l'homme, Jean-Jean compte sur l'aide de Blanche de Castille, agent au service Sécurité et Protection qui, contrairement à sa femme ne possède pas des gênes de mamba vert mais de loutre...
Certains humains (mais pas tous, pourquoi ?) ont ainsi fait l'objet de croisements génétiques avec des animaux mais je n'ai pas compris en quoi le recours aux gênes de loup constituait un délit par rapport à d'autres animaux, comme je n'ai pas saisi cette histoire d'upgrade HP (si quelqu'un peut éclairer ma lanterne à ce sujet ?)...
Tout est ainsi placé sous copyright, y compris la vie après la mort (rachetée par Ikea...).

Si l'on s'en tient strictement à son histoire, "Manuel de survie à l'usage des incapables" n'offre rien de bien particulier : récit d'une chasse à l'homme pimenté d'une dose de romance et de science-fiction.
Non ce qui m'a surtout intéressé dans ce roman, c'est précisément son emballage, la façon dont l'auteur inscrit son histoire dans un contexte économique et social aussi glaçant que réaliste sur bien des points, dressant ainsi la chronique d'un monde sans pitié.
Au lecteur d'en tirer les conclusions qui s'imposent, l'auteure ne se pose ici pas en juge.
Sujet sombre voire carrément noir auquel viennent pourtant brillamment se greffer l'humour de l'auteur et cette écriture visuelle qui me parle toujours.


Un roman qui vaut le détour !

MERCI à Babelio de m'avoir envoyé ce roman !





challenge album


22 septembre 2013

Contes cruels - Nadine Monfils


Publié en 2008, "Contes cruels" est un recueil composé de 15 nouvelles nées de la plume de l'écrivaine belge Nadine Monfils, notamment auteure de "Les vacances d'un serial-killer" et de "La petite fêlée aux allumettes".

"- Faites attention de ne pas vous perdre hein, mémé, qu'il a dit le gros con, en espérant le contraire
- T'inquiète, que je lui ai dit, j'ai mes hémorroïdes qui font boussole." p.11

Au cours d'une promenade, "La vieille qui marchait dans la merde" croise la route d'un maître-nageur. Une rencontre des plus sulfureuses...
François reçoit la visite de son vieil ami André, accompagné par une femme qui ne ressemble en rien à son épouse. Preuve qu'"Il faut toujours ranger sa femme avant de partir".
"Le bonheur est dans le puits" ou comment Will et Jeanneke se font prendre à leur propre piège.
Marcel et Germaine vivent avec Mémé Josette et désespèrent de la voir mourir pour pouvoir enfin profiter de la "Télé de mes zamours !"
Et si une nounou du nom de "Juju Mackintosh" inspirait un tueur en série ?
"Le messager squetté" évoque la reconversion d'Hubert en annonceur de mauvaises nouvelles.
On peut être à la fois le meilleur ami des animaux et le pire ennemi des femmes, en somme "Un garçon bien élevé".
Parce qu'il a perdu la mémoire, le vieux Joseph fait appel à une sorcière et à un marchand de souvenirs. Or il semblerait que seule "La fée pin-up" soit en mesure de lui venir en aide.
Prostituée en fin de carrière, Conchita devient rectolingothérapeute sur les conseils d'un marabout. En contrepartie de son succès, celle-ci devra réaliser de bonnes actions. Pourquoi ne pas ouvrir "Les restos du cul" ?
Martha et Norbert sont mariés depuis de longues années mais ne couchent pas ensemble. "Vive les poupées gonflables !"
Une jeune fille rend visite à sa tante Philomène au home "Rue de la Verge Noire", occupé par des pensionnaires qui aiment particulièrement jouer avec la nourriture.
Le petit Bubble, fasciné par les braquages de banque et le braqueur Boulette, est loin de soupçonner ce que son "Bon anniversaire, Boulette" aura pour conséquences.
Gérard vit encore chez sa mère et aime se déguiser en femme durant la nuit. Malheureusement, on risque gros à traîner ses talons au bois de Boulogne, comme passer pour "Le tueur en jogging".
"Lolitas cherchent pervers pépères". Papy Marcel s'ennuie dans son home, jusqu'à ce qu'il croise la route d'une nymphette qui l'invite à le suivre chez elle. Ses soeurs se joignent à eux. Qu'attendent-elles au juste du vieil homme ?
"Petit caca Noël" ou comment Johnny, déguisé en Père Noël en vue de braquer plusieurs villas, va réaliser le voeu le plus cher du "petit" Lucien.

" Pour moi, la poésie, c'est comme péter dans un arc-en-ciel." p.48

Mon dieu comme cette couverture est laide, on dirait un vieux Stephen King.
Je ne connaissais encore ni l'univers ni la plume de Nadine Monfils et je dois dire que je suis plutôt satisfaite de cette première rencontre.
Autant vous dire que "Contes cruels" n'est pas à laisser entre toutes les mains...Bien que le côté abracadabrant de certains textes comme "La fée pin-up" ou "Rue de la Verge Noire" puisse faire songer à du Roald Dahl, les histoires qui nous sont contées ici sont généralement malsaines voire assez trash et il est rare que l'une d'entre elles échappe à une anecdote d'ordre sexuel.
On y croise volontiers des femmes castratrices (au sens propre comme au figuré), des braqueurs de banques, des petits vieux, des tueurs, des prostituées et beaucoup de Tanguy ! Bref autant de antihéros sortis du haut du panier et qui font ici figure de cas sociaux pas franchement sains d'esprit.
Le lecteur appréciera ou non l'humour macabre, l'écriture familière de l'auteure ainsi que les nombreux jeux de mots et belgicismes cachés entre les lignes. Pour ma part, j'en redemande :)

" Ma première femme, je l'ai empoisonnée avec de l'arsenic et un mélange de bave de crapaud, pour qu'on ne retrouve pas de trace dans son estomac.
C'est une vieille recette que j'ai trouvée dans le livre de cuisine de ma grand-mère, derrière le boeuf Strogonoff.
La deuxième, je lui ai mis du cyanure dans ses éclairs au chocolat. J'injectais patiemment quelques gouttes, tous les jours, avec une seringue trouvée sous le Pont-Neuf.
La troisième, je l'emmenais chaque midi au McDo. Ca a suffi." p.50



2 septembre 2013

La nostalgie heureuse - Amélie Nothomb (livre audio)


En librairie depuis le 21 août, "La nostalgie heureuse" est un texte autobiographique de la romancière belge Amélie Nothomb, notamment auteure de "Stupeur et tremblements", "Le Voyage d'hiver" ou plus récemment de "Barbe bleue".

"La nostalgie heureuse" est le sentiment qu'éprouve Amélie Nothomb à l'issue de son retour au Japon en avril 2012, un pays dont elle fut arrachée à l'âge de 5 ans, qu'elle retrouve brièvement une fois  diplômée (son expérience fut racontée dans "Stupeur et tremblements") et où elle n'avait plus mis les pieds depuis 16 ans.
Sollicitée pour un reportage, l'auteure revisite les lieux de son enfance en compagnie d'une équipe de télévision. Ce reportage - "Amélie Nothomb, Une vie entre deux eaux" - a d'ailleurs été diffusé sur France 5 l'an dernier.
A la joie des retrouvailles se mêle l'appréhension de confronter ses souvenirs à la réalité d'un pays malmené par le séisme de 2011 et de renouer avec Nishiosan - plus qu'une nounou, une mère de coeur - et Rinri, le fiancé autrefois éconduit et évoqué dans "Ni d'Eve ni d'Adam".

" Les retrouvailles sont des phénomènes si complexes qu'on ne devrait les effectuer qu'après un long apprentissage ou bien tout simplement les interdire."

Je me souviens encore très bien du reportage de France 5. De ce fait, je ne comprends pas trop l'appellation de "roman" utilisée pour qualifier "La nostalgie heureuse" car pour moi, il s'agit plutôt d'une incursion dans les coulisses de l'émission, voire d'un arrêt sur images commenté et augmenté de scènes coupées au montage.
Amélie Nothomb se livre ici sans filets et sans passer par le truchement d'un personnage.
L'enjeu de ce voyage était double. Non seulement elle allait revoir le Japon avec lequel elle vécut "une idylle parfaite", Nishiosan dont elle n'avait plus de nouvelles depuis le tremblement de terre de Kobe, et Rinri dont elle craint la réaction.
Mais elle espère également que ce retour aux sources lui fournira des preuves de son existence, de ce passé nippon tellement embelli par ses souvenirs d'enfant.
Arrivée sur les lieux, le choc est de taille. Le pays a visiblement perdu de sa superbe lors du séisme, et le quartier modeste de son enfance est devenu une banlieue chic.

" Je suis trop occupée à contenir mon coeur brisé. Plus un chagrin est banal, plus il est sérieux. Tout le monde connaît cette expérience cruelle. Découvrir que les lieux secrets de la haute enfance ont été profanés, qu'ils n'ont pas été jugés dignes d'être préservés et que c'est normal, voilà."

Les nouvelles images se heurtent aux souvenirs. La douleur liée au déracinement refait surface mais les repères d'autrefois semblent avoir disparu.
Heureusement, Nishiosan et Riri n'ont pas changé, ils ont simplement vieilli.
Les retrouvailles avec sa nounou sont déchirantes (elles m'avaient décoché une larme lors du reportage et ce fut pire cette fois-ci) et trop brèves, comme un ultime adieu. Avec Rinri, la romancière retrouve la complicité mais aussi "la gêne" éprouvée autrefois.
Il y aura d'autres visites : Kyoto "la plus belle ville du monde" aux dires de l'auteure, Tokyo et ses "cols blancs", Fukushima et sa centrale nucléaire fantôme.
Mais aussi un rendez-vous houleux avec son éditeur japonais.
J'ai d'ailleurs appris que suite à la parution de sa nouvelle "Les Myrtilles" dont les bénéfices furent reversés aux sinistrés du séisme 2011, le Japon - qui boudait ses livres depuis la parution de "Stupeur et tremblements" - avait recommencé à la traduire depuis...
Par contre, pas question de reparler de "Stupeur et tremblements".

J'ai beaucoup aimé ce petit voyage au pays du Soleil Levant, raconté avec beaucoup d'émotion, de modestie (elle évoque souvent son "japonais de cuisine") et de dérision (l'anecdote sur le bonsaî ressuscité par Martin Scorcese est des plus savoureuses, de même que sa réflexion au sujet des noms farfelus donnés à ses personnages).
Amélie Nothomb fait ici montre d'une capacité d'émerveillement et d'une sagesse contagieuses.
Si elle confesse être une nostalgique dans l'âme, elle nous invite néanmoins à prendre le passé pour ce qu'il est.

S'agissant du livre audio en lui-même, j'ai trouvé l'écoute fort agréable. Le texte, régulièrement entrecoupé de mélodies nipponnes, est mis en paroles par Cathy Min Jung, une lectrice d'origine asiatique.
Un choix judicieux sachant que de nombreux mots japonais parsèment le récit.

"La nostalgie heureuse" ravira certainement les fans. En revanche, je me demande si cette intimité partagée avec l'auteure intéressera les autres. Pour ma part, j'avoue avoir été conquise et j'ai ressenti moi aussi cette nostalgie heureuse de mon adolescence, largement bercée par les romans d'Amélie Nothomb et que je ne retrouvais pas dans ses précédents romans.

Si vous avez l'occasion de regarder le reportage avant, c'est encore mieux !

D'autres avis : Argali - Hérisson - Mango - Géraldine

Cliquez ici pour en découvrir un extrait audio

Je remercie les éditions Audiolib de m'avoir envoyé ce livre !

challenge album


24 janvier 2013

Barbe bleue - Amélie Nothomb


Publié en août 2012, "Barbe bleue" est le 21ème roman de l'écrivaine belge Amélie Nothomb, notamment auteure de "Hygiène de l'assassin", "Cosmétique de l'ennemi", "Le Voyage d'hiver" ou encore d'"Une forme de vie".

Saturnine, jeune femme belge de 25 ans, se retrouve dans une salle d'attente au milieu d'une quinzaine d'autres candidates convoitant une colocation à petit prix dans un hôtel de maître parisien.
Une femme l'entretient de l'étrange propriétaire et assure à Saturnine que celle-ci obtiendra l'appartement, tout comme les 8 femmes précédentes ayant mystérieusement disparu...
Comme annoncé, en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, Don Elemirio Nibal y Milcar convie Saturnine à s'installer dans ses appartements, à la seule condition que la jeune femme ne pénètre jamais dans sa chambre noire.
Saura-t-elle résister à la tentation de céder à la curiosité ?

Amélie Nothomb reprend ici la trame du célèbre conte de Perrault mais en lui insufflant les petites touches personnelles qu'on lui connaît : noms à coucher dehors (Térébenthine ou Digitaline cette fois), goût prononcé pour le champagne dont on se souvient notamment dans "Le fait du prince", importance donnée à l'esthétique, rapport étrange et presque mystique au corps et à la nourriture le tout saupoudré d'une fine dose de morbide, situations incongrues, mise en balance de principes moraux établis.
Contrairement au conte (que j'ai relu dans la foulée) où la jeune femme tombait rapidement dans le panneau et réfléchissait ensuite ("Anne, ma soeur Anne, ne vois-tu rien venir ?"), Saturnine fait preuve de beaucoup plus de jugeote.
Esprit indépendant opposé au mariage, elle ne se laisse pas facilement conter fleurette malgré les multiples attentions de cet esthète espagnol qui lui confectionne une jupe en or, lui fait la cuisine et met à sa disposition un frigo à champagne (c'est du Nothomb hein, fallait pas s'attendre à du Martini blanc).
Devant la réticence et les interrogations de la jeune femme, Don Elemirio est conquis et trouve enfin en une femme une compagne intellectuellement à son niveau.
Agacée par la complaisance de cet homme dont le seul métier est de rester digne à plein temps, Saturnine ne se montre pourtant pas complètement insensible à son charme.
Les tentatives de séduction de l'un se veulent accueillies par l'impertinence de l'autre, chacun essayant de faire douter l'autre de sa moralité.

"Barbe bleue" se profile plus comme une suite de joutes verbales (qui aura donc le dernier mot ?) portant sur des questions mythologiques, esthétiques, culinaires et...chromatiques abordées de façon incongrue, que comme une discussion.
Au centre de ce face à face : la notion de jardin secret. Jusqu'où se situe le droit à la vie privée ? Est-il possible de conserver une vie intime en vivant sous le même toit ?
Les situations conflictuelles, intérieures comme dans "Biographie de la faim" ou "Cosmétique de l'ennemi" ou partagées avec un autre comme dans "Hygiène de l'assassin", abondent dans les romans de Nothomb et se déclinent bien souvent en de nombreuses phrases péremptoires prononcées par les adversaires.

" Tomber amoureux est le phénomène le plus mystérieux de l’univers. Ceux qui aiment au premier regard vivent la version la moins inexplicable du miracle : s’ils n’aimaient pas auparavant, c’était parce qu’ils ignoraient l’existence de l’autre.
Le coup de foudre à retardement est le plus gigantesque défi à la raison. " p.52
" Le rôle de l’art est de compléter la nature et le rôle de la nature est d’imiter l’art. La mort est la fonction que la nature a inventée dans le but d’imiter la photographie. Et les hommes
ont inventé la photographie pour capter ce formidable arrêt sur image qu’est l’instant du trépas." p.70

J'ai beaucoup aimé la façon dont Nothomb donnait une direction nouvelle à la personnalité de la cruche jeune femme du conte.
Je me suis délectée de la vivacité des échanges entre Saturnine et son logeur mais, là où le bas blessait parfois, c'est lorsqu'il me semblait être tenue à l'écart par ces mêmes échanges (les allusions bibliques par exemple), la frontière entre loufoque et intelligible s'avérant plutôt mince par moments.
Pas de déception cuisante mais pas non plus un coup de coeur pour ma part.
A croire que je ne connaîtrai plus jamais avec cette auteure l'engouement de mon adolescence.

D'autres avis : Argali - Mélusine - Lili Galipette - Mango - Sandrine - Géraldine - Brize - Stephie 

                                                                                    
 


9 octobre 2012

Passés imparfaits - Patrick Dupuis






Disponible en librairie dès le 15 octobre, "Passés imparfaits" est un recueil de nouvelles de l'écrivain belge Patrick Dupuis, également auteur du recueil "Ceux d'en face" ou encore "Nuageux à serein".
Patrick Dupuis est également l'un des fondateurs de la maison d'édition belge Quadrature.

"Passés imparfaits" rassemble 21 instants volés à des êtres sur le point de passer ou non à autre chose, de faire revivre le passé ou au contraire, de le ranger ou de le maintenir au milieu des souvenirs.
Dans tous les cas, tous les personnages se retrouvent à un moment donné face à une décision à prendre.
Ex-femmes/maris, anciens amants ou amis autrefois proches puis séparés par la vie depuis souvent plusieurs années se voient confrontés au choix de réintégrer ou non l'autre dans leur vie présente.
Que peuvent bien encore se dire ces deux amies que sont cette femme au foyer sans foyer et cette carriériste tout juste mise au rebut ? Après avoir passé 3 ans de prison sans contact avec sa famille, cet homme retrouvera-t-il ces proches laissés derrière lui ?
Parviendra-t-elle à pardonner son mari volage pour repartir de zéro ?
Tout juste divorcé, ce couple s'accordera-t-il une seconde chance ?
Osera-t-il aborder cette femme perdue de vue et quittée pour une autre 23 ans plus tôt ?

A la naissance de ces textes réside souvent une réminiscence, une réapparition inattendue, parfois source d'une nostalgie passagère mais toujours d'une certaine curiosité à laquelle se mêle l'appréhension de retourner à un présent qui pourrait bien ressembler en tous points aux souvenirs.
Des fantômes du passé ressurgissent, associés à des portraits pas forcément heureux.
Certains se risquent à les affronter par nostalgie du bon vieux temps, d'autres préfèrent leur tourner le dos, choisissant de continuer à conjuguer le passé à l'imparfait, à conserver leur liberté.
Sur un ton souvent amer voire désabusé, l'auteur nous fait partager ces existences solitaires brusquement ravivées par le souvenir de cet autre qu'elles souhaiteraient ou non voir appartenir au passé.


J'ai aimé l'écriture à la fois fluide et concise de Patrick Dupuis, son sens de l'observation, son regard réaliste sur les relations humaines et ses clins d'oeil à notre petit pays notamment dans "Le buveur d'Orval" ou encore dans "Une brune tempérée".
Je suis moins enthousiaste vis-à-vis du fond car il m'a semblé que si les textes se suivaient rapidement (2-3 pages chacun tout au plus), ils se ressemblaient malheureusement un peu trop par endroits ("La lettre" et "Le concert", "Contraste" et "Le plus beau point de vue de la région").
Je pense pour ma part que la thématique choisie permettait une plus grande diversité dans les portraits proposés.

Merci à Patrick Dupuis de m'avoir envoyé son recueil.







3 février 2011

Un dé en acajou a disparu et autres nouvelles économiques - Christian Ost



"Un dé en acajou a disparu et autres nouvelles économiques" est un recueil de 11 nouvelles issues de la plume de l'économiste belge Christian Ost. Il sera disponible en librairie dès le 10 février.

Le recueil porte le titre de la première nouvelle qui traite de la téléportation et de ses répercussions imprévues sur la vie humaine.
Il est également question d'un dialogue de sourds entre un homme et une société qui commercialise du matériel de jardin, d'une illustration de la théorie des anticipations à travers l'usure d'un couple, d'un jeu de rôle sur le monde de l'entreprise, des conséquences de la mondialisation sur la vie d'une femme, d'une émission de télé-réalité inédite à l'issue inattendue, d'un hacking économique, du financement particulier d'un village perdu, de la gestion de crise dans différents milieux, d'une rencontre entre un expert en objets d'arts et un passionné de Duke Ellington ou encore d'un dangereux vol transatlantique.

Si ces nouvelles se déclinent dans des genres bien différents, toutes s'inscrivent dans un même souci de doter l'économie d'une dimension foncièrement humaine.
Christian Ost reprend à sa sauce des théories économiques souvent ronflantes pour les non-initiés et nous emmène dans un univers où plane une marge d'incertitude qui implique que les chiffres font place aux contingences.
A trop vouloir maîtriser leur environnement en se reposant sur des prévisions statistiques, les personnages de ces nouvelles se sont abrités derrière une sécurité qui s'avère illusoire. Leurs certitudes se sont vues ébranlées par les aléas de la vie et la perte de contrôle qu'occasionne une situation nouvelle fait basculer leur quotidien de façon inattendue.
Finalement, l'anticipation n'empêche pas l'arrivée d'un mauvais coup du sort et peut même dans certains cas provoquer la situation tant redoutée...

" - Aude, a dit la maîtresse, puisque tu es la première de classe, tu dirigeras l'entreprise.

J'étais un peu surpris de ce que disait la maîtresse. Si les premiers de classe sont les chefs des entreprises, pourquoi est-ce que papa dit toujours "cet imbécile de patron, il comprend jamais rien". " p.37

J'ai beaucoup aimé la façon dont l'auteur démystifie l'économie pour se centrer sur l'humain et démontrer le caractère aléatoire et fragile de l'existence.
L'auteur a recours à des personnages que l'on pourrait croiser dans la vie de tous les jours et les situations décrites, bien que parfois cocasses, nous parlent toutes tant elles réfèrent à certaines de nos craintes ou évoquent en nous un goût de déjà vu de par leurs références à l'actualité.

" - Pour nous, la leçon est claire, fait remarquer Ed. Si le système économique, financier et monétaire américain est solide, il a son talon d'Achille : l'information statistique qui est censée révéler la vérité.

- En fait, conclut Mark, l'édifice économique est semblable à une tour de verre et d'acier qui paraît bien ancrée dans le sol, mais qu'un impact peut déstabiliser. Et la tour s'effondre..." p.80

Le thème central de ce recueil - l'incertitude - favorise des nouvelles aux chutes souvent surprenantes, tantôt drôles tantôt dramatiques, qui donnent à réfléchir sur bien des choses qui nous échappent.
Un ouvrage intelligent à la fois didactique et littéraire dont je me suis régalée et que je ne peux que vous conseiller !

Un grand MERCI aux éditions de m'avoir offert ce livre !

9 juin 2010

A l'ombre de la fête - Marie-France Versailles



"A l'ombre de la fête" est un recueil de nouvelles de l'auteure belge Marie-France Versailles, paru en 2010 aux éditions Quadrature.
Ce recueil se propose de nous faire découvrir les tranches de vie de Frank, Fanny, Pauline, Laurence, Youri et Louis, tous unis par les liens du sang.
Tandis que Frank pense avoir perdu sa fille et réalise qu'il a été un père absent à l'image de son propre géniteur, Fanny nourrit des rêves d'écriture et se voit offrir l'occasion de donner un nouveau souffle à son métier.
Pauline doute de la fidélité de son compagnon. Laurence, l'aînée sur laquelle compte toute la fratrie, se demande quelle forme prendra le discours à l'intention de son père.
Youri en veut à son père de les avoir quittés lui et sa mère et décide d'ouvrir un blog pour y décharger son ressenti.
Louis, octogénaire dont l'anniversaire réunit toute la famille autour d'une même table, est sur le point de dévoiler un vieux secret qui pourrait bien jeter une ombre sur la fête...

Frank, Fanny, Pauline, Laurence, Youri, Louis. Autant de prénoms qui en place de servir de titre à chacune de ces 6 nouvelles auraient pu constituer les chapitres d'un même roman.
Si les différents portraits brassés dans ce recueil sont singuliers, il n'en reste pas moins que mis bout à bout, ils nous aident à mieux saisir le poids du secret révélé par l'aieul et qui touchera tous les personnages à différents degrés.
Au centre de ce recueil, la figure d'un absent aux multiples visages (mais toujours un homme, cela dit).

" Dès l'aube du lundi, il a téléphoné à Clara, partie pour une quinzaine chez une cousine en Espagne. Elle a d'abord minimisé, comme tout le monde, "Tu connais ta fille, c'est une impulsive! Une virée, une crise, une escapade, c'est l'âge"...C'est fou, les mots qu'ils ont tous pour travestir l'absence." p.12

Mais aussi des personnages en proie à l'incompréhension de leurs proches et dont ils devront outrepasser les jugements pour avancer.
Tous arrivés à un carrefour de leur vie, ils se verront contraints de prendre une décision dont ils savent bien que les conséquences ne toucheront pas que leur propre personne.
Parce qu'il le faut. Parce qu'ils n'en peuvent plus de renoncer à leurs rêves pour épargner leur entourage.
J'ai particulièrement aimé le portrait de Fanny qui m'a plus touchée que je ne saurais le dire.

" - Fanny ne vous dit pas tout.
Jean-Luc suit son idée.
- Ma femme écrit.
Une distance nouvelle s'est glissée entre les chaises. Si le dessin de mode a délié les langues, l'écriture intimide les questions.
- Tu écris quoi?
- Oui, raconte, c'est intéressant, des romans?
Fanny connaît la suite. Tu as déjà publié? Tu as un éditeur? Comme si on demandait à l'amateur qui joue de la flûte ou de la batterie quand il donnera son premier concert.
Elle affiche son plus beau sourire, en plus doux, mais en plus faux, celui qu'elle compose devant un patient désagréable :
- C'est pour moi, mon évasion..." p.34
6 nouvelles. 6 personnages qui nous semblent proches tant leurs préoccupations comme leur façon de les exprimer auraient pu être les nôtres.
Marie-France Versailles signe là un joli recueil empreint d'humanité.

D'autres avis : Keisha - Sylire - Cathulu - Clara

Un grand MERCI aux éditions de m'avoir offert ce livre !

7 mai 2010

Mort d'un parfait bilingue - Thomas Gunzig


"Mort d'un parfait bilingue" est le premier roman de l'écrivain belge Thomas Gunzig, publié en 2001. Thomas Gunzig est notamment l'auteur des romans jeunesse "Nom de Code Super- Pouvoirs" et "De la terrible et magnifique histoire des créatures les plus moches de l'univers" (dont j'avais parlé ici ) mais également du recueil de nouvelles "Carbowaterstoemp et autres spécialités"(réédité récemment par le Diable Vauvert sous le titre "Assortiment pour une vie meilleure") que j'évoquerai certainement un jour prochain.

" Les aventures d'un jeune homme, amoureux par nature, cruel par instinct de survie et ironique par nécessité, au pays de la sale guerre." Voici ce que nous annonce à juste titre le quatrième de couverture.
Mars 1978. Le récit s'ouvre sur le portrait de Chester, le narrateur, et sur l'aveu d'un meurtre commis alors qu'il était affamé et désargenté. La victime? Pierre"Petit Pois" Roberts, beau-frère de son meilleur ami slovène Moktar assassiné à la demande de ce dernier. Loin d'être fier de son crime, Chester se console comme il peut dans les bras de Mini-Trip, serveuse au "Bateau qui se plante" et épouse du chanteur populaire Jim-Jim Slater. Mais leur liaison tourne mal et le mari adultère force Chester à payer sa dette en tuant sa concurrente d'audience, Caroline Lemonseed.
La tâche s'avère ardue, obligeant Chester à intégrer les "Pluies de l'automne", une unité militaire chargée de la défense de la chanteuse durant le concert qu'elle donnera en faveur des troupes présentes sur le front.
Mais Chester sait-il exactement dans quel genre de guerre il met les pieds?

Autant vous le dire tout de suite, voilà un roman qui ne dévoile pas la meilleure part des hommes (ni des femmes d'ailleurs). Tour à tour criminels, imposteurs, violeurs et j'en passe, tous les personnages de ce roman ont commis des actes répréhensibles et sont happés par un monde où l'immoralité fait la loi, où la sale guerre est partout, sur le champ de bataille comme sur les écrans de télévision.
La narration se partage entre le présent du narrateur, paralysé et catatonique, et le récit des événements passés qui nous apparaissent tel qu'ils lui reviennent petit à petit en mémoire.
Entre ses amours, tantôt râtées tantôt inavouées, son ami Moktar qui s'est amouraché d'une vieille femme et tente de sauver sa soeur de la drogue et de la prostitution, et la mission pour laquelle il s'est engagé à contrecoeur, Chester découvre une guerre sponsorisée dans laquelle des hommes paumés improvisés soldats sont instrumentalisés et formés au jeu d'acteur à défaut de savoir livrer bataille. Une guerre où les pertes se mesurent avant tout en chiffres d'audience.

" Les épouvantés nous avaient regardés faire sans, manifestement, rien comprendre à notre manège jusqu'à ce qu'on les mette à contribution. La première prise dut mettre en scène deux soldats (Moktar et moi) apportant le miracle de la barre Snikers, son caramel, ses cacahuètes, son sucre raffiné aux victimes de la guerre. Il fallait que David, François, Emilie et Elodie nous sautent dessus en riant (pas facile à tourner, mauvaise volonté des petits comédiens), tandis que leurs parents versaient des larmes (facile) avec un regard plein de reconnaissance (pas facile).
La deuxième prise ressemblait à la première à la différence qu'elle devait figurer les parents apportant des céréales à leurs enfants malades." p.174

Ce qui est particulièrement intéressant dans ce roman, c'est l'angle adopté par l'auteur pour dénoncer de manière incisive les atrocités et les absurdités de la guerre exploitée par les médias.
Sous le couvert d'une apparente légèreté, Gunzig nous présente une vision sombre, dérangeante en ce qu'elle tend même à l'absurde et dont on ne sait trop quoi faire, tiraillé entre l'envie de sourire au style imagé de l'auteur et celle de céder aux larmes en regard de la situation dépeinte.

" En plein été la ville ressemblait à une pomme au four. Le soleil vous arrivait dessus, toutes griffes dehors, s'attaquant à la peau du nez, des oreilles ou des avant-bras avec une voracité de termite africain. On était obligé de rester chez soi, assis à poil devant les machines à air conditionné, à siroter des baccardi-coca, à regarder la météo et des dessins animés japonais. Les gens qui se retrouvaient dehors faisaient des grimaces d'haltérophiles, dans les rangs des petits vieux c'était une hécatombe, leurs coeurs ridés s'ébouillantaient comme de vieux oursins, des ambulanciers trempés de sueur venaient les chercher et les embarquaient par trois ou quatre pour gagner du temps." p.16

Un roman qui m'a fait penser au film "Truman Show" comme à "Embuscade à Fort Bragg" (roman de Tom Wolfe dont j'avais parlé ici) et que je ne suis certainement pas prête d'oublier !

Le blog de l'auteur

Une nouvelle de l'auteur en écoute libre : " La Gambas "

L'avis de Cécile qui saura vous convaincre si je n'ai réussi à le faire à travers ce billet. En parlant de Cécile justement, cette lecture fait suite à ma participation en tant que jurée du prestigieux Prix QD9 2010. Les résultats de la sélection francophone ont été annoncés chez Cécile hier et ô joie, "Mort d'un parfait bilingue" a été retenu !!!

Pour connaître les sélections françaises et étrangères de tous les membres du jury et bien plus encore, cliquez sur le logo ci-dessous.




4 mai 2010

Ecrivain cherche place concierge - Nicolas Ancion


"Ecrivain cherche place concierge" est le troisième roman de l'écrivain belge Nicolas Ancion, paru en 1998 aux éditions Luc Pire.
Comme le titre le laisse deviner, nous partons à la rencontre d'un écrivain, Victor, en panne d'argent comme d'inspiration. Si seulement il pouvait mener la vie de château, ça ferait bien ses affaires ! Et voilà justement que Victor a posté une annonce, "ECRIV.CH.PL.CONCIERGE", et qu'un châtelain souhaite l'engager. C'est ainsi que le jeune homme part pour le lugubre village de Soheit-Tinlot et rejoint le château où il est accueilli par le bras droit du maître de maison, Pinot, qui n'est autre qu'un...lapin en peluche !
Alors qu'il pensait trouver le calme dans cette région reculée, Victor va se retrouver coincé dans un petit monde aussi déluré qu'improbable !

Voilà déjà un moment que j'avais repéré ce roman. Malheureusement, je ne parvenais pas à mettre la main dessus. Oui c'est vrai, j'aurais pu le commander en ligne sur machin chose mais voyez-vous, je fais partie de cette vieille école qui a besoin d'entrer en contact avec le livre et d'en feuilleter les pages avant de se décider (je ne me fie désormais plus aux quatrièmes de couverture, comme aux teasers de film d'ailleurs).
Bref. C'est donc à la Foire du Livre de Bruxelles que j'ai enfin eu l'occasion de me procurer cette année ce petit roman au titre alléchant.
A peine avais-je eu sous les yeux les énoncés des différents chapitres que je tenais déjà l'ouvrage sous le bras.

" Où l'on assiste à un bien agréable repas
J'aimerais mieux un lavement ! GUSTAVE FLAUBERT " p.41
" Où l'on parle de chips, de jambes et de tartes au riz
J'ai connu de grands écrivains, ils ne pouvaient jamais parler de ça. MARGUERITE DURAS " p.73
A l'image d'Alice au Pays des Merveilles, Victor tombe lui aussi dans un trou...paumé...au fin fond du Condroz. Un village aussi laid qu'il semble inoffensif et qui pourtant donne tout son sens au proverbe qui nous enjoint à nous méfier de l'eau qui dort. Tout comme la blondinette, il y fera la connaissance d'un lapin blanc qui à défaut de s'en aller pour cause de retards à répétition, se révélera kamikaze et se battra avec lui et Robert l'ours brun contre une armada de manchots féroces.

En marge de ce conflit armé se distille le portrait de Victor qui est avant tout un grand rêveur.
On est d'ailleurs en droit de se demander quelle est l'importance de la part autobiographique apportée dans ce roman quand on prête notamment attention à la dédicace de l'auteur à " la jeune fille qui aime toujours le chocolat" ou encore au texte rédigé par Victor qui se trouve être un ouvrage de l'auteur paru en 1999 : "70 raisons de péter en public " (70? Tant que ça, vraiment?)
Appliqué à Pinot le lapin, ça donnerait plus ou moins ceci :

Bref, un peu de sérieux que diable ! Je disais donc. A l'instar de nombreux écrivains, Victor passe son temps à donner une seconde vie aux événements et à imaginer les différentes possibilités qui s'offraient à lui au moment fatidique où il aurait pu endosser le rôle du héros, notamment auprès des femmes qui restent pour lui des énigmes à résoudre.

" En tout cas, si je n'avais qu'un seul conseil à donner aux jeunes célibataires dans mon genre, songe Victor, c'est d'observer en détail chacun des gestes que j'opère en vue de séduire, de noter avec précision toutes les démarches que j'entreprends pour conquérir le coeur d'une de ces jolies femmes et de veiller, à partir de ces observations, à ne jamais, mais là vraiment jamais, se lancer dans des entreprises aussi stupides. En d'autres termes, le mieux est encore que chacun fasse comme il le sent. Et en ce qui me concerne, tout ce que je sens, c'est que ça pue. J'attire autant les jeunes filles qu'une exposition de marteaux ou une rétrospective sur l'évolution des cailloux depuis l'invention du gravier." p.22

Ce qui fait le charme particulier des récits de Nicolas Ancion, c'est un style toujours très imagé et teinté d'humour pour accompagner les descriptions d'un univers décalé et faussement gentillet.
J'ai retrouvé dans ce roman tout ce qui m'avait déjà plu dans le recueil de nouvelles "Les ours n'ont pas de problème de parking" dont j'avais parlé ici.

" Un lapin disque-jocquet, un ours déménageur : tout s'annonce pour le mieux. Tout à l'heure, on apprendra à Victor que la mariée est une grenouille et sa belle-mère une brosse à ongles. Il ne bronchera pas. C'est normal. Il aura vidé trois ou quatre bouteilles de champagne, selon toute probabilité, et il sera allongé sur le palier de bois verni, juste en dessous de la somptueuse tapisserie qui représente une tuerie de cerfs. Victor aimerait qu'un faon et une biche se présentent à la noce. Ca mettrait de l'ambiance de les voir s'offusquer devant la crudité du tableau. Et les animaux ne sont pas moins susceptibles que les êtres humains, bien que quelques acharnés du genre Saint-Exupéry tentent de faire croire le contraire aux enfants en bas-âge." p.78
Je vous invite à découvrir la plume de Nicolas Ancion si ce n'est pas déjà fait ! Quant à moi, j'y reviendrai certainement avec l'espoir d'un plaisir de lecture sans cesse renouvelé !

Un autre avis : Lily et ses livres

"Ecrivain cherche place concierge" était une lecture commune avec Manu dont je file découvrir le billet !

2 avril 2010

Les ours n'ont pas de problème de parking - Nicolas Ancion


"Les ours n'ont pas de problème de parking" est un recueil de nouvelles publié en 2001 et signé par l'écrivain belge Nicolas Ancion, également auteur de "Nous sommes tous des playmobiles", "Ecrivain cherche place de concierge" ou encore "L'homme qui valait 35 milliards".

Dans "Le grand méchant Marc", l'auteur traite de la difficulté à porter le même nom qu'un personnage tristement célèbre (en l'occurrence ici, Marc Dutroux...) et les ravages que cette assimilation peut causer sur la vie de quelqu'un et sur son entourage.
"L'album de foot" évoque le courage d'un petit garçon à défier sa peur pour retrouver l'objet auquel il tient plus que tout. "Pascal et ses pensées" raconte l'épopée d'un homme parti trouver un prêtre afin d'administrer les derniers sacrements à un mourant.
"Pas de vacances pour le chien brun" nous entraîne dans une enquête menée par un chien en peluche pour retrouver le meurtrier de 3 de ses amis les jouets. "Nettoyage à sec" évoque le vol d'un ours en peluche lors du braquage d'un nettoyage à sec. " L'affaire Smilodon" parle de la cruauté d'une ourse en peluche à l'égard d'un chat. "Tête de turc" brosse le portrait d'un Père Noël donneur de leçons. "La traversée de la place" raconte les péripéties d'un homme pour échapper à la retraite. "Le chien brun et la fleur jaune de Chine" nous fait partager la quête identitaire d'un chien en peluche.

9 nouvelles qui, vous l'aurez compris, donnent majoritairement la vedette à tous ces héros à poils ayant bercé notre enfance.
Sauf que...dans mes souvenirs, mes peluches restaient bien gentiment à l'endroit où je les avais laissées plutôt que de jouer à Toy Story. Enfin je crois...

"L'ambassadeur aurait aimé qu'on le pince. Soit il venait d'être la victime d'un grave délire alcoolique, soit il venait d'être agressé par trois peluches, encagoulées comme des gangsters.
Un gros ours gris au volant, un chien brun sur la lunette arrière et un cochon rose, habillé d'une salopette mauve, qui le menaçait avec une aiguille à tricoter." p.115

L'auteur s'est amusé à imaginer une seconde vie à tous ces personnages peuplant les chambres d'enfant mais tout en leur donnant des préoccupations et des comportements d'adultes.
Des personnages humains peuplent également quelques-unes de ces nouvelles et donnent ainsi l'occasion à l'auteur de glisser certaines réflexions sur l'enfance.

" Je ne sais pas ce qui se passe, peut-être que je vieillis - même si je n'ai pas encore tout à fait trente ans- j'ai l'impression que les gosses changent. Ils ont l'air trop sérieux avec leurs vêtements d'adultes pleins d'étiquettes, de tirettes et de bandes fluorescentes. On dirait qu'ils s'ennuient ou qu'ils en ont déjà marre.
A leur âge, je passais des heures à jouer au foot et je souriais tout le temps. Je ne savais même pas comment on faisait pour être triste. " p.87

L'univers qui caractérise ces nouvelles est donc ambivalent, une sorte de monde transitoire, à mi-chemin entre l'enfance et le monde adulte et dans lequel cohabitent des êtres loufoques vivant des situations pour le moins cocasses.
Les histoires sont tantôt drôles, tantôt beaucoup moins et il n'est pas rare non plus qu'un passage a priori tragique n'incite le lecteur à sourire malgré lui, comme c'est le cas dans la description du parcours d'Andrzej (à côté de lui, les participants de l'émission "Striptease" peuvent aller se rhabiller).

" Nous étions six enfants au départ, mais le malheur a frappé six fois et la vie a fait de moi l'unique survivant de la famille. Lorsque j'ai échappé à l'incendie de la maison, c'était pour assister impuissant à l'agonie de mes deux soeurs aînées et de mon père qui tentait de les tirer de la fournaise. Ma mère avait été emportée l'hiver précédent par la tuberculose roumaine, une maladie atroce que mon frère jumeau avait contractée sur le front russe en soignant les victimes du scorbut et du choléra." p.100
Pas de doute, Nicolas Ancion aime l'humour grinçant, ne se soucie guère de choquer en évoquant l'actualité (comme c'est le cas dans "Le grand méchant Marc") et ponctue ses récits d'expression bien à lui telles que "plus discret qu'un cheveu sur le carrelage d'un salon de coiffure".
Au fait, je vous ai dit qu'il était belge?

" Tout ce qui lui reste en tête c'est cette phrase qui le coupe plus net qu'un couteau ne tranche une patate jaune pour la transformer en frites" p.97

" Un pigeon. Il n'y a que ça en Belgique, songe le vieil homme, des oiseaux ternes qui salissent les rues." p.94
Ca n'est pas l'ami Poelvoorde qui le contredira...




Bref...Un petit recueil savoureux et un auteur que je n'ai pas fini de découvrir !