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17 novembre 2011

Aimez-vous Brahms - Françoise Sagan


Publié en 1959, "Aimez-vous Brahms" est le quatrième roman de l'écrivaine française Françoise Sagan, également auteure de "Bonjour Tristesse", "Un certain sourire", "Toxique", "Un peu de soleil dans l'eau froide", "Les merveilleux nuages" ou encore de "Des bleus à l'âme".

Paule, décoratrice d'intérieur, vit depuis 6 ans une relation sans éclat avec Roger, un homme qui brille par son manque d'engagement et son absence, trop absorbé par son travail comme par ses liaisons.
Un jour, alors qu'elle s'entretient avec Madame Van den Bersch de la future décoration de son salon, Paule fait la connaissance de son fils Simon.
Si le jeune homme tombe instantanément amoureux de Paule, elle de son côté ne se montre pas moins insensible à la fougue que lui inspire son jeune âge comme à cette promesse de tendresse que Roger lui accorde de moins en moins.

" De toute manière, elle avait des rangements à faire, de ces occupations typiques que lui avait toujours recommandées sa mère, ces mille petites choses de la vie d'une femme qui la dégoûtaient vaguement.
Comme si le temps eût été une bête molle qu'il fallait réduire. Mais elle en venait presque à regretter chez elle l'absence de ce goût.
Peut-être y avait-il effectivement un moment où on ne devait plus attaquer sa vie, mais s'en défendre, comme d'une vieille amie indiscrète.
Y était-elle déjà ? Et elle crut entendre derrière elle un immense soupir, un immense choeur de "déjà". " p.56

Fidèle à elle-même, Sagan use du triangle amoureux pour entrecroiser les portraits de l'amour éteint et de la passion naissante, de la solitude résignée et du désir retrouvé.
A la tête de ce trio, Paule, quarantenaire succombant à l'ennui auprès d'un homme qui la délaisse et lui préfère la compagnie de femmes plus jeunes.
On s'en doutera, ce n'est que lorsque Roger se sentira sérieusement menacé par Simon qu'il regrettera avec orgueil une femme trompée impunément.
Simon a pour lui la jeunesse insouciante, romanesque, exubérante, un manque d'assurance qui inspire à Paule des sentiments maternels.
Si leur différence d'âge est souvent remise sur le tapis par Paule, j'ai eu l'impression que celle-ci n'était qu'un prétexte pour elle à ne pas s'abandonner entièrement à Simon.
Il faut dire que cette femme se retrouve prise entre deux feux, comme souvent chez Sagan, capable d'élans passionnés comme de lassitude, une femme dont les décisions se veulent guidées par la peur de la solitude.
Quitter quelqu'un n'est jamais simple. A travers ses romans, Sagan semble toujours associer la séparation à la présence d'un tiers, élément nécessaire à l'impulsion du départ.
Mais un amant chasse-t-il donc forcément l'autre ? Pas forcément. C'est là ce que j'aime particulièrement chez Sagan, cette aisance à dire la complexité de l'amour dans toutes ses nuances.

" A présent, elle mettait six jours à lire un livre, ne retrouvait pas sa page, oubliait la musique.
Son attention ne s'exerçait plus que sur des échantillons de tissus et sur un homme qui n'était jamais là. Elle se perdait, elle perdait sa propre trace, elle ne s'y retrouverait jamais.
"Aimez-vous Brahms ?" Elle passa un instant devant la fenêtre ouverte, reçut le soleil dans les yeux et en resta éblouie. Et cette petite phrase : "Aimez-vous Brahms ?" lui parut soudain révéler tout un immense oubli : tout ce qu'elle avait oublié, toutes les questions qu'elle avait délibérément évité de se poser.
"Aimez-vous Brahms ?" Aimait-elle encore autre chose qu'elle-même et sa propre existence ? Bien sûr, elle disait qu'elle aimait Stendhal, elle savait qu'elle l'aimait. C'était le mot : elle le savait.
Peut-être même savait-elle simplement qu'elle aimait Roger. Bonnes choses acquises. Bons repères. Elle eut envie de parler à quelqu'un, comme elle en avait envie à vingt ans." p.64

D'autres avis : George - Delphine

31 août 2011

Des bleus à l'âme - Françoise Sagan


Publié en 1972, "Des bleus à l'âme" est le 9ème roman de l'écrivaine française Françoise Sagan, notamment auteure de "Un peu de soleil dans l'eau froide", "Bonjour Tristesse", "Un certain sourire", "Les merveilleux nuages" ou encore du journal "Toxique".

Sébastien et Eléonore Van Wilhem, frère et soeur issus de l'aristocratie suédoise, débarquent à Paris sans un sou.
Sébastien, soucieux d'offrir une vie royale à Eléonore, réussit sans peine à rentrer dans les bonnes grâces de la riche Nora Jedelman, tandis que sa soeur passe le plus clair de son temps dans leur petit appartement, à lire des romans policiers en attendant impatiemment son retour.
Mais Eléonore s'ennuie, les journées sont longues sans Sébastien, jusqu'au jour où leur ami Robert la présente à Bruno Raffet, jeune premier du cinéma qui tombe rapidement dans ses griffes...

" Ce ne sont pas les plages qui se dévident dans des décors de rêve, ce n'est pas le Club Méditerranée, ce ne sont pas les copains, c'est quelque chose de fragile, de précieux que l'on saccage délibérément ces temps-ci et que les chrétiens appellent "l'âme". (Les athées aussi, d'ailleurs, sans employer le même terme).
Et cette âme, si nous n'y prenons pas garde, nous la retrouverons un jour devant nous, essoufflée, demandant grâce et pleine de bleus...
Et ces bleus, sans doute, nous ne les aurons pas volés." p.132

Voici en quelques lignes le résumé de cette histoire dont la trame ne surprendra en rien les lecteurs de Sagan.
Sébastien et Eléonore m'ont parfois fait penser au vicomte de Valmont et à la marquise de Merteuil, les deux héros des "Liaisons dangereuses", en raison de leur personnalité aventureuse qui ne s'embarrasse pas de scrupules.
Complices blasés, "incapables capables de tout", tous deux vivent au jour le jour, se laissant volontiers entretenir par leurs amants de passage et éprouvant un plaisir cynique à plaisanter de leur situation.
Bien qu'ils soient conscients de leurs actes, ils gardent toutefois une certaine insouciance et ne se doutent pas des effets dévastateurs que leurs combines peuvent avoir sur des vies.
Si j'ai rapidement été exaspérée par leur parasitisme, j'ai également pris en pitié ces deux êtres toujours indifférents à ceux qui les entourent et auxquels Sagan se charge d'ailleurs bien de faire payer le prix fort...
Jusque là, rien de bien neuf sous le soleil me direz-vous...

" Il avait trop d'atouts, elle n'en avait plus assez, il tenait trop à ceux qu'il avait, elle ne tenait plus à ceux qui lui restaient.
Dans les rapports passionnels, il faut bien considérer que le seul "Panzer" indestructible, le seul canon à très longue portée, la seule mine inévitable et en plus, horreur, la seule bombe qu'on ne puisse pas jeter à la tête des autres, celle qui, du même coup, prolonge affreusement le combat, c'est l'indifférence.
Elle en avait derrière elle un stock suffisant pour ravager les champs meubles qu'étaient la poitrine de ce garçon et ses flancs, ses flancs semés de poils dorés comme autant de moissons; elle avait assez de canons fatigués pour viser droit ce coeur battant dans le noir, près du sien." p.121

Mais, là où "Les bleus à l'âme" sort des sentiers habituellement empruntés par la romancière, c'est lorsque celle-ci, en marge de son récit, prend la plume en son nom, se raconte et assume ses doutes, ses colères sur des sujets aussi variés que Dieu, l'argent, l'égalité entre les sexes, la mort, la drogue, l'alcool, le couple, le nouveau roman, son rapport à l'écriture, à ses lecteurs ou encore aux critiques.

" Eléonore et le jeune homme dansaient dans une boîte de nuit...
Catastrophe ! Qu'ai-je dit ? Me voici retombée dans le petit monde de Sagan et des boîtes de nuit...
En ce moment il est curieux, pour moi qui lis les journaux, de voir à quel point un auteur, qu'il s'appelle Troyat ou Jardin, ou n'importe qui, à l'instant où il fait entrer ses personnages dans une boîte de nuit, évoque aussitôt aux yeux des critiques mon joli nom.
Il semblerait que je sois devenue l'Hélène Martini de la littérature." p.107

"Des bleus à l'âme" offre une construction hétérogène, qui suit le fil des pensées de l'auteure, partagée entre son envie de "digresser" sur des sujets qui lui viennent spontanément à l'esprit, et la nécessité d'avancer dans l'écriture de son roman.
Durant ma lecture, j'ai souvent eu l'impression que l'oeuvre fictionnelle n'était qu'un prétexte pour l'auteur à parler d'elle ouvertement, un moyen de se soustraire un temps à son rôle d'écrivain.
Et je m'en réjouissais, tant Sagan m'est apparue comme une femme libre, réfléchie, modeste, franchement cynique, moqueuse (y compris envers elle-même) et bien plus profonde que ses romans le laissent croire !
Il m'était facile de me la représenter assise à sa table de travail, perdue dans ses pensées, se rappelant de temps à autre que ses personnages attendaient leur sort.
J'ai particulièrement aimé cette fin habile orchestrée par Sagan pour rencontrer ses personnages !

"Des bleus à l'âme" est un roman assurément autobiographique - tant la fiction semble ici secondaire - et qui, à mon sens, ravira tout lecteur curieux d'en découvrir davantage sur la personnalité riche de Sagan, à travers ses propres mots.
Un vrai coup de coeur qui vient d'ailleurs de détrôner "Un peu de soleil dans l'eau froide" au rang de favori et que je suis certaine de relire plus d'une fois, tant nombreux de ses mots ont trouvé écho en moi :)

" Il est évident aussi que je n'en ai pas pour autant la moindre estime pour moi-même, n'ayant jamais cultivé vis-à-vis de moi que le goût infernal et incessant de plaire. Jamais celui d'être respectée.
Le respect m'est complètement indifférent, et cela tombe bien, d'ailleurs, car entre mes Ferrari conduites pieds nus, les verres d'alcool et ma vie débridée, il serait bien extravagant que quelqu'un me considérât comme respectable - à moins que, parfois, une phrase, dans un de mes livres, ne l'ait atteint et qu'il s'en souvienne et me le fasse savoir.
Mais là, il me semble toujours que cette phrase, ce projectile affectif a été tiré par moi au hasard, comme par un fusil au canon coudé, et que j'en suis aussi peu responsable que de l'air du temps." p.126

D'autres avis : Delphine - George - Lili Galipette - Anne (de poche en poche) - Asphodèle


3 août 2011

Les merveilleux nuages - Françoise Sagan (livre audio)


Publié en 1961, "Les merveilleux nuages" est le 5ème roman de l'écrivaine française Françoise Sagan, auteure de "Bonjour Tristesse", "Un certain sourire" , "Un peu de soleil dans l'eau froide" ou encore de "Toxique".

Josée et Alan sont mariés depuis 2 ans mais leur couple bat de l'aile. Josée, qui pensait avoir épousé un Américain bien tranquille, étouffe du fait de la jalousie constante d'Alan qui l'assène de questions à longueur de temps.
Excédée par son chantage affectif, Josée finit par provoquer ce qu'Alan redoute le plus.
Malgré l'adultère de sa femme, Alan n'imagine pas sa vie sans elle et Josée n'a pas la force de le quitter.
Quand Alan se remet à la peinture, la jeune femme voit dans cette nouvelle occupation une promesse de liberté. Mais peut-elle avoir confiance en son mari ?

Comme souvent chez Sagan, le titre de ce roman est emprunté à un homme de lettres qui fait l'objet de son admiration.
"Les merveilleux nuages" sont ainsi tirés du poème "L'étranger" de Baudelaire :

" Qui aimes-tu le mieux, homme énigmatique, dis ? Ton père, ta mère, ta soeur ou ton frère ?
- Je n'ai ni père, ni mère, ni soeur, ni frère.
- Tes amis ?
- Vous vous servez là d’une parole dont le sens m'est restée jusqu'à ce jour inconnu.
- Ta patrie ?
- J'ignore sous quelle latitude elle est située.
- La beauté ?
- Je l’aimerais volontiers, déesse et immortelle.
- L’or ?
- Je le hais comme vous haïssez Dieu.
- Eh ! qu'aimes-tu donc, extraordinaire étranger ?
- J'aime les nuages... les nuages qui passent... là-bas... là-bas... les merveilleux nuages !"

"Les merveilleux nuages" évoquent un amour dévorant, inépuisable, dans lequel s'enlisent mari et femme.
Alan est prisonnier de son amour maladif, absolu pour Josée à qui il ne laisse pas le moindre répit.
Josée souffre de la situation mais ne se décide pas pour autant à le quitter, refusant d'être un prétexte tout trouvé à la décrépitude de son mari. Elle voudrait tant qu'il puisse exister sans elle.

Il ne semble guère exister d'amour heureux chez Sagan. Les romans que j'ai pu lire jusqu'à présent font état de couples dont l'amour ne tient qu'à un fil tant il se veut bien souvent dicté par des motifs futiles.
Les personnages de Sagan ont a priori tout pour être heureux : oisiveté, soleil, beauté, insouciance et assez de temps pour ne penser qu'à eux-mêmes.
Et pourtant les couples se font rapidement posséder par l'ennui, se déchirent et ne prennent fin que lorsque l'un des deux partenaires est définitivement à bout.
Les ruptures ne sont jamais faciles, même lorsqu'elles sont l'évidence même.
Pas de préambule, le couple présenté au départ de chaque roman est pour ainsi dire condamné dès la première ligne, emprisonné dans ce huis-clos que l'auteure affectionne tant.
Le reste du roman visera à déterminer qui se lassera le premier et de quelle façon il quittera l'autre (et pour qui).
Le soleil, les fréquentations et distractions de la vie parisienne ne sont qu'illusions destinées à mettre en relief cette longue agonie qu'est le couple chez Sagan.

J'ai été happée (effrayée aussi !) par ce récit lancinant, à l'ambiance toujours tendue, qui laisse une large place aux dialogues acerbes échangés entre Alan et Josée.
Chacune des phrases d'Alan semble être un piège destiné à confondre Josée. De son côté, Josée pêche par désespoir, s'échappant dans les bras d'autres hommes, se raccrochant en vain à cet amour qui l'exténue de plus en plus, en attendant l'impulsion qui la fera définitivement partir.

J'ai beaucoup aimé le timbre et le rythme vif choisi par Sophie Chauveau pour coller au phrasé fugitif de Françoise Sagan !
5 sur 5 pour ce roman (mais suis-je vraiment objective concernant Sagan ? :))

En faisant quelques recherches, j'ai appris que le personnage de Josée était déjà présent dans le roman " Dans un mois, dans un an".
N'ayant pas encore découvert ce titre, je n'ai toutefois pas eu l'impression de lire ici une suite.

D'autres avis : Asphodèle - Lily

Une vidéo dans laquelle Sagan évoque son roman.

MERCI à et aux de m'avoir offert ce livre !


3 mai 2011

Un peu de soleil dans l'eau froide - Françoise Sagan


Publié en 1969, "Un peu de soleil dans l'eau froide" est un roman de l'écrivaine française Françoise Sagan, auteure de "Bonjour Tristesse", "Un certain sourire" ou encore de "Toxique".

Journaliste parisien affecté à la rubrique des affaires étrangères, Gilles Lantier, 35 ans, vit depuis deux ans avec Eloïse, mannequin dans une maison de couture.
Depuis 3 mois, sa vie ne lui suffit plus. En proie aux insomnies comme à l'ennui, il se confie à son ami Jean qui lui recommande un médecin.
Hélas, personne ne peut rien pour lui. Déprimé et en colère, Gilles décide de troquer la frénésie parisienne contre le calme du Limousin où réside sa soeur.
C'est là-bas, au coeur de cette campagne qui ne lui inspire pas grand optimisme, qu'il fera la connaissance de Nathalie, une femme mariée...

" La gare était noire de suie, assourdissante. Ce n'est que dans la voiture de Jean qu'il retrouva son Paris favori, paresseux et bleu dans la nuit, son Paris d'été. Et l'idée de tous les bonheurs qu'il avait connus dans ce Paris-là, pendant dix années, lui serrait le coeur comme s'ils eussent été à jamais perdus pour lui. Il avait peur, il se sentait de nouveau égaré, incapable.
Il eût tout donné pour être sur une prairie du Limousin, allongé à l'ombre de Nathalie." p.106

Comme c'était le cas pour "Bonjour Tristesse", le titre de ce roman s'inspire d'un vers de Paul Eluard.

" Inconnue, elle était ma forme préférée,
Celle qui m'enlevait le souci d'être un homme,
Et je la vois et je la perds et je subis
Ma douleur, comme un peu de soleil dans l'eau froide."

Gilles est devenu un homme que tout ennuie y compris sa compagne qui ne lui inspire plus rien d'autre qu'un vague sentiment de pitié.
Au contact de Nathalie, il se sent revivre. Tombé sous le charme de cette femme cultivée et directe au point de lui signifier rapidement son amour, il se laisse porter par le sentiment de liberté qu'elle éveille en lui.
Si le personnage de Gilles, lâche, impulsif, infantile et égoïste, est assez fidèle au stéréotype masculin habituellement rencontré chez Sagan, celui de la maîtresse fait ici peau neuve en la personne de Nathalie, une femme entière, passionnée, curieuse de tout. Tout le contraire de Gilles qui ne la mérite pas intellectuellement, et encore moins moralement.
" Il aimait leur histoire même si quelquefois il n'aimait pas leur vie commune. Il en arrivait à aimer ce garçon efflanqué et triste, misérable, qu'il avait tant souffert d'être, il aimait cette femme passionnée, folle, démesurée et si décente qui s'était éprise de lui." p.224

J'ai beaucoup aimé ce personnage doté d'une vraie consistance et qui tranche avec l'image classique de la maîtresse, greluche insipide pour laquelle on quitte l'officielle dans un moment d'égarement.
On retrouve dans ce roman le schéma typiquement saganesque : l'ennui de tout qui précède aux vacances - parenthèse hors du temps propice à la naissance d'une nouvelle passion - et succède à l'adultère puis au trio amoureux, rompu à son tour par l'insouciance de deux amants en vase clos qui ne peuvent s'aimer qu'en se déchirant.

" Il savait qu'en amour il y en a toujours un qui finit par faire souffrir l'autre et que quelquefois, rarement, cette situation est réversible." p.120

Dans ce style détaché et faussement léger qu'on lui connaît, Sagan excelle encore une fois à parler d'amour, si simple dans les débuts et si amer lorsqu'il dévoile ses limites.
" - Toi, tu aimerais un homme pourri ?

- On ne choisit pas qui on aime.

- Pour une femme cultivée, tu n'as pas peur des lieux communs, dit-il.

- J'ai très peur d'eux, dit-elle à voix basse, ils sont presque toujours vrais." p.140
Des 3 romans que j'ai pu lire de Sagan, celui-ci est sans conteste mon préféré !

13 mars 2011

Un certain sourire - Françoise Sagan


"Un certain sourire" est le deuxième roman de Françoise Sagan, publié en 1956 soit deux ans après "Bonjour Tristesse".

Dominique, étudiante en droit à la Sorbonne, entretient une liaison avec Bertrand depuis un an.
Entre eux, ce n'est pas la folle passion mais Dominique s'en accommode.
Un jour, Bertrand lui présente Luc, son oncle voyageur qui est marié à Françoise. Le charme opère et les deux couples se fréquentent de plus en plus souvent. Même si Dominique apprécie énormément Françoise, elle ne peut s'empêcher de penser à Luc, cet homme plus âgé, séduisant et sûr de lui et qui a su la troubler en ce qu'il partage avec elle ce même ennui pour l'existence.
" Bertrand était mon premier amant. C'était sur lui que j'avais connu le parfum de mon propre corps. C'est toujours sur le corps des autres qu'on découvre le sien, sa longueur, son odeur, d'abord avec méfiance, puis avec reconnaissance." p.15

C'est en 3 parties et à travers la voix de Dominique que l'histoire se déploie. Comme dans "Bonjour Tristesse", on retrouve ce triangle amoureux en huis-clos avec en son centre ce même personnage de la jeune femme insouciante et lascive, blasée avant l'heure, en proie à la solitude d'une vie qui lui semble vide et ennuyeuse.

" La confiance, la tendresse, l'estime ne me paraissaient pas dédaignables et je pensais peu à la passion. Cette absence d'émotions véritables me semblait être la manière la plus normale de vivre.
Vivre, au fond, c'était s'arranger pour être le plus content possible. Et ce n'était pas si facile." p.18

Livrée à elle-même, peu sûre d'elle et de son physique, elle trouve du réconfort auprès d'adultes plus âgés qui la revalorisent, la prennent en charge et la couvrent d'attentions.
Françoise se comporte avec Dominique comme le ferait une mère, la complimente, lui fait des cadeaux et la jeune femme éprouve d'autant plus de remords à désirer son mari.

" Elle avait des rides assez sévères au coin des yeux. J'y posai mon index :
" Moi, je trouve ça merveilleux, dis-je tendrement.
Toutes les nuits, tous les pays, tous les visages qu'il a fallu pour avoir ces deux minuscules petites lignes là...Vous y gagnez. Et puis ça donne l'air vivant. Et puis, je ne sais pas, moi, je trouve ça beau, expressif, troublant. J'ai horreur des têtes lisses. " p.47

Mais Luc sait se montrer à la fois persuasif et déconcertant. Il joue les indifférents et fixe les règles tout en faisant en sorte que Dominique s'attache à lui.
Dominique est partagée entre l'envie et le désir coupable. Elle n'a pas été habituée à devoir prendre des décisions.
Elle aime Luc, se surprend à imaginer la vie qu'ils auraient pu avoir mais n'entreprend rien, se contentant des moments qu'il consent à lui offrir.
" Je mentais. J'aurais voulu lui dire que je mentais et qu'à la vérité j'avais besoin de lui, mais tout cela, dès que j'étais à son côté, me semblait irréel. Il n'y avait rien; il n'y avait rien eu que quinze jours agréables, des imaginations, des regrets. Pourquoi être ainsi déchirée? Douloureux mystère de l'amour, pensais-je avec dérision.
En fait je m'en voulais, car je me savais assez forte, assez libre, assez douée pour avoir un amour heureux." p.111

On retrouve dans les propos de la narratrice cette mise à distance par rapport aux événements qui donne cette impression d'indifférence feinte. Sagan possède cette façon singulière de nous raconter une histoire un peu comme si de rien n'était, par le biais de personnages "spectateurs" qui semblent ne jamais réellement prendre part à leur vie, comme si tout leur échappait hormis la solitude et cette souffrance qu'ils retournent bien souvent contre eux-mêmes plutôt que d'en faire le reproche à autrui.
Les personnages de Sagan sont complexes : ils ont de quoi accéder au bonheur mais n'y parviennent jamais réellement. Si l'ennui qui les guette fait l'ambiance des romans de Sagan, l'auteure parvient à lui donner suffisamment de consistance que pour nous le transmettre sans nous en détourner.
En un mot, je continuerai à lire Sagan avec bonheur !

D'autres avis : Choco - Cécile QD9

31 janvier 2011

Toxique - Françoise Sagan


Publié en 1964 et réédité en 2009, "Toxique" est, comme son titre le laisse deviner, le journal tenu par Françoise Sagan lors d'une cure de désintoxication.
En 1957, l'écrivaine alors âgée de 22 ans a le vent en poupe. Ses deux premiers romans, "Bonjour Tristesse" et "Un certain sourire", connaissent un succès retentissant.
Mais un tragique événement vient noircir ce joli tableau. Victime d'un grave accident de voiture qui la force à rester alitée durant plusieurs mois, Françoise Sagan a recours au Palfium 875, un dérivé de la morphine administré par les médecins pour diminuer les douleurs.
L'accoutumance au produit est telle que l'écrivaine est transférée dans une clinique de désintoxication où elle séjournera une semaine, le temps de rédiger ce journal.

Françoise Sagan avait seulement 22 ans lorsqu'elle rédigea ce journal. Savait-elle déjà, à ce moment-là, que sa dépendance à la drogue la poursuivrait toute sa vie?
Une chose est sûre, la femme qui tient ce journal a peur. Peur d'elle-même, peur de ne pas pouvoir tenir le coup, peur de la solitude.
" Mais il me semble que, désormais, mes seuls rapports heureux avec moi-même, en dehors des autres êtres et des quelques moments d'exaltation ou de bien-être physique que la nature procure, ne pourront être que littéraires.
Ainsi donc les écrivains tomberaient dans le même piège que les comptables, les industriels et autres abrutis de travail.
Pour se retrouver plus tard en proie à quelle solitude inactive : ça donne le frisson.
Je comprends que M. et autres s'obstinent à bégayer dans les revues de tourisme.
Car enfin, quand on a plus personne à embrasser, et que la solitude équivaut à un travail que personne ne vous demande plus, la vie doit être triste."

Durant une semaine, elle déambule dans les couloirs de la clinique à l'image d'un animal en cage, regrettant sa liberté passée.
Elle sait que les nuits parisiennes, l'alcool, la drogue, les excès de vitesse lui sont aussi nécessaires que dangereux. Avait-elle besoin de se sentir au plus près de la mort, de se mettre constamment en danger pour pouvoir apprécier la vie?
Pour échapper à l'ennui comme à cette sensation prégnante d'étouffement, elle lit Apollinaire, Céline, Chateaubriand, Rimbaud, Proust, Michelet.
En proie aux insomnies comme au manque de concentration induits par le manque, elle détaille la nature, les autres patients et s'observe à travers eux.

" Je m'épie : je suis une bête qui épie une autre bête, au fond de moi."

"Toxique" n'est pas vraiment ce qu'on pourrait appeler un ouvrage exhaustif sur les affres de la dépendance mais il apparaît surtout comme un témoignage qui permet de mieux saisir la personnalité torturée de Françoise Sagan et l'univers tumultueux dans lequel s'inscrivent à la fois sa vie et son oeuvre.
A la fois fragile, déraisonnable mais extrêmement lucide, Sagan ne tient pas en place. Si chacune de ses pensées se veut concise, s'envolant rapidement pour céder la place à une autre, les illustrations de Bernard Buffet caractérisées par un trait de crayon appuyé et des formes rudes ajoutent à la détresse de cette femme confrontée à elle-même.



Eh bien, c'est très bien. C'est ce qui m'intéresse. Je m'en vais écrire une nouvelle. L'ennui, c'est qu'à la seule idée "d'entreprise"mon coeur se contracte. Il pleut. " Ah que la vie est lente et que l'espérance est violente." Ah qu'Apollinaire est beau. Ah que je m'ennuie. S'enfuir? Peut-être.









Je viens de me surprendre allongée à demi sur ma chaise, les bras derrière la tête, la cigarette pensive, dans la position désinvolte de l'écrivain en bonne santé réfléchissant (à) (sur) ses dernières lignes.
Première position "à l'aise" sans doute depuis que je suis dans cette chambre où toutes mes attitudes sont de fuite, ou bien, sur mon lit, de refuge.





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